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Voir Berlin

Par Daniel Pillard - Mis en ligne le 03.11.2009

 

J’ai presque honte de l’avouer: je ne suis jamais allé à Berlin. Ce n’est pourtant pas faute d’y avoir été encouragé: depuis la chute du mur, voilà vingt ans tout juste, elle est devenue LA ville à la mode. Pour sa scène alternative, tout d’abord, plus sauvage que nulle part ailleurs. Pour sa branchitude échevelée ensuite. Aujourd’hui, elle se la jouerait plutôt capitale intellectuelle de la grande Allemagne réunifiée. Fabuleux destin!

Si je n’ai pas connu le Berlin d’avant ce 9 novembre 1989 où tout a basculé, à la stupeur de la planète entière, je me souviens parfaitement de la grisaille des jours qui régnait alors au-delà du sinistre rideau de fer. Dans la Roumanie de Ceausescu, que je sillonnais dans une 2 CV vert pomme, au début des années 80, les gens nous abordaient en rasant les murs, cachés derrière un journal pour nous demander des cigarettes américaines. La Securitate ne plaisantait pas avec ceux qui frayaient avec l’étranger sans autorisation spéciale. Dans la Moscou d’avant la «glasnost & perestroïka» (transparence & restructuration) chères à Gorbi, les murs avaient des oreilles, si bien qu’il m’était arrivé plus d’une fois d’interviewer mes informateurs en marchant dans un parc, sous la neige. Un couple d’amis moscovites très chers – que j’avais d’ailleurs eu le plaisir de vous présenter dans ces colonnes en les comparant avec un ménage américain – souffraient tellement de ne pas pouvoir voyager qu’ils décidèrent comme tant d’autres de passer à l’Ouest avec leurs deux garçons, au péril de leur vie. Chercheurs en psychologie, ils se sont installés près de Francfort où ils ont trouvé la prospérité en développant avec succès une… agence de voyages destinée aux Russes d’Allemagne.

«Il faut emmener nos enfants à Berlin: pour qu’ils racontent à leur tour à leurs propres enfants cette Europe qui avait si mal tourné»

La peur, l’espionnite, l’enfermement: c’est tout cela qui s’est volatilisé peu avant ou peu après la chute du mur, symbole absolu de la dislocation du monde communiste, qui s’est écroulé comme un château de cartes, sous la pression pacifique mais déterminée de foules de citoyens devenus si las de se retenir de vivre.

Ce monde gris et glauque s’est évanoui sans laisser de trace, ou si peu. Au point qu’aujourd’hui la jeune génération ignore souvent jusqu’à l’existence même du mur, sans parler de la chape de plomb qui régnait alors sur les esprits. «Désolé, mais je n’ai pas trop potassé le sujet», s’excusait un collégien répondant à un récent micro-trottoir. C’est exactement pourquoi il faut emmener nos enfants à Berlin: pour qu’ils racontent à leur tour à leurs propres enfants cette Europe qui avait si mal tourné.




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Tags: Berlin, mur, 9 novembre 1989, Ceausescu, glasnost, perestroïka, Gorbatchev Aller en haut de page Haut de page

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