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Enquête

Les amitiés romandes de la Russie dans leurs petits souliers

Les conséquences de l’offensive du Kremlin en Ukraine sapent le travail d’un homme: Frederik Paulsen, milliardaire et ex-consul honoraire de Russie en Suisse depuis sa démission le 1er mars 2022. Grâce à son activisme diplomatique, le Suédois avait su créer des attaches fortes dans les sphères culturelles, scientifiques, médiatiques et politiques. Des acteurs locaux qui marquent aujourd’hui leur désapprobation et expriment leur tristesse.

The Russian flag waves on the Mont Blanc bridge, one day prior to the US - Russia summit in Geneva, Switzerland, Tuesday, June 15, 2021. The meeting between US President Joe Biden and Russian President Vladimir Putin is scheduled in Geneva for Wednesday, June 16, 2021. (KEYSTONE/Peter Klaunzer)

Le drapeau de la Fédération de Russie flottant à Genève lors du sommet Biden-Poutine en juin 2021.

Keystone

Dans la vie culturelle et politique lausannoise, il y a des événements dont le prestige mérite qu’on les rappelle. Nous sommes en février 2011. Le Théâtre de Beaulieu se met sur son trente et un. Il s’apprête à recevoir l’illustre Ballet moscovite du Bolchoï, coup d’envoi du Festival de la culture russe en Suisse, organisé à l’occasion du 65e anniversaire du rétablissement des relations diplomatiques entre les deux pays. Près de 150 artistes sont attendus sur scène pour trois dates de représentations de Giselle, les 10, 11 et 12 février 2011, accompagné par l’Orchestre de chambre de Lausanne (OCL).

L’élite de la danse classique l’ignore peut-être, mais le public venu l’applaudir jouit aussi de sa petite et grande notoriété. Parmi la liste des invités, citée par Le Temps à l’époque, nous retrouvons les anciens conseillers fédéraux Pascal Couchepin et Hans-Rudolf Merz, l’ex-conseillère d’Etat socialiste Anne-Catherine Lyon, son confrère et sa consœur PLR Pascal Broulis et Jacqueline de Quattro.

Le casting ne se limite pas à la sphère politique vaudoise et lausannoise. Bien au contraire. Le fondateur d’Ikea, Ingvar Kamprad, est aussi là. De même que la première dame de Russie de l’époque, Svetlana Medvedeva, femme de l’ex-président et ancien premier ministre russe Dmitri Medvedev. L’ancien conseiller fédéral Didier Burkhalter profite de l’événement pour mener un entretien officiel avec le ministre russe de la Culture, Alexandre Avdeïev.

La venue du Bolchoï à Lausanne est un événement. Le ballet moscovite n’était plus revenu danser en Suisse depuis 1986. Ce fait rarissime expliquerait donc le prestige des invités. Pas que. Les trois représentations, budgétées à plus de 1 million de francs, sont organisées par l’agence Live Music Production. Quant à la prouesse d’avoir pu inviter le Bolchoï au complet, on la doit à Frederik Paulsen, milliardaire et ex-consul honoraire de Russie en Suisse depuis sa démission le 1er mars 2022.

LIENS SUISSE /RUSSIE

En 2009, le milliardaire suédois Frederik Paulsen devient consul honoraire de Russie en Suisse après avoir reçu l’Ordre de l’amitié par Vladimir Poutine. Le 1er mars dernier, il prend «la décision de fermer le consulat général honoraire avec effet immédiat et d’en interrompre les activités jusqu’à nouvel avis», en raison «des circonstances extraordinaires et dramatiques hors de notre contrôle qui se déroulent en Ukraine».

SERGEI ILNITSKY/AFP/Getty Images



Les trois soirées de représentations sont bien évidemment époustouflantes, mais une fois le rideau baissé, elles font tousser plusieurs sources dans le milieu de l’événementiel. La raison? Frederik Paulsen, président honoraire du conseil d’administration de Ferring Pharmaceutical, à Saint-Prex, et donc consul honoraire de Russie en Suisse à l’époque, s’est fait rembourser l’impôt lausannois de 14% sur le divertissement: «Tout le monde paie cette taxe, mais dans ce cas précis, c’était le fait du prince en vertu de l’amitié Suisse-Russie», jugent-elles. Pourtant, il n’y a strictement rien d’illégal. Le bureau de la Culture et du Développement urbain de la ville de Lausanne confirme le remboursement de la taxe auprès des organisateurs du Ballet du Bolchoï.

En 2010, «lors du vote populaire sur l’initiative pour la suppression de l’impôt sur les divertissements (largement rejetée par la population lausannoise), la municipalité a établi un contre-projet, voté par le Conseil communal, qui, outre d’assouplir le mode de perception de l’impôt, a introduit deux innovations principales», rappelle-t-il. Parmi elles, un crédit-cadre de 1 million de francs alloué pour quatre ans «pour permettre, via une subvention spéciale, de rembourser tout ou partie de l’impôt payé pour de grandes manifestations qui, en raison de l’impôt, pâtissent d’un désavantage concurrentiel par rapport à d’autres lieux».

Le service poursuit: «C’est conformément au crédit-cadre accordé pour favoriser la mise sur pied de manifestations de grande envergure à Lausanne que la municipalité a accepté, le 16 février 2011, de ne pas prélever l’impôt sur le divertissement pour les trois spectacles du Ballet du Bolchoï. Etant donné le caractère exceptionnel de la manifestation, attirant un public dépassant largement les frontières de la ville, le subventionnement par l’intermédiaire du crédit-cadre avait été activé.» Depuis, sept autres manifestations ont bénéficié du même mécanisme. Soit Polymanga, les spectacles La verita de Daniele Finzi Pasca et Mamma mia pour ne citer qu’eux.

Les dessous financiers de la venue du Ballet du Bolchoï à Lausanne en 2011 pourraient sentir la naphtaline. Depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, le 24 février 2022, ils soulignent de nouveau les amitiés et les soutiens russes qui perdurent depuis de nombreuses années au sein de la classe politique, de l’économie, de la culture, du sport et de la recherche en Suisse. Une diplomatie douce venue de Russie qui doit aujourd’hui affronter la sidérante actualité. Jusqu’à surprendre Yves Rossier.

«C’est une tragédie ukrainienne mais aussi une tragédie russe», Yves Rossier

Depuis bientôt deux semaines, l’ancien secrétaire d’Etat au Département des affaires étrangères et ex-ambassadeur suisse en Russie, de 2017 à 2020, est un visage récurrent des plateaux de télévision et des médias suisses. La veille des hostilités, Yves Rossier écartait encore le risque d’un conflit: «Je ne pense pas que ça va se produire. Cela m’agace que la presse américaine et anglaise esquisse l’image du danger d’une invasion russe grand sur le mur. En réalité, cela nuit surtout à l’Ukraine», expliquait-il au Blick romand. On le retrouve quelques jours plus tard, au bord des larmes, sur le plateau de l’émission Infrarouge, au moment de livrer son analyse sur le conflit débutant.

 

Contacté aujourd’hui, il s’en tient à ses déclarations publiques faites sur les plateaux de la RTS: «Quant à mes états d’âme, ils n’intéressent personne.» Yves Rossier est un fin connaisseur de la Russie et de l’Ukraine. A l’antenne le 24 février, il ne cachait pas son émotion: «Ce qui me désole, outre ce qui se passe aujourd’hui en Ukraine, c’est de voir la Russie couper les ponts et partir. Et pour tous les gens qui aiment la Russie et qui aiment l’Ukraine, car c’est difficile d’aimer l’une sans aimer l’autre, c’est une tragédie ukrainienne mais aussi une tragédie russe.»

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Plus d’une semaine après le début de l’offensive russe, les marques de désapprobation se multiplient. Entrepreneurs, politiques, institutions sportives et culturelles… l’heure est à la prise de distance pour ne pas perdre trop de plumes dans un conflit qui pourrait entacher leur image. Le 28 février dernier, le Verbier Festival dégaine en premier. Il prend la décision radicale de se passer de l’un de ses principaux sponsors, la Fondation Neva Timtchenko, dont la mission est de promouvoir la culture russe. A Genève, la fondation, créée en 2008, a financé une centaine d’événements culturels en Suisse.

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Le 28 février dernier, Le Verbier Festival marquait sa vive désapprobation en se séparant de l’un de ses mécènes et en restituant les dons reçus. Il s’agit de la Fondation Neva Timtchenko. A Genève, la fondation créée en 2008, a financé une centaine d’événements culturels en Suisse. Elle porte le nom de l’homme d’affaires Guennadi Timtchenko. Le Russo-Finlandais est le fondateur du négociant de matières premières Gunvor, basé à Genève. Il fait surtout partie du cercle rapproché de Vladimir Poutine.

Prokofyev Vyacheslav/Tass/ABACA

Elle porte le nom de l’homme d’affaires Guennadi Timtchenko. Le Russo-Finlandais est le fondateur du négociant de matières premières Gunvor, basé à Genève. Il fait surtout partie du cercle rapproché de Vladimir Poutine. Selon le magazine Bilan, sa fortune est estimée entre 21 et 22 milliards de francs. Guennadi Timtchenko est dans le radar de la Suisse, mais pas encore sous le coup des sanctions prises par le Conseil fédéral le 28 février dernier à l’encontre de dignitaires russes. Cela pourrait changer. Retour à Verbier.

Le même jour, la Fondation Neva Timtchenko disparaît du site internet du festival, qui publie un communiqué dans lequel il «accepte la démission du Russe Valery Gergiev en tant que directeur musical du Verbier Festival Orchestra» et restitue les «dons et mécénats apportés par les personnalités individuelles ou structures sanctionnées par les gouvernements occidentaux.» Le fondateur et directeur, Martin Engstroem, prend même position: «Le Verbier Festival, son personnel, sa direction et son conseil d’administration condamnent fermement l’horrible agression de la Russie contre l’Ukraine. Nous suivons avec tristesse et horreur la violation que le régime russe impose au peuple ukrainien.»

Caline Yamakawa, directrice des opérations du festival depuis 2017, se refuse à tout commentaire: «Nous en restons au communiqué de presse envoyé. La situation est très sensible. Nous n’accordons donc aucune interview pour le moment.» Le Verbier Festival n’avait pas d’autre choix que de prendre ses distances. Reste à savoir si le remboursement des dons et la démission de Valery Gergiev auront un impact sur la prochaine édition du festival, du 15 au 31 juillet 2022.

Le conflit qui se joue donc aujourd’hui en Ukraine embarrasse jusqu’au consul honoraire de Russie à Lausanne, Frederik Paulsen. Le 1er mars dernier, il «a pris la décision de fermer le consulat général honoraire avec effet immédiat et d’en interrompre les activités jusqu’à nouvel avis», en raison «des circonstances extraordinaires et dramatiques hors de notre contrôle qui se déroulent en Ukraine». Dans le contexte sidérant de la semaine, Frederik Paulsen et le conseil de fondation de l’Opéra de Lausanne, dont il est membre, décident de se séparer à l’amiable. La direction de l’Opéra va également rembourser la participation financière du consulat honoraire de Russie à Lausanne, «inférieure à 100 000 francs», informe 24 heures.

Ces mises en retrait sapent le travail de Frederik Paulsen, tant le Suédois a œuvré dans ce soft power russe en Suisse. En effet, le milliardaire, éditeur, explorateur, est depuis 2009 l’une des principales figures suisses de cet activisme diplomatique, tissant des liens économiques, culturels, politiques et médiatiques avec les acteurs locaux. Sa charge consiste avant tout à développer les relations culturelles, scientifiques et sportives entre la Suisse et la Russie. Frederik Paulsen va y mettre du cœur. Quitte à se rendre à plusieurs reprises en Russie avec des élus romands, des entrepreneurs, des patrons de presse et des scientifiques. Jusqu’à susciter l’embarras.

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Pour rappel, plusieurs médias suisses révélaient en 2018 les multiples voyages de Frederik Paulsen avec des personnalités politiques et médiatiques romandes. Parmi elles, l’ex-conseillère d’Etat socialiste Géraldine Savary, aujourd’hui rédactrice en chef du magazine Femina, Pascal Broulis, ex-président du Conseil d’Etat vaudois, François Longchamp, ex-conseiller d’Etat genevois, Isabelle Chassot, alors conseillère d’Etat fribourgeoise. Ces médias citent également Jean-Frédéric Jauslin, ancien chef de l’Office fédéral de la culture. La liste continue. Ces voyages privés et entre amis avaient suscité plusieurs questions au Grand Conseil vaudois, ainsi qu’une investigation préliminaire ordonnée par le procureur général vaudois Eric Cottier.

Comme le précise l’enquête publiée en septembre dernier par le quotidien 24 heures, le Ministère public a rendu une ordonnance de non-entrée en matière le 25 octobre 2018. «Le procureur général est parvenu à la conclusion qu’il s’est toujours agi de voyages privés», soulignait le Ministère public central dans son communiqué du 26 octobre 2018. Cette ordonnance recense une quinzaine de séjours en Russie avec «des personnalités romandes» entre 2007 et 2018, poursuit 24 heures.

Ils sont notamment organisés par le journaliste russophile Eric Hoesli, actuel président du conseil d’administration du Temps SA, ancien directeur éditorial à Edipresse et ami de longue date de Frederik Paulsen, avec qui il partage la passion pour les zones arctiques. Le 21 janvier 2021, l’homme de presse admettait toucher une rémunération pour ses activités éditoriales au sein de la Paulsen Familiae Foundation, soulignait l’enquête de 24 heures. Cette entité offshore, domiciliée sur l’île anglo-normande de Jersey, supervise des sociétés actives dans le commerce de l’alcool, l’édition et le médical notamment.

Dans le microcosme médiatique romand, ces liens d’amitié et professionnels entre Eric Hoesli et Frederik Paulsen se matérialisent dans le conseil d’administration du Temps SA et la direction de Heidi.news. Pour rappel, la Fondation Aventinus a racheté Le Temps au groupe Ringier Axel Springer Suisse SA (éditeur notamment de L’illustré) le 3 novembre 2020. La composition du conseil de la Fondation Aventinus comprend notamment le président François Longchamp et Jean-Frédéric Jauslin. Au sein du conseil d’administration du Temps SA, on retrouve Eric Hoesli (président), Tibère Adler (administrateur délégué), éditeur et directeur de Heidi.news, mais aussi Yves Daccord (administrateur), ancien directeur général du CICR. Tous ont voyagé en Russie en compagnie de Frederik Paulsen.

En 2020 toujours, Heidi.news a reçu un don de 250 000 francs de la part de la société de Frederik Paulsen, Ferring International Center SA. Contacté, le président du conseil d’administration du Temps SA, Eric Hoesli, se dit «bouleversé par une agression et un conflit dont les conséquences sont cruelles et terribles pour les Ukrainiens d’abord, pour les Russes ensuite. C’est une période de grande tristesse et de consternation qui nous fait changer d’époque, comme le 11-Septembre en 2001.»

Quittons les sphères médiatiques pour celles de la recherche et de l’innovation, où l’on retrouve Frederik Paulsen. Le milliardaire, chimiste de formation, s’est beaucoup investi dans la science, à l’EPFL. En 2011, son entreprise Ferring sponsorise à hauteur de 3 millions de francs une campagne d’exploration du lac Léman par des équipes scientifiques internationales. En collaboration avec l’EPFL, Frederik Paulsen organise le déplacement de Russie des submersibles Mir 1 et Mir 2. L’exploration des eaux du Léman vise à comprendre comment les polluants se répartissent dans le lac et à déterminer quelles zones doivent être particulièrement protégées.

Dans le cadre d’un partenariat public-privé, le milliardaire finance également une chaire de l’EPFL consacrée à l’étude des écosystèmes lacustres. Il met aussi sur pied la Journée de l’innovation Suisse-Russie au Rolex Learning Center. L’ancien président de l’EPFL, Patrick Aebischer, a participé à deux explorations avec le Swiss Polar Institute et Frederik Paulsen. Il explique qu’il «est impensable d’imaginer de telles expéditions scientifiques dans le contexte actuel, mais qu’elles étaient parfaitement justifiées à l’époque. D’ailleurs, je ne vois pas quels critères nous aurions pu appliquer en amont pour nous prémunir. En démissionnant du consulat honoraire de Russie, Frederik Paulsen donne également un signal clair.»

Ce qui inquiète en revanche Patrick Aebischer, c’est l’impact des sanctions suisses et européennes sur la communauté scientifique: «C’est une situation totalement exceptionnelle. Nous ne devons pas couper tous les liens avec les scientifiques russes qui travaillent sur le changement climatique ou la maîtrise de la pandémie, ni ostraciser les scientifiques russes à l’étranger juste sur la base de leur nationalité. Je rappelle que plus de 5000 scientifiques russes, dont plusieurs membres de l’Académie des sciences, ont signé une lettre condamnant l’invasion de l’Ukraine. Nous devons les soutenir.»

A mesure que le conflit ukrainien s’enlise et en regard des réactions internationales, il sera difficile pour la Russie de redorer son image à l’étranger. Mais est-ce bien son objectif? Ce soft power qui visait à séduire via la culture, le sport et la coopération scientifique n’existe plus depuis plusieurs années. C’est du moins l’analyse de Julien Nocetti, chercheur associé à l’Institut français des relations internationales (IFRI), expert de la Russie: «Dans les années 2000, la Russie mandatait des cabinets de conseil américains pour améliorer son image à l’étranger. Il y a eu une rupture nette en 2014 avec l’invasion de la Crimée. Depuis, le soft power russe éprouve bien des difficultés à séduire.» Selon Julien Nocetti, le suivi des sanctions envers la Russie par la Suisse constitue «une révolution. Reste à savoir si le pays peut vraiment se débarrasser de toutes ses dépendances à la Russie.»

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Par Mehdi Atmani publié le 8 mars 2022 - 09:03