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LA RENCONTRE
YANNICK NOAH
Les Français l’adorent. A 50 ans, Yannick Noah veut être à la hauteur de ce statut d’icône et se rêve en conscience nationale. Ses modèles à lui sont Coluche et l’abbé Pierre. Et Roger Federer, qu’il continue de considérer comme le meilleur.

Par Laurent Favre - Mis en ligne le 01.09.2010

La location de son concert au stade de France, le 25 septembre, ne marche pas très bien. Celui prévu à Genève a été annulé. Peut-être parce qu’aujourd’hui, les gens ne veulent plus voir l’ancien tennisman dans un stade. C’est de près, en face à face, que Yannick Noah peut réellement exprimer tout son charisme et sa sensibilité. Quatre ans après le succès phénoménal de Charango (1,5 million d’exemplaires vendus), la personnalité préférée des Français selon le Journal du Dimanche revient avec Frontières, un album tout à fait dans l’air du temps où il est beaucoup question d’immigration et d’accueil. Nous l’avons rencontré à Paris.

Quand on est la personnalité préférée des Français depuis six ans, a-t-on quand même la boule au ventre au moment de sortir un album?

Je ne pense pas qu’il y ait de lien. Ceux qui votent pour moi dans les sondages apprécient d’abord mon travail dans les associations caritatives. Ils me connaissent depuis longtemps, trente ans pour certains, depuis l’époque où je jouais au tennis. Et peut-être apprécient-ils également ma musique… Donc oui, je suis inquiet. J’ai fait ce disque avec mon cœur, avec ma tronche, j’ai envie que l’autre en face l’apprécie, l’aime.

Paradoxalement, vous êtes plébiscité alors que les valeurs de partage et d’ouverture que vous défendez sont mises à mal par la politique de Nicolas Sarkozy…

C’est assez amusant mais pas très surprenant. C’est le premier disque que je sors sous ce gouvernement et, en tant que citoyen, j’avais envie de dire des choses. Les dernières déclarations de notre président sur les Roms ou sur la nationalité sont affligeantes. Certaines chansons abordent directement ces problèmes d’actualité, mais les solutions que je préconise sont radicalement différentes. Pour moi, il faut tendre la main. Mon devoir d’être humain, quand je vois quelqu’un en détresse, c’est de l’aider. ça ne me semble pas une utopie.

C’est plus facile de tendre la main quand on est privilégié…

Non. Non parce que je pense qu’aujourd’hui le problème, c’est que les nantis sont très égoïstes. Les gens accumulent, accumulent beaucoup.

Ce n’était pas le cas auparavant?

Avant, je ne sais pas. J’ai été pendant quinze ans de ma vie dans un monde fermé où, du matin au soir, je ne regardais que ma balle, mon corps, mes matchs. Et puis je me suis réveillé, j’ai regardé autour de moi, j’ai ressenti des choses et j’ai la possibilité de les exprimer. On n’est pas obligé de tout donner, mais on peut partager davantage. Si je vois quelqu’un s’approcher de ma voiture, je n’accélère pas, je baisse ma vitre et je prends le temps de fouiller dans mes poches pour lui filer un billet. Je ne suis pas un martien en disant cela.

Dans Marcher sur le fil, vous dites: «Une personne peut tout changer.»

Absolument.

Cette personne, ça pourrait être vous?

(Résolu.) Oui.

Comment?

J’ai le sentiment de n’en faire jamais assez. On me dit: «Oh, c’est formidable ce que vous faites!» Mais moi je n’ai pas bonne conscience. J’ai envie d’en faire encore plus. J’ai une admiration sans fin pour l’abbé Pierre et pour Coluche. Quand arrive l’hiver et qu’on voit les distributions de repas dans les rues, on se dit que c’est un mec qui a fait ça un jour. C’est mon héros. J’essaie de faire quelque chose comme ça.

«On apprend mes chansons dans les écoles. Je ne rigole pas avec ça»

Etes-vous tenté par la politique?

Non. Pour les enfants malades ou pour installer des courts de tennis dans les cités, j’ai beaucoup fréquenté les ministères. Et j’en ai vu passer des ministres! Ce n’est pas mon monde. Par contre, j’ai obligé mes deux aînés, qui sont citoyens américains, à aller voter. Il y a cinq ou six ans, mon fils Joakim me dit: «Papa, faut absolument que tu lises ce livre, ce mec est génial.» C’était un bouquin sur Obama. Au moment des élections, il était en stage en Floride avec son équipe des Chicago Bulls, il m’appelle: «Papa, je ne peux pas voter.» Je lui ai dit: «Je m’en fous, tu dis à ton entraîneur que tu dois aller voter et tu pars à Chicago.»

Les critiques vous reprochent de rester très bien-pensant dans vos chansons. Pourtant, vous savez être cinglant lorsque vous vous en prenez aux Enfoirés ou à l’équipe de France. Pourquoi cette prudence?

Il faut savoir à qui l’on s’adresse. Dans mes concerts, il y a beaucoup d’enfants. Certaines de mes chansons sont étudiées dans les écoles primaires. ça, je le prends avec énormément de délicatesse. On ne rigole plus là, on parle à des enfants. C’est sérieux. Je ne m’adresse pas de la même façon à mon fils de 6 ans qu’à celui qui a 25 ans. C’est aussi simple que cela! Certaines chansons peuvent paraître utopistes, c’est vrai, mais c’est bon, j’ai 50 balais, le monde dans lequel je vis, je le connais. Par contre, je sais aussi me mettre à genoux et parler à un enfant. Et ça, c’est magnifique. (Il chuchote.) Avec mon dernier, je passe beaucoup de temps à lui raconter des histoires, parce que je trouve important de garder ce monde le plus longtemps possible. C’est un peu la même chose dans mes chansons.

Les Enfoirés ou les Bleus, eux, sont des adultes.

Le compromis, c’est parfois nécessaire, mais il y a un moment où il faut dire les choses. Quand on travaille pour des gens qui ont faim, ne pas accepter de se faire payer une suite dans un hôtel luxueux, ça me paraît une évidence.

Mais vous avez été le seul à le dire…

D’autres l’ont constaté et n’y retournent plus. Moi, j’ai envie d’y retourner, c’est mon vœu le plus cher, mais il fallait en secouer certains. Je parlais de mon héros, Coluche; lui n’aurait jamais accepté cela. C’est sûr! Il faut garder ses valeurs. Pareil pour l’équipe de France…

… dont vous avez fustigé le comportement bien avant la Coupe du monde.

Mais c’était évident! Cela me sautait aux yeux. Le rapport aux fans, je le connais. Je le répète souvent à mon fils Joakim: ces gens sont les gens qui te font vivre. N’oublie jamais ça! Tu as le devoir de t’arrêter s’ils te le demandent. Ne passe jamais devant une foule de fans avec un casque sur les oreilles.

Vous avez aussi asticoté Federer, que vous trouvez un peu trop lisse…

Roger a donné énormément depuis dix ans, juste avec son jeu. Parfois, j’aimerais bien qu’il parle plus. Ce n’est pas qu’il soit lisse – il ne l’est pas –, mais il ne dit pas. Il faudrait qu’il dise un peu…

«Quand ses jumelles vont lui dire «Papa, reste à la maison», ce sera très dur pour Roger de continuer»

Vous avez arrêtez le tennis à 30 ans pour vous lancer dans la musique. Quel conseil donneriez-vous à Roger Federer, qui a déjà 29 ans?

Le conseiller? Qui suis-je pour lui conseiller quoi que ce soit? Je lui souhaite d’être heureux dans sa vie. Il a travaillé dur pour arriver là où il est. On parle du meilleur de tous les temps…

Vous pensez qu’il peut durer encore longtemps?

Bien sûr, mais son problème ne sera jamais le tennis, ce sera sa motivation. Quand son bonheur sera ailleurs que dans le tennis, ce sera très vite fini. Moi, j’ai arrêté le jour où j’ai gagné un tournoi et que je n’avais qu’une envie, c’était de rentrer chez moi.

Vous en gardez un souvenir précis?

C’est très net. Je suis à Sydney, dans un tournoi de préparation à l’Open d’Australie, en 1990. Je bats Lendl, qui était numéro un ou deux mondial à l’époque, en demi-finale, et je gagne la coupe. Et ça ne me fait, pfff… rien mais rien du tout. C’est la première fois que je ressens ça. Il m’arrivait parfois de pleurer quand je gagnais, tellement j’étais content. Mais là, rien. Mes gosses commencent l’école et je suis à l’autre bout du monde en train de me demander ce que je fous là. ça n’avait plus de sens. Alors j’ai arrêté. Et j’étais content d’arrêter. Roger, sur son talent, il peut jouer encore quatre ou cinq ans facile. Mais je crois qu’il a eu un enfant, c’est ça?

Des jumelles, l’an dernier.

Des jumelles… A un moment donné, ça va le secouer. Là, c’est encore un âge où il peut les emmener partout avec une baby-sitter. Après le match, il les a et il passe de super moments. Mais quand les petites chéries vont commencer l’école, qu’elles s’accrocheront à lui en implorant «Papa, reste à la maison», ça va devenir très dur pour lui d’être seul sur les tournois.



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Tags: Yannick Noah, Coluche , abbé Pierre, Roger Federer Aller en haut de page Haut de page

 

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