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© Nathan Beck

Köbi Kuhn: «La drogue et l’alcool ont tué ma fille» 

Publié dimanche 5 mai 2019 à 14:49
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Publié dimanche 5 mai 2019 à 14:49 
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L’ex-coach de l’équipe suisse de football a vécu un drame perpétuel. Décédée l’année dernière à l’âge de 46 ans, sa fille unique n’est jamais sortie de l’enfer de la drogue. Extrait du livre* dans lequel il évoque également les abus sexuels qu’il a subis pendant son enfance.
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«Viviane, ma fille, n’avait que 46 ans. Elle a fait de sa vie ce qu’elle a voulu. On ne pouvait s’opposer à sa volonté. Toute petite déjà, elle faisait le contraire de ce que sa maman et moi lui enseignions. Cela m’a préoccupé. Je me suis demandé à quoi tenait son entêtement, pourquoi elle voulait tellement être différente. Bien sûr, sa maman, Alice, avait avec elle un contact plus étroit. J’étais sans cesse pris par le football. J’étais beaucoup en déplacement. A posteriori, cela ne sert ni d’excuse pour avoir été insuffisamment informé, ni de sentiment de culpabilité de n’en avoir pas fait assez. Ce que je sais, c’est que Viviane était fière de moi. Ma carrière n’aurait pas été possible sans que je m’engage à 100%. D’autres domaines trinquent forcément, comme la famille.»

Premier joint à 14 ans

«Les premiers problèmes de 
Viviane se sont manifestés dès son adolescence. Elle avait de la peine à se concentrer à l’école, surtout en mathématiques. Elle se sentait tournée en bourrique par les enseignants et a commencé à se démarquer, à s’habiller autrement. A cause de ce sentiment d’être incomprise, peu aimée, elle a cherché du réconfort chez de nouveaux "amis", plus âgés de deux ou trois ans.»

Kurt Reichenbach
Décédée en mai 2018, Viviane entretenait une relation profonde avec son père.

«A l’époque, il était plus ou moins tendance d’essayer des drogues. Le milieu faisait de l’effet aux jeunes et ils se laissaient tenter. Ma fille a pratiqué la fumette dès 14 ans. Sa curiosité s’est muée en consommation régulière de haschich. Puis elle a sniffé de la coke et de l’héroïne. Un temps, elle s’en est aussi injecté. Je vois ses premiers contacts avec la drogue comme une rébellion contre notre famille et la société.»

«Seule, Alice ne pouvait faire façon de Viviane. Mère et fille avaient des difficultés entre elles. Viviane n’entendait pas se conformer aux règles, elle ne supportait pas les structures. L’école ou le travail lui faisaient horreur. Elle estimait que beaucoup de choses la corsetaient, elle trouvait cela nul. Elle avait des exigences élevées et, en général, elle était déçue d’elle-même parce qu’elle n’était pas à niveau. Elle n’a guère accepté sa mère, fût-ce comme figure d’autorité ou personne de confiance. Sa relation la plus étroite la liait à sa marraine, ma sœur Doris. Elle non plus n’a pu faire davantage que d’être présente pour sa nièce.»

Des mois chez sa grand-mère

«Nous avons souvent discuté de ce que nous devions faire pour 
Viviane. Une idée était de lui aménager un autre environnement. Pendant quelques mois, elle a vécu chez des parents. D’abord chez ma mère, qui savait composer avec elle. Elles se comprenaient bien. Mais la cohabitation s’est révélée pesante. Les deux générations étaient trop éloignées. Viviane a été mûre tôt, elle préférait piloter sa vie seule. Mais sa vie quotidienne était compliquée: elle n’était pas ponctuelle à son emploi d’apprentie de commerce dans une société immobilière et elle ne se sortait pas de la drogue.»

DR
Viviane naît en 1971. Le bonheur semble parfait pour Köbi Kuhn, au faîte de sa gloire avec le FC Zurich, et son épouse, Alice. Cela ne durera pas.

«Au début, je n’ai pas compris à quel point elle s’enferrait, que c’était le début d’une évolution tragique. Alice et moi n’avons cessé d’essayer de lui parler. Cela n’a rien donné. "Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée"… était devenu son livre de chevet. Cette histoire de drogue berlinoise la fascinait. Nous avions toujours moins de contacts avec elle. 
Parfois, je devais aller la chercher en pleine nuit parce qu’elle ne rentrait pas.»

«Un souvenir me revient comme si c’était hier. Il était évident qu’elle traînait au Platzspitz, à Zurich, la scène de la drogue. Je l’y ai bel et bien trouvée. En colère, j’ai pris ses drogues, les ai piétinées et jetées dans la Limmat. Elle m’en a voulu longtemps. Même cette dispute ne l’a pas ramenée à la raison. Au contraire, cela a encore davantage affecté la vie familiale. Heureusement, elle n’allait pas trop souvent dans ces endroits, au Letten, au Platzspitz.»

Coeur brisé

«Viviane glissait toujours plus dans la délinquance pour s’approvisionner. En 1990, pour la première fois, elle a été sérieusement en conflit avec la loi. De la prison de district de Zurich, elle nous a écrit des lettres désespérées, de son écriture enfantine. Cela m’a brisé le cœur. Elle était en partie enfermée en cellule. Physiquement, elle allait mal. Elle se révoltait contre l’ennui, le désespoir et l’absurdité de la vie. "Je cogite mes problèmes 24 heures sur 24", disait-elle.»

«Au moins, en ces lieux, il n’y avait pas de drogues. On lui a administré de la méthadone comme substitut mais elle a souffert du sevrage. "J’ai très mal", écrivait-elle pendant ses nuits d’insomnie. Son écriture vacillait quand le mal la faisait trembler. De petits travaux, comme plier des enveloppes, lui rapportaient quelques francs par jour, avec lesquels elle s’achetait des cigarettes.»

«Papa, aide-moi!»

«En larmes, elle me suppliait: "Je ne supporte plus. Papa, aide-moi! Fais-moi sortir d’ici!" J’étais à la limite de ce qu’on peut supporter. Nous ne devions rien révéler à sa chère grand-maman. Viviane avait trop honte. Ma femme a été bouleversée. Avec Alice, nous avions convenu que, en principe, c’était moi qui allais rendre visite à Viviane. Nous nous en tenions à ce que notre conseil juridique et l’assistant social nous conseillaient. "Hé, maman, tu ne viens pas me rendre visite? Cela te dérange? Cela me ferait vraiment plaisir si tu venais quand même. Après tout, nous ne sommes tous que des êtres humains", écrivit-elle un jour à ma femme.»

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A l’école, Viviane, la fille de Köbi Kuhn, ne supportait pas les règles et les structures établies.

«Ma notoriété n’était pas toujours utile. Elle pouvait même faire du tort. Les policiers me connaissaient. Ils se faisaient leur propre idée de ma fille. "Aujourd’hui, la police m’a traitée de saleté et d’insolente. Ils ont dit que papa était un citoyen convenable, honorable, mais que j’étais tout le contraire et que je lui faisais honte. D’une façon ou d’une autre, chacun doit faire sa carrière. Je crois que la mienne est déjà terminée. Ou n’y en aura-t-il pas du tout?! Qu’est-ce que cela change?" nous crachait-elle dans ses lettres. "Vous ne trouvez pas que c’est un peu injuste, même si je suis une telle ratée?" Elle signait d’un "Votre Viviane, détruite par la frustration".»

Epuisement

«Quand elle allait un peu mieux, elle semblait motivée à changer: "Ici dedans, une minute est comme une heure, une heure comme une journée, une journée comme une semaine et ce mois que j’ai passé ici m’apparaît comme une année. J’aimerais mettre cela derrière moi et me chercher un job et une chambre.»

«En novembre 1993, elle a de nouveau été incarcérée six semaines. Le sort de notre fille nous pesait beaucoup, à Alice et à moi. Ma femme était épuisée nerveusement. "Je me sens dans un tunnel sans issue", me disait-elle. Nous autres parents étions parfaitement conscients de la précarité de la situation. Nous pensions aussi que seule une aide extérieure pourrait nous aider. "Même si nous avons des années absurdement tristes derrière nous, nous sommes convaincus que, si nous pouvions recourir à une aide ciblée, notre vie pourrait de nouveau s’orienter positivement", écrivit Alice après une visite à Viviane. Nous avons passé Noël et Nouvel An sur le Rigi, sans guère d’espoir que la nouvelle année nous apporte la paix.»

Thérapie familiale

«En 1994, Viviane a été condamnée à 12 mois de prison. Elle avait dealé et caché des stupéfiants et commis des délits. En échange, elle recevait de la cocaïne ou de l’héroïne. Elle consommait tous les jours des cocktails de drogues. La peine était censée être suspendue "au profit d’un traitement ambulatoire", indiquait le jugement du Tribunal de district de Zurich. Notre fille s’est retrouvée à la Clinique psychiatrique universitaire de Zurich. Le début d’une série de tentatives de thérapie.»

«Au début, nous participions même à une sorte de thérapie familiale. Nous aurions tout fait, Alice et moi. Finalement, cela n’a rien donné. Viviane trouvait les séances intéressantes, mais n’était pas prête à améliorer les choses. J’avoue que je n’étais peut-être pas pleinement convaincu par les thérapeutes. Elle a fait deux cures de désintoxication dans un centre spécialisé, près de Berne. Grâce à une thérapie de substitution (mélange de méthadone et d’autres médicaments), elle a fini par se libérer de la drogue. Mais pas de l’alcool…»

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Un anniversaire heureux. «A l’extérieur, je donnais une impression de bonheur. Au fond de moi, j’étais brisé», raconte Köbi Kuhn.

«C’est ce qui a entraîné sa mort. Elle avait une cirrhose du foie, le foie qui se durcit. A la fin, le sien était dur comme la pierre, le sang ne pouvait plus circuler à travers. Le dysfonctionnement du foie a créé des varices dans l’œsophage. Elles se sont étendues, des veines aux parois minces peuvent aisément se déchirer. C’est ce qui s’est produit. Elle crachait du sang. Chaque goutte d’alcool la rapprochait de la fin.»

«La police a trouvé ma fille morte dans son appartement. Depuis fin 2015, Viviane habitait un appartement de location dans ma maison, à Zurich. Après la rénovation, elle a été la première à y emménager. Chaque fois qu’elle en a eu besoin, je l’ai aidée financièrement, j’étais là. Mais il lui importait de mener sa vie comme elle le voulait, ce qu’elle a pu faire avec sa rente AI.»

Trou dans le coeur

«L’autopsie a révélé qu’elle était morte entre le samedi 12 mai à midi et le lundi 14 mai à midi. Il y avait de nombreux tickets de caisse à la cuisine. L’un d’eux concernait un lot de vodka bon marché. Quatre bouteilles vides traînaient. Sa mort a percé un énorme trou dans mon cœur.»

«Je me demande souvent comment on en est arrivés là. A mon avis, le désastre a commencé très tôt. Alice était sévère et, en même temps, très bileuse. Elle voulait tout tenir sous contrôle, notre fille s’est soustraite à sa garde. Viviane avait sa propre volonté, marquée. Elles en avaient marre de se disputer. En raison de ses expériences avec notre fille, Alice n’a pas voulu d’autres enfants. Si bien que, pour lui faire plaisir, j’ai subi une vasectomie.»

Succès professionnel, problèmes familiaux

«J’étais heureux d’avoir un enfant mais, en tant que joueur et entraîneur, j’étais sans cesse sur la route. J’ai consacré à Viviane l’essentiel de mon maigre temps libre, mais elle me reprochait d’être trop souvent absent. C’est sûr que j’ai moins pu m’investir dans les tâches éducatives que ma femme. C’est pourquoi elle devait se montrer plus stricte et cohérente et qu’elle a davantage ressenti la frustration de Viviane.»

«D’un côté, il y avait mon succès professionnel, de l’autre, les problèmes familiaux. A l’extérieur, je donnais une impression de bonheur et de réussite. Au fond de moi, j’étais brisé. On peut qualifier cela de tragédie personnelle. Les obsèques ont eu lieu le 23 mai 2018. Viviane a été ensevelie aux côtés de sa maman, dans le caveau de famille du cimetière de Sihlfeld. Avec la même pasteure que pour Alice en 2014, dans le strict cadre familial.»

«Le lendemain, une commémoration a été organisée pour son cercle d’amis. Ce n’est qu’ensuite que nous avons fait paraître un avis mortuaire, afin de susciter aussi peu d’attention que possible. Avec mes frères et sœurs, nous avons choisi un poème de Rilke: "Lorsque vous pensez à moi, pensez à l’heure à laquelle vous m’aimiez le plus." C’est ce que nous faisons.»

>> *Lire: «Die Autobiografie», de Köbi Kuhn (avec Sherin Kneifl), Ed. Orell Füssli.


«Un collègue m’a forcé à le satisfaire sexuellement»

Enfant, Köbi Kuhn a subi un abus sexuel, qu’il a caché pendant de longues années. Traumatisé, il n’a brisé le silence qu’en 2016.

Ce sont quelques paragraphes dans l’autobiographie de Kuhn, qu’il a écrite avec l’aide d’une psychologue. L’ex-joueur ne cite aucun nom, aucune date. Il se confie pour la première fois. Alors qu’il était junior dans son premier club, il s’est lié d’amitié avec un «collègue plus âgé». Celui-ci l’a invité chez lui, un après-midi. «Bêtement, j’y suis allé. Là, quand nous avons été seuls, il m’a utilisé pour le satisfaire et m’a forcé à participer.» Ce traumatisme, il l’a longtemps enfoui. «J’étais sous le choc. J’étais pris dans un environnement étranger, je ne pouvais pas me défendre.»

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Photo de famille, avec Köbi au centre.

«Ensuite, j’ai eu honte, j’ai eu peur de ce qui se serait passé si mes parents ou l’entraîneur avaient appris quelque chose.» En 2016, quand plusieurs cas d’abus sexuels sur des enfants ont été révélés dans la presse suisse, Köbi Kuhn a jugé qu’il «ne [pouvait] plus [se] taire». Il en a parlé à son épouse, puis ils ont contacté le club en question. «On nous a alors communiqué que cet homme était encore engagé bénévolement dans le mouvement jeunesse!» Il dit aussi avoir été rejeté par ce club. On lui a demandé pourquoi il revenait là-dessus après tant d’années.

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Doué, il a vite joué avec des équipiers plus âgés. Puis il est devenu le pilier du FC Zurich et le meilleur footballeur suisse des années 1970, comptabilisant 63 sélections.

Or le premier club où Köbi a joué fut le FC Wiedikon, un quartier de Zurich. Questionné par le Blick, son président, Roger Ansorg, s’étonne: «Aucun de nos fonctionnaires n’est plus âgé que Köbi. C’était pareil en 2016. Si quelque chose de ce genre venait à mes oreilles, la personne concernée serait immédiatement exclue du club.» Arrivé quelques années après le passage de Kuhn, le président des juniors, Peter Spahni, confirme avoir eu une entrevue avec Köbi et sa femme: «J’ai été choqué par ce qui est arrivé.»

Il nie avoir rejeté le couple: «Köbi ne se souvenait pas du nom du garçon, nous l’avons deviné. De plus, selon ses déclarations, nous n’étions pas certains que l’abus était survenu dans le cadre du FC Wiedikon ou auparavant.» Il dément que l’homme soupçonné, de deux ans plus âgé que Kuhn, travaille encore au club.


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