Trois élèves de 11-12 ans qui se livrent à de graves abus sexuels sur un camarade du même âge dans un collège de Genève. Un peu plus tôt, à Cossonay, cinq élèves de 13 à 15 ans accusés d’avoir forcé une fille de 13 ans à leur prodiguer des fellations. Ces deux cas d’agressions sexuelles entre mineurs viennent s’ajouter à de récentes affaires similaires survenues au Tessin, dans le canton de Fribourg et en Suisse alémanique. De quel phénomène ces dérives sont-elles le reflet? Les réponses du Dr Philip Jaffé, directeur de l’Institut universitaire Kurt Bösch, à Sion, et spécialiste en psychologie légale.
Au vu des derniers cas qui se sont produits en Suisse, le nombre et la gravité des agressions sexuelles entre mineurs sont-ils en augmentation?
La réponse est clairement oui. Les chiffres précis font défaut, mais on peut estimer que 20 à 30% de la totalité des agressions sexuelles sont aujourd’hui commises par des mineurs. Ces chiffres étaient ceux de l’Amérique du Nord dans les années 90. Au vu de la progression constatée en Europe, ce sont probablement les nôtres maintenant.
En savez-vous davantage sur ce qui s’est produit dans les deux affaires de Genève et de Cossonay?
Non, mais dans celle de Genève, j’ai le sentiment que le bullying a joué un rôle prépondérant. On appelle aujourd’hui bullying le harcèlement et les humiliations auxquels se livrent des mineurs dominants sur des boucs émissaires. C’est un phénomène relativement récent et tout à fait préoccupant. Il n’a pas forcément une composante sexuelle, même s’il semble que c’était le cas à Genève.
En quoi consistent alors ces séances de harcèlement et d’humiliation?
Un ami juge des mineurs m’a montré une série d’épisodes de bullying que des adolescents avaient commis contre d’autres enfants et filmés avec leurs téléphones portables. Il en avait toute une collection. Eh bien je vous assure qu’en regardant ça j’étais autant sinon plus affecté qu’en voyant les pires sévices sexuels commis entre enfants.
Par exemple?
Ces films montrent des scènes d’humiliation dans lesquelles la victime, incapable de se défendre, est obligée par les autres d’aboyer comme un chien. Ou de lécher les bottes des gens. Ou de sauter dans l’eau en hiver, tout habillée, puis de recommencer à peine sortie de l’eau. On rejoint là quelque chose de bien connu dans la littérature scientifique: comme beaucoup de victimes vous le diront, on se remet des violences physiques, mais c’est la violence psychologique qui laisse les traces les plus profondes, les plus dommageables.
Sincèrement, c’est la première fois que j’entends ce terme de bullying.
Et ce n’est pas étonnant. Même dans les écoles, une enquête récente de mes étudiants démontre que peu d’enseignants sont au courant. C’est un phénomène qui est pourtant en augmentation, et je pense qu’une partie des tournantes, en Suisse, participent autant sinon plus de ce phénomène que de l’aspect sexuel proprement dit.
Vous voyez une différence entre les tournantes telles qu’on en entend parler en France et celles qui se produisent occasionnellement chez nous?
A l’origine, en France, les tournantes relèvent plutôt des formes de contrôle social dans les populations d’immigrés. On n’est pas en présence d’une bande de pervers qui se mettent ensemble pour se procurer un plaisir sexuel en s’en prenant à une jeune femme. La finalité est plutôt celle d’un contrôle dominant sur des filles considérées comme trop «souples» sur le plan des mœurs.
Tandis qu’en Suisse elles correspondraient à d’autres règles?
Je n’ai pas de réponse toute faite. Mais je pense qu’elles participent d’un phénomène plus général d’absence de respect, d’exploitation d’êtres plus faibles, de mimétisation du fonctionnement de certains adultes d’affirmation de sa supériorité, de la force telle qu’on la voit à la télé.
On a le sentiment que les médias font systématiquement porter la faute sur les garçons. N’est-ce pas un effet du politiquement correct? En d’autres termes, est-il inconcevable que, dans un certain nombre de cas, ce soit l’adolescente qui ait pris les devants et provoqué?
Bonne question… Les agressions sexuelles commises par des filles et des femmes sont effectivement en augmentation, elles aussi. Mais on se trouve là dans une zone encore opaque, même pour les spécialistes. On n’y touche pas vraiment, on focalise plutôt sur les garçons. C’est vrai que les filles se sont approprié un discours parfois dérangeant et provocateur. Mais il y a un seuil de bienséance que les garçons doivent intégrer. Ce n’est pas parce qu’une femme est provocatrice qu’on peut lui sauter dessus. D’autant qu’on a fait des avancées énormes sur le plan de l’égalité des sexes, mais qu’à bien des égards l’image de la femme est aujourd’hui érotisée de façon dégradante. L’hypocrisie de ce double langage crée un manque de repères chez les jeunes par rapport au respect qu’ils doivent aux femmes.
Venons-en aux causes de cette augmentation des dérives sexuelles chez les jeunes. On les impute volontiers à l’internet et aux facilités que le web leur donne d’accéder à de la pornographie. Explication justifiée, d’après vous?
Les causes sont multiples, mais l’internet est peut-être la plus importante, effectivement. Il est clair que, dans ce domaine, il y a un avant et un après internet. A telle enseigne que certains de mes collègues parlent de «pornophagie». Le constat est d’ailleurs aussi valable chez les adultes: le taux de rapports sexuels diminue même chez eux parce que les hommes sont de grands consommateurs de pornographie sur le web.
Plus on regarde de porno sur l’internet, moins on fait l’amour?…
Oui, que ce soit avec son épouse ou sa compagne illégitime… C’est une étude anglaise qui le démontre. Certains jeunes sont ainsi confrontés à des images, des situations en apparence réelles mais en fait virtuelles et grossièrement exagérées qui les perturbent et les empêchent d’accéder à une sexualité saine et adaptée à leur âge. Le sexe se déroule sans affection, les filles sont juste «bonnes à baiser» et à partager. Ce qu’ils voient devient malheureusement leur standard, leur réalité. Mais il ne faut pas généraliser. Bien des jeunes de 15 ou 16 ans ne sont pas confrontés à ces images.
S’agissant d’agresseurs sexuels mineurs, y a-t-il des classes sociales plus touchées que d’autres?
Non. Toutes peuvent l’être. Mais, au-delà de l’internet, on distingue d’autres causes à cette augmentation de la délinquance sexuelle entre mineurs. Un milieu social ou familial défaillant. Des parents qui sont eux-mêmes aux limites de la maltraitance psychologique ou physique. Des jeunes livrés à eux-mêmes, moins encadrés. Un effritement de certaines institutions, comme l’implosion de l’Eglise pour des affaires de pédophilie en est un exemple lancinant.
Quelles mesures prendre pour tenter d’enrayer le phénomène ou en tout cas limiter les récidives?
On a fait un constat tout à fait intéressant: plus les auteurs d’actes sexuels délictueux sont jeunes, moins le taux de récidive est élevé. Autrement dit, les actes commis par des gosses de 10, 11, 12 ans, relèvent souvent de l’expérimentation qui dérape ou du comportement de type «l’occasion fait le larron». En revanche, les adolescents plus âgés – de 16 à 18 ans – qui commettent des agressions sexuelles connaissent des taux de récidive plus élevés, le plus souvent des actes de délinquance générale.
D’où la nécessité de traitements différenciés selon les cas et les âges?
Absolument. Il est probable que les adolescents plus âgés méritent une réponse plus virile, plus ferme de la part de la société, car ce sont eux qui présentent le plus grand risque. Inversement, il faut éviter que des enfants de 10, 11, 12 ans soient vus et traités comme des criminels en puissance. L’expérience montre que, en mettant trop l’accent sur l’aspect répressif et punitif, on ne réduit pas la récidive. Croire que tout doit passer par le punitif, c’est un leurre. C’est dans l’équilibre délicat entre «juste assez de punitif» et «suffisamment d’encadrement sociothérapeutique» qu’on trouve les solutions. Une justice adaptée aux mineurs est une question de dosage.