Les skieurs du cirque blanc comme Didier Cuche ou Didier Défago vous
suggèrent parfois de sortir le bras à la fenêtre de la voiture à 120
km/h sur l'autoroute pour ressentir la pression qu'ils subissent en
course. Et l'on comprend... Philippe May ne peut pas vous inviter à
partager ses sensations, parce qu'il faudrait rouler deux fois plus
vite, ce qui est totalement interdit, éminemment dangereux et
probablement impossible à bien des voitures et plus encore
d'automobilistes.
Pour vous donner une idée de ce qu'il fait,
Philippe May peut à la rigueur vous emmener skier sur la piste du
Mont-Fort (3330 mètres), au bout de la chaîne des remontées mécaniques
de Ver-bier, là où se déroulera, du 18 au 23 avril prochains, la finale
de la Coupe du monde professionnelle de ski de vitesse. La pente à 74%
(36,5°) est impressionnante, mais descendre en virages prudents n'est
pas la même chose que de se lancer tout schuss. Et puis la piste est
bosselée; elle attend encore le passage de Laurent Michelod, le seul
dameur de la station qui ose amener son ratrac aux limites de
l'équilibre.
Alors bon, puisque personne ne peut réellement
comprendre ce qu'il vit, Philippe May en est réduit à vous expliquer ce
qu'est le ski de vitesse. «Une affaire de sensation avant tout,
souligne-t-il. A très haute vitesse, la neige se transforme en une fine
pellicule d'eau sur laquelle on glisse comme sur un coussin d'air. Ça
vibre de partout, mais il faut laisser aller les skis, résister à nos
réflexes d'autodéfense, ne pas «verrouiller» la position ou alors le
plus tard possible.» Voilà pour le principe de base. Le reste, c'est
une quête incessante, obsessionnelle, scientifique, de la performance.
Quelle combinaison? Quelle position? Quel casque? Quel type de
renforcement musculaire? Des questions sans fin. «Tous les éléments
doivent parfaitement s'enchaîner pour battre un record. Un kamikaze ne
sera jamais le plus rapide.»
Risques calculés
Philippe
May n'est pas plus fou que Simon Ammann. Comme un sauteur à skis, il
s'est d'abord élancé du milieu de la piste, puis s'est progressivement
rapproché du sommet. Le record du monde a suivi la même pente
ascendante. «Lorsque j'ai commencé, le record du monde était à 230
km/h. Aujourd'hui, il est à 251,4 km/h.» En bon Suisse, Philippe a un
record bien net: 250 km/h.
Foncer tout droit le plus vite
possible, c'est facile à comprendre et le public s'est rapidement pris
au jeu du ski de vitesse, aussi appelé kilomètre lancé (KL). Sport de
démonstration aux JO d'Albertville en 1992, le KL réalise la meilleure
audience télé après la descente masculine, mais l'accident mortel -
hors compétition - du Suisse Nicolas Bochatay le relègue définitivement
dans la catégorie des sports à risque. On déplore trois morts depuis
1992. Autant que le ski alpin de compétition. Philippe May n'est tombé
qu'une fois, il y a six ans, à Cervi-nia. «Je me suis fais soulever par
le vent...» Plusieurs côtes cassées mais une passion intacte.
Meilleur skieur que batteur
Barge,
il l'était sans doute davantage lorsqu'il sillonnait la Slovaquie avec
le groupe de metal fondé avec Michel, son frère cadet. «J'étais
meilleur skieur que batteur», rigole-t-il. Michel est resté dans le
rock, Philippe a gardé les cheveux longs mais est entré en religion de
la vitesse, engoncé dans «son costume de drag-queen». C'est Michel qui
le dit, avec une pointe d'admiration tout de même. Berthe, la mère, ne
dit rien, mais on sent qu'il lui tarde que son aîné prenne sa retraite
sportive. A son âge (38 ans), et avec son nouveau poste, il est fou de
continuer de traverser l'Europe, en avion (17 vols internationaux en
deux mois lors de la saison 2007) ou au volant de son automatique
(«avec des skis de 2 m 40, y a pas la place pour une boîte de
vitesses...»).
Philippe May est depuis le début de l'hiver le
directeur de l'école de ski de Verbier: 234 contrats tout de même. Une
grosse responsabilité et un portable qui sonne constamment. Alors fou,
oui, le rythme auquel il s'astreint pour mener son bataillon de skieurs
rouges de pair avec sa carrière. Lui y voit plutôt un avantage. «J'ai
moins le temps de m'entraîner, et donc moins le temps de me prendre la
tête comme avant pour tenter de grignoter quelques mètres avec des
réglages techniques.» Tout faire, il en a l'habitude. Philippe est
président de la Fédération suisse de KL, représentant de Swiss-Ski et
des coureurs de KL à la FIS.
«Le KL, c'est toute ma vie»,
reconnaît-il. Il lui doit de s'être réalisé comme sportif après un
grave accident de ski en alpin, d'avoir trouvé l'amour auprès de la
quintuple championne du monde américaine Tracy Sachs, sa compagne
depuis huit ans. Et peut-être même une partie de son job à l'école de
ski...
Un second titre de champion du monde le comblerait, sept
ans après son premier globe de cristal. Peut-être à Verbier... Il
faudra une fois encore devancer son éternel rival, l'Italien Simone
Origone. S'il est le plus rapide, Philippe May pourra ranger sa
combinaison moulante en plastique rouge et ses ailerons profilés dans
le chalet familial de Versegères, val de Bagnes, 360 habitants dont un
certain Roland Collombin. L'ancien descendeur reçoit dans son carnotzet
où il sert raclette, fendant et anecdotes. A côté du chamois profilé de
Kitzbühel, ses skis d'époque: fixations squelettiques, carres vissées
dans les lattes. Entre fous, on se comprend...