C’est une maison verte...
La conseillère nationale Adèle Thorens Goumaz et son mari, Julien, ont emménagé dans leur maison «solaire», dans la périphérie de Lausanne. Visite guidée d’une villa astucieusement pas comme les autres et dont les principes directeurs s’appellent bon sens et frugalité énergétique.
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Philippe Clot - Mis en ligne le 12.05.2009
Dès le premier coup d’œil, on saisit une partie de l’enjeu: les standards étriqués de la villa helvétique moyenne, ce n’est pas le genre de la maison! En voici une structurée par l’imagination et le bon sens. Pas question pourtant, ni dehors ni dedans, de design tape-à-l’œil. Nous sommes dans une maison dite passive, une maison qui, telle une ceinture noire de jiu-jitsu, utilise l’énergie externe pour terrasser les gaspillages d’énergie, tout en assurant à ses occupants un confort digne du XXIe siècle.
Première surprise: la façade rectangulaire nord n’est percée d’aucune fenêtre. Du bois, rien que du bois. Mais Julien Goumaz, le maître de maison, nous ouvre la porte, seule ouverture de ce rectangle de mélèze. Et c’est une douche de lumière qui éblouit le visiteur. Car la large façade sud est intégralement vitrée, grande ouverte sur un tableau naturel: le jardin attend encore que sa prairie prospère et fleurisse. Mais plus loin, derrière un mur de gros cailloux bruts («prêts à accueillir les lézards», précise la propriétaire), un champ cultivé s’étale devant la lisière d’une forêt qui affiche la couleur locale: vert!
«La donnée de base de ce projet de propriété était simple, explique la conseillère nationale écologiste vaudoise. Il me fallait absolument habiter à un endroit bien desservi par les transports publics, pour des raisons écologiques, mais aussi parce que je ne conduis pas. Julien, lui, rêvait d’un jardin. Et nous voulions évidemment une maison qui se passe d’énergies fossiles.»
Le soleil en guise de chaudière
Quand la Ville de Lausanne met en vente des parcelles de terrain aux confins du territoire communal, le jeune couple vérifie que l’emplacement satisfasse les deux conditions non négociables. Bingo: le réseau de bus local et le nouveau M2 mettent le centre-ville à vingt minutes. Parfait pour madame. Et monsieur aura bien sûr son jardin sur ces presque 1000 m2 de terrain acquis. Ils confient alors le projet à leur ami architecte Luc Bovard. Cinq mois et demi suffiront pour construire cette architecture rationnelle, entièrement démontable et dont le seul chauffage classique, en guise d’appoint, consiste en un bête poêle à bois.
En effet, ce rectangle de bois posé sur une semelle filante en béton et prolongé par une longue terrasse fonctionne comme un piège à chaleur naturelle. Dans le jargon, cela s’appelle une maison passive. Comme les végétaux, comme l’évolution de la vie sur terre, cette architecture compte essentiellement sur la grande énergie primordiale pour fonctionner: le soleil. Et l’effet de serre assuré par ce mur de verre inspire le respect. «Quand le soleil tape, la température intérieure grimpe à une vitesse stupéfiante», confirme Adèle. En été heureusement, l’électronique réagit alors et déploie les stores, évitant ainsi que les 140 m2 habitables ne se muent en un vaste sauna. Et, comme il faut penser à tout, un anémomètre vérifie en permanence que le vent ne risque pas d’arracher ces pare-soleil. En cas de coup de bise, ils se replieraient sagement et les rideaux découpés dans des toiles de camouflage d’hiver de l’armée suédoise (vive le recyclage!) permettraient de modérer les ardeurs du soleil.
Experte ventilation
On a beau se trouver à 800 m d’altitude dans cette limite nord de la commune de Lausanne, la villa ne consommera guère que 1 m3 de bois par année dans le poêle du salon. Comment une telle frugalité énergétique est-elle possible? Grâce à l’isolation extrême du bâtiment et au soleil, facteur central de l’équation énergétique. C’est lui qui chauffe une grande réserve d’eau qui ne sert pas seulement à assurer l’eau chaude, mais aussi le chauffage au sol, qui complète la chaleur obtenue par l’effet de serre des baies vitrées.
Enfin la ventilation douce garantit en permanence un air parfaitement pur et évite les déperditions liées au renouvellement de l’air. Un puits canadien, c’est-à-dire un tuyau enfoui sous le jardin, contribue encore à ce délicat exercice de régulation en exploitant l’inertie thermique du sol pour préchauffer l’air entrant dans la maison en hiver et le rafraîchir en été.
Tout le système dépend cependant de la discipline des propriétaires, du moins quand il fait froid dehors. Les fenêtres à triple vitrage doivent en effet rester closes.
Le test de la fondue
«Restait le test de la fondue pour vérifier que l’air se renouvelle, se marre Julien. Test réussi: plus la moindre odeur de fromage le lendemain. Et moi qui stressais à l’idée de devoir dormir fenêtre fermée en hiver, je n’ai eu aucun problème à m’y faire.» Il est temps de laisser vivre en paix le chien truffier Xi et ses maîtres. Dernier coup d’œil extérieur: oui cette maison se fond en douceur dans son environnement forestier grâce au juste équilibre entre modernité du geste architectural et humilité à l’égard de la nature. «Parfois, un automobiliste s’arrête, intrigué par la façade», a pourtant déjà observé Adèle. Puisse l’architecture susciter plus souvent en Suisse ce type de curiosité plutôt que de reproduire à l’infini les mêmes stéréotypes.
Une maison modèle, une complicité relationnelle intacte après dix ans de vie commune, un toutou sympa… Alors, heureux les Goumaz Thorens? «Non!» plaisante Julien. Eclat de rire général…
«Pas besoin d’être un spécialiste pour concevoir une maison écologique»
Luc Bovard, cofondateur du bureau d’architectes lausannois nb.arch, explique la démarche qu’il a suivie pour réaliser la villa de ses amis.
Etes-vous un spécialiste de la construction écologique?
Pas vraiment. Mais vous savez, il n’y a vraiment pas besoin d’être un spécialiste pour concevoir une maison écologique. Il suffit d’un peu de bon sens.
Dans le fond, c’est quoi une maison écologique?
Pour moi, le premier critère, c’est de viser la meilleure intégration à l’environnement possible. La technique, les technologies, les gadgets, c’est tout à fait secondaire, c’est même souvent un mythe. Ce qui est central, en revanche, c’est d’intégrer de la manière la plus cohérente et la plus efficace possible la construction au lieu, au terrain, au climat, à toutes les contraintes directes. Prendre en considération tous les paramètres dictés par cet environnement, c’est la seule condition nécessaire pour réussir une maison agréable à vivre, et dotée d’un impact écologique minimal.
Quel est le plus important avant de s’engager dans un tel projet?
Il faut prendre le temps de la réflexion et faire les bons choix dans tous les domaines, les bons compromis. Dans le cas de cette maison, les technologies sont très simples, même si le local technique où aboutit le réseau de tuyaux peut faire croire le contraire. Cela dit, la perfection écologique n’existe pas. Cette maison a une contradiction: il s’agit d’une maison individuelle, alors que la logique consisterait à privilégier l’habitat groupé pour densifier au maximum et grignoter le moins de sol possible. Mais dans ce cas précis, il s’agit de la densité maximum réglementaire qu’il était impossible de ne pas respecter. La commune a décidé, dans ce quartier, d’augmenter le nombre d’habitants le long de la nouvelle ligne de bus sans pour autant renoncer à son aspect résidentiel et encore presque campagnard.
Les standards Minergie sont-ils incontournables?
Pas forcément. Dans le cas de cette villa, nous sommes conformes au standard Minergie-p, plus exigeant que le standard Minergie de base. Nous avons également suivi dans les grandes lignes le cahier des charges Minergie-Eco.
Comment expliquer que dans ce pays, on innove si rarement notamment dans le créneau des maisons individuelles?
Il y a d’abord une question de coût. Car il ne faut pas se faire d’illusions: une maison qui essaie notamment de tendre vers l’autosuffisance énergétique, ça implique quelques coûts supplémentaires. Les futurs propriétaires n’ont pas toujours les moyens de faire cet effort, même s’ils sont de plus en plus conscients qu’ils récupéreront leur mise sur le long terme grâce aux économies d’énergie. Mais je pense qu’il s’agit tout autant, si ce n’est plus, d’une question de mentalité. Il faut changer les mentalités! La villa stéréotypée, construite sur une butte artificielle et barricadée derrière une haie de thuyas, cela ne devrait plus exister.
N’est-ce pas un piège pour un architecte de construire la maison d’amis très proches, comme c’est le cas ici?
Oui, c’est très dangereux. La plupart du temps, d’après ce que j’ai pu constater dans ma profession, cela aboutit carrément à l’explosion des liens d’amitié! Mais, en l’occurrence, c’est le contraire qui est vrai. Le dialogue avec mes vieux amis Adèle et Julien a été extraordinairement harmonieux. On s’est vraiment amusés à mener à bien ce projet ensemble. Il faut dire que ce sont des gens particulièrement confortables sur le plan relationnel.