Recherchez
  • Home
  • > «Vivre avec moi exige de la patience et de l’humour»
« Article précédent Article actualité n°358/567 Article suivant »
L'interview de Cecilia Bartoli
«Vivre avec moi exige de la patience et de l’humour»
Une voix, une aura qui font d’elle la Bartoli comme on disait la Callas. La plus connue des cantatrices vit à Zurich par amour pour un chanteur et se produira le 30 août au Festival Menuhin. L’occasion d’évoquer avec elle sa carrière, la Suisse et son nouveau CD qui brise un tabou.

Par Patrick Baumann - Mis en ligne le 25.08.2009

Une extraordinaire tessiture qui couvre deux octaves et demie. Une intensité, une façon de chanter comme si elle engageait son âme dans chaque aventure musicale. Cette façon d’être possédée par la musique. Pas étonnant qu’elle aime le flamenco. Chez elle, c’est le corps in extenso qui exsude la musique. Il suffit de rencontrer Cecilia Bartoli, 43 ans, pour comprendre que l’intensité et la gentillesse peuvent faire bon ménage chez une star d’opéra. Record de ventes avec son disque Vivaldi en 2003, qui a dépassé le million d’exemplaires; et toujours chez elle l’envie de surprendre, de se surpasser, malgré les honneurs. Une diva à votre hauteur qui vous parle de Mozart, de Haendel, de la tyrannie de la beauté et de la Suisse avec la même passion que d’un match de Federer qu’elle adore. Les yeux, les mains, la voix, tout pétille: c’est bien une Italienne de Rome qui nous fait face. Son nouveau CD, Sacrificium, est à son image. Audacieux, aventureux, loin des sentiers battus. Pour la première fois, la mezzo-soprano se met à fond dans la peau d’un castrat!

Vous êtes souvent là où l’on ne vous attend pas, vous parcourez les bibliothèques pour dénicher des partitions, rendre hommage à des compositeurs oubliés. C’est votre côté Zorro?

Plutôt Sherlock Holmes. (Sourire.) Mais le plus important, c’est la passion pour la musique, aller chercher des bijoux oubliés qu’on a envie de faire revivre et partager avec le public.

Partager. C’est un trait de votre caractère qui explique sûrement l’affection du public à votre égard. «Une diva sans les défauts d’une diva», a dit une célèbre journaliste à votre propos.

Je suis née dans une famille de chanteurs et de musiciens. Ma mère chantait quand elle me portait, j’entendais Mozart depuis son ventre! La musique est mon pain quotidien depuis toujours. Je ne serai jamais blasée, il y a tant de variété, pain aux olives, aux graines, etc. La complexité de la musique m’a aussi appris à garder les pieds sur terre.

Dans votre dernier CD, vous interprétez les plus grands airs de castrats. Jamais une cantatrice n’avait osé s’aventurer dans ce registre-là.

J’avais chanté des airs de castrat dans Opera proibita. Mais ce projet est beaucoup plus considérable. Je suis allée à Naples étudier tout ce qui concerne la fameuse école de castrats dirigée par le fameux maître de chant Nicola Porpora. Cette musique, la plus extraordinaire qui existe, a été en même temps obtenue au terme de la plus grande cruauté dans l’histoire. Il y a chez moi de la fascination et de l’indignation tout à la fois. Combien d’enfants sacrifiés pour obtenir un Farinelli? Tout ça parce que l’Eglise interdisait aux femmes de se produire sur scène.

Le castrat, est-ce la perfection, l’idéal platonicien en matière de chant, la voix d’une femme combinée à la puissance pulmonaire d’un homme?

Oui. Vous imaginez quel défi cela représentait pour moi…

Passer beaucoup de temps au fitness?

(Un rire crescendo.) Disons beaucoup travailler la technique du souffle. Il y a un morceau, Son qual nave, écrit par Riccardo Broschi, le frère de Farinelli, qui compte 25 mesures sans respiration!

Il y a aussi dans ce CD un livret historique, un dictionnaire fourni détaillant l’ère des castrats. Cette façon d’éclairer ce triste pan d’histoire est votre hommage à tous ces sacrifiés?

Oui. Quatre mille garçons castrés dès l’âge de 7 ans pendant cent cinquante ans ans, vous ne trouvez pas que c’est beaucoup? La plupart venant de familles pauvres. Et qui ne firent jamais carrière. Etonnamment, les chanteurs d’aujourd’hui parlent peu de ce qui s’est passé. C’est peut être plus facile pour une femme.

Vous esquissez un parallèle étonnant entre le sacrifice des castrats sur l’autel de l’art et la tyrannie de la jeunesse qui oblige les femmes à recourir à la chirurgie esthétique.

Il suffit de lire le Tages Anzeiger du jour. (Elle le sort sous nos yeux à la page où l’actrice anglaise Keira Knightley pose pour une pub.) Ça me choque, ce mannequin quasi anorexique. Comment la mode a-t-elle pu manipuler ainsi le corps des femmes?

J’en déduis que vous ne vendriez pas votre âme au diable comme Faust. Et pas de Botox non plus pour garder des cordes vocales éternellement jeunes?

Eh non. Je ne crois pas que c’est possible. C’est une question d’hormones. Ma mère a bien chanté jusqu’à 55 ans. Ensuite, il y a eu la ménopause.

Une injustice par rapport aux hommes. Hugues Cuénod, le ténor suisse, a chanté jusqu’à 85 ans.

Lascia la spina cogli la rosa, laisse l’épine, cueille la rose, un air de Haendel qui me guide dans la vie. De toute manière, on sait bien comment ça finit: le diable, si tant est qu’on y croie, gagne toujours!

Est-ce qu’il y a un compositeur qui a influencé votre vie sur le plan spirituel?

Mozart. C’est Barenboïm qui m’a conseillé à mes débuts de me tourner vers lui. Mozart m’a appris l’univers des sentiments humains, la fragilité. Les femmes de Mozart, sont tellement impressionnantes, chacune avec une rage et une fragilité. Una dolcezza e una rabbia.

Une de vos amies dit que vous leur ressemblez…

Peut-être. Chanter les trois personnages féminins de Così fan tutte m’a appris beaucoup de choses sur la manière de conduire ma vie.

Montserrat Caballé a chanté avec Freddie Mercury. Vous n’avez jamais été tentée de chanter avec une star, prenons Michael Jackson, par exemple, dont la planète pleure la disparition?

(Sourire.) Sur ce disque consacré aux castrats, c’eût été une idée intéressante. Jackson utilisait beaucoup de falsettos dans les aigus. Pour qu’un projet naisse, il faut qu’il y ait un thème, un sens, peut-être un jour, je ne ferme pas la porte.

Carla Bruni, votre compatriote, refuse de serrer la main de Silvio Berlusconi en public. Vous vous montrez également critique envers le chef de l’Etat italien.

Mais, au contraire d’elle, je souhaiterais rencontrer M. Berlusconi. Je lui demanderais pourquoi tant de nullité au niveau de sa télévision. Les jeunes filles ne rêvent que de devenir show girls. Où va-t-on, monsieur Berlusconi, depuis que vous avez coupé dans le budget de la culture, que la musique est de moins en moins présente à l’école. Alors que l’Italie était de tout temps le pays de l’art et de la culture!

Décidément, vos compatriotes aiment couper!

(Rire.) C’est pour cela qu’il est important de faire des disques, de monter des projets qui ont valeur de manifeste.

Vous vivez à Zurich. Qu’est-ce que la Suisse vous a appris?

Je suis touchée par la fidélité, la loyauté dont le Suisse fait preuve dans ses relations. Pareil pour le public, que je connais bien puisque je fréquente l’opéra de Zurich depuis mes 20 ans. Et mon compagnon est Suisse alémanique, c’est donc l’amour qui a dicté mon choix.

Votre compagnon est également chanteur. Vous parlez boutique quand vous vous retrouvez à la maison? En quelle langue, au fait?

L’italien. Je n’arrive pas encore à parler suisse allemand. J’apprécie beaucoup son humour et sa capacité à relativiser. C’est important dans notre métier. Et vivre avec moi exige beaucoup de patience et d’humour. Oui, il peut nous arriver de nous disputer en chantant! (Rire.)

Chanter aide-t-il à passer le cap des moments difficiles. La perte de votre frère, la douleur de ne pas être mère?

La musique peut être un soulagement, un anesthésiant face au vide. Parfois, j’ai aussi l’impression, avec mon frère décédé en 1997, que je peux le rejoindre à travers la musique. Un enfant, en revanche, c’est un don de Dieu. Je l’attends toujours.

On espère qu’il viendra. Vous le prendriez dans vos tournées de par le monde, comme Roger Federer?

(Elle s’anime.) J’adore Roger Federer, j’ai assisté à sa finale à Roland-Garros contre Nadal l’an passé, j’ai souffert pour lui durant tout le match, il est la classe, le talent, l’exigence, les mêmes qualités qui font un grand chanteur. Mais il a Mirka à ses côtés en permanence pour s’occuper des jumelles; moi, je devrais faire plus d’aménagements dans ma vie!

Festival Menuhin, dimanche 30 août à 19 h, église de Saanen. Cecilia animera également une «master class» avec sa mère Silvana.
Fondation Gianadda, Martigny, récital le 1er septembre à 20 h.
«Sacrificium», Decca, en vente dès le 2 octobre.



Partager: Partager sur Facebook Partager sur Delicious Ajouter aux favoris Google Ajouter aux favoris Yahoo! Partager sur Twitter Partager sur Yahoo Buzz Partager sur Myspace  


Tags: Cecilia Bartoli, interview, cantatrice, Festival Menuhin, Fondation Gianadda, Vivaldi, Mozart, CD «Sacrificium» Aller en haut de page Haut de page

 

A lire aussi

Christa et Giovanni

Christa Rigozzi va se marier

Miss Suisse en 2006, la jolie blonde a quitté Fribourg pour emménager au Tessin et commencer une nouvelle vie aux côtés de Giovanni, l'homme de sa vie. »


Pour 50 000 francs

Cointrin, meurtre sur commande pour 50 000 francs

En 2008, Pierre S. est tombé sous les balles d’un tueur mandaté par sa femme et sa belle-mère. Elles ont avoué. Le tireur présumé clame son innocence. Son avocat vient de... »


Salon du livre

Les people qui écrivent

Raconter sa vie ou écrire un roman est à la mode chez les people. Beaucoup s’y sont essayés. Notre sélection. »

Page générée en 269 ms.