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© Nicolas Righetti / Lundi 13

Le combat du prince déchu de Roumanie

Publié dimanche 27 janvier 2019 à 10:21
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Publié dimanche 27 janvier 2019 à 10:21 
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Privé de son titre de prince héritier par son grand-père le roi Michel, décédé à Aubonne (VD), Nicolas de Roumanie se bat pour restaurer sa dignité avec Alina à ses côtés. Entretien exclusif à Genève.
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Il descend de la reine Victoria par son grand-père, le roi Michel de Roumanie, et des rois de France par sa grand-mère, la princesse Anne de Bourbon-Parme. Une belle concentration de sang bleu coule dans les veines de ce garçon, se dit-on en rencontrant Nicolas de Roumanie et son épouse dans un restaurant de la Vieille-Ville de Genève. Son parrain, ancien fonctionnaire genevois qui fut proche du roi, lui trouve d’ailleurs une petite ressemblance avec Henri IV, ancien protecteur de la Cité de Calvin.

Une remarque qui fait sourire notre aristocrate, surtout après avoir découvert pour la première fois en décembre dernier la fête de l’Escalade avec Alina, son épouse. Son mariage avec cette jeune femme lumineuse et passionnée d’aviation (elle confie, amusée, qu’elle rêvait beaucoup plus de devenir pilote que princesse) a fait les beaux jours de la presse roumaine en septembre dernier. Un couple sympathique, moderne, au bonheur photogénique, même si l’événement n’est évidemment pas comparable avec les noces de Harry et Meghan.

Nicolas Righetti / Lundi 13
Amusant de découvrir en famille la fête de l’Escalade quand on descend du roi Henri IV, qui fut protecteur de Genève, ici en décembre 2018.

Il faut dire que, contrairement aux monarchies cousines d’Europe, la famille royale de Roumanie ne règne plus depuis l’exil du roi en 1947 et que sa discrétion est légendaire. Cela dit, Nicolas de Roumanie a beau ne pas connaître la légende de la mère Royaume, il est un peu chez lui à Genève puisqu’il est né à Meyrin le 1er avril 1985 et a passé toutes ses vacances d’été chez le roi et la reine de Roumanie à Versoix. «Ma grand-mère m’a appris à pêcher au bord du lac et à jouer au golf, j’en garde des souvenirs merveilleux.»

Même s’il n’est pas aussi célèbre que ses cousins de Windsor, le destin de ce prince réservé et affable n’en a pas moins des côtés shakespeariens: noblesse, exil, succession, intrigues… tous les ingrédients d’une bonne tragédie! C’est d’ailleurs par un fait divers un peu triste que le public suisse a fait sa connaissance. Nous sommes en novembre 2017, le roi Michel, âgé alors de 96 ans, souffre d’un cancer et se meurt dans sa villa d’Aubonne. L’aîné de ses petits-enfants aimerait le voir une dernière fois. Mais l’accès au souverain est refusé à Nicolas. Selon la famille du roi, qui déposera une plainte contre lui pour violation de domicile, il aurait tenté d’entrer par la force. Ce qu’il conteste. Un épisode qui a laissé des traces dans le cœur du jeune homme même si, après le décès du roi, le 5 décembre 2017, la famille royale a affiché une unité de façade lors de l’enterrement. Aujourd’hui, la plainte contre lui court toujours, mais il se battra jusqu’au bout, dit-il, pour faire valoir ses droits. «Je voulais juste voir mon grand-père une dernière fois, lui dire adieu de la manière la plus respectueuse possible.»

David Nivire
Le prince Nicolas avec son grand-père, le roi Michel, en 2008.

Comment en est-on arrivé là? A cette situation qualifiée de «beau gâchis» par un fin connaisseur de la monarchie? Revenons une trentaine d’années en arrière. Peu après sa naissance, Nicolas part vivre au Soudan puis en Angleterre avec ses parents, la princesse Elena, deuxième des cinq filles du roi Michel, et Robin Medforth-­Mills, professeur de géographie et fonctionnaire des Nations unies, décédé en 2002. Puis en 1999, à 14 ans, le jeune noble intègre un pensionnat anglais. Une vie loin des siens qui forge son indépendance de caractère. Sportif accompli, il aime les défis et les émotions fortes. Après son bac, il choisira de partir quelques années en voyage et enchaînera les expéditions: Namibie, Thaïlande, un ranch dans l’Oregon où il s’occupe de chevaux, un projet écologique à Madagascar. On le retrouve ensuite instructeur de kayak au Kenya, n’hésitant pas à travailler dans un supermarché pour financer ses passions. «J’ai vécu des moments d’une intensité incroyable, j’ai attrapé la malaria, jusqu’à ce que je me décide de rentrer pour m’inscrire à l’université.»

L’ascension

En 2010, Nicolas est désigné prince héritier par le roi Michel, troisième dans l’ordre de succession après sa tante, la princesse héritière Margareta (elle n’a pas d’enfants), et sa mère, la princesse Elena. Le roi lui octroie par courtoisie les titres de prince et d’altesse royale. Un honneur qu’il mesure à sa juste valeur, mais le jeune homme, qui ne parle pas roumain et qui est conscient de l’ascendant moral qu’exerce toujours la famille royale en Roumanie (le roi a osé tenir tête à Hitler), demande à réfléchir. «Je savais que cette décision allait bouleverser ma vie. J’étais étudiant en Angleterre, je voulais prendre le temps de parler avec ma famille, aller à la rencontre de mon peuple avant de dire oui et d’aller m’établir en 2012 en Roumanie. Là-bas, j’ai vécu au sein d’une famille, j’apprenais la langue et l’histoire de mon pays huit heures par jour avec cinq professeurs différents. Je voulais comprendre de l’intérieur, parler aux gens dans la rue, suivre mon propre chemin. C’était parfois stressant et fatigant, mais ce fut un vrai challenge. Ma vie en a été bouleversée. Vous savez, il n’y a pas d’école pour devenir prince, il faut juste travailler!»

L’apprenti prince fait donc de son mieux mais navigue à vue. Aucun conseil ne lui est véritablement prodigué par sa tante, la princesse héritière Margareta, et son mari, le prince Radu, un ancien acteur élevé à ce titre par le roi. Ils lui donnent néanmoins leur blanc-seing et l’incitent à continuer. Au fil des ans, celui qui parle désormais couramment le roumain multiplie les actions tant au niveau culturel qu’humanitaire, comme ce tour à vélo qu’il entame à la force du mollet pour une œuvre caritative. C’est d’ailleurs durant cette traversée du pays, en 2014, qu’il rencontre Alina-Maria Binder. La jeune femme vient d’une famille qui voue un profond respect à la monarchie roumaine. Sa mère l’avait d’ailleurs emmenée, adolescente, en 1999, acclamer le roi Michel lors d’une visite à Bucarest. L’adolescente n’imaginait évidemment pas à ce moment-là qu’elle allait intégrer la famille royale, ni que le petit garçon qui posait aux côtés du souverain, en 1992, lors de son retour triomphal au pays après des années d’exil en Suisse, deviendrait son mari. «J’avais 7 ans, se souvient Nicolas, je découvrais la Roumanie pour la première fois, je ne comprenais pas vraiment ce qui se passait, mais il y avait une foule incroyable, je voyais enfin combien mon grand-père était aimé par les gens!» Il se fera quand même gronder à l’issue du dîner de gala car, profitant d’un moment de liberté, il avait jeté une par une sur la foule les tulipes du bouquet royal!

Nicolas Righetti / Lundi 13
Nicolas et Alina se sont mariés religieusement le 30 septembre dernier à Sinaia, berceau de la famille royale, mais sans sa présence.

La chute

Puis, en 2015, coup de tonnerre. Pour des raisons restées mystérieuses, le voilà déchu du titre de prince et écarté de la succession par décret du roi. C’est sa sœur qui prend sa place. «Il n’y a jamais eu d’explications crédibles de la part de ma famille. La décision a été prise sans que j’en sois informé, pendant mes vacances en Croatie. On m’a convoqué à Bucarest, j’ai été reçu dans le bureau où mon grand-père avait été obligé d’abdiquer, en 1947, par ma tante, mon oncle et un membre du cabinet. J’ai reçu une copie de la décision sans un mot d’explication, je n’ai jamais vu l’original, ni pu en parler avec mon grand-père jusqu’à sa mort. Evidemment, j’en ai été très choqué.» A l’époque, le communiqué publié par le roi fait état de valeurs morales incompatibles avec la fonction de prince héritier.

Stupeur en Roumanie, notamment auprès des milieux royalistes, qui voyaient dans ce garçon brun, réservé mais empathique, le plus sûr atout de la royauté si elle devait être restaurée un jour. Dans la presse, toutes sortes d’hypothèses fleurissent. Complot ourdi par des politiciens effrayés de la popularité croissante du jeune prince, intrigues au plus haut niveau de la famille royale pour évincer le jeune homme. La princesse héritière Margareta n’a jamais répondu à notre demande d’interview pour donner son point de vue. Nicolas de Roumanie ne commentera pas non plus les rumeurs, notamment celle concernant une ex-compagne ayant affirmé avoir mis au monde un enfant né de leurs amours. «Tout ce que je peux dire, c’est que quoi qu’il advienne, je suis homme à prendre mes responsabilités.»

Au vu des différentes péripéties familiales qui ont émaillé l’histoire de la famille royale (le père du roi Michel avait une maîtresse et un enfant illégitime, et le roi Michel lui-même a déchu une de ses filles du titre de princesse), on peut douter toutefois qu’un excès de moralité ait justifié la destitution de Nicolas, note le spécialiste de la monarchie roumaine. Le principal intéressé a demandé des explications: «Je ne les ai jamais eues!»

DR
A Versoix (GE), Nicolas avec sa sœur et son grand-père, collectionneur de jeeps militaires.

En attendant, prince ou pas, il veut poursuivre son action, avec Alina à ses côtés. Deux jeunes gens avec un solide bagage en communication, marketing et finance, qui s’attachent désormais à faire rayonner la Roumanie, de Bucarest, où ils vivent en appartement depuis janvier 2018. Le petit-fils du roi Michel n’a pas perdu non plus l’espoir de renouer un jour avec sa famille, notamment sa mère, qui n’a pas assisté à son mariage. «J’espère toujours que les relations vont s’améliorer, j’essaie d’entamer des discussions dans ce sens. Les choses peuvent changer.» Il le mérite, assure son parrain genevois. «Nicolas est quelqu’un de droit, de fidèle et d’honnête, qui a en lui les valeurs de courage, de loyauté et de dignité transmises par son grand-père. Je suis sûr que le roi aurait aimé le revoir avant sa mort.»


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