Aller au contenu principal
Publicité

Plongée dans la fachosphère romande

Publié dimanche 7 avril 2019 à 20:02
.
Publié dimanche 7 avril 2019 à 20:02 
.
Ils sont environ 350 en Suisse, dont un tiers considérés comme dangereux. Racistes tendance nazie, adeptes de la suprématie blanche, ils s’exhibent sans complexe sur le web. Un Genevois a même applaudi l’attentat de Christchurch, en Nouvelle-Zélande. Enquête sur une nébuleuse effrayante.
Publicité

Nous sommes le 15 mars. Quelques minutes après que le terroriste australien s’est filmé en train de tirer à vue dans une mosquée en Nouvelle-Zélande, la vidéo du massacre, qui a fait 50 morts, se répand sur internet. En vingt-quatre heures, Facebook effacera plus d’un million et demi de ces vidéos "virales". Mais le mal est fait. Partout sur la planète, des membres de l’extrême droite jubilent. Certains radicaux suisses ne sont pas en reste. Ainsi, Florent-Pierrick S., ancien membre du groupe nationaliste des Jeunesses genevoises, ira jusqu’à publier un message de soutien à l’action terroriste sur son profil Facebook (lire encadré ci-dessous). Le Fribourgeois Alex F., qui s’entraîne, lui, régulièrement au tir à la mitraillette dans sa cave, n’hésite pas à professer son amour du national-socialisme à cette occasion.

Dans une cave à Aigle

Théorie du grand remplacement, apologie de la suprématie blanche, ces thèses sont très en vogue dans les milieux d’extrême droite et résonnent jusque dans notre pays, tout particulièrement auprès de la formation Résistance helvétique. Doté d’une cinquantaine de membres, le groupe, qui est actif principalement en Valais et dans le canton de Vaud, figure sur le radar du Service de renseignement de la Confédération (SRC). Certains de ses membres font partie des 350 extrémistes violents recensés par les autorités. Selon le SRC, un tiers d’entre eux auraient déjà commis des violences.

L’illustré a assisté à l’une de leurs conférences, donnée dans leur local de l’Aquila à Aigle. En début de soirée, une vingtaine de personnes sont réunies pour écouter un membre du groupe néofasciste italien CasaPound présenter «la grandeur de Rome». Aux yeux du visiteur inattentif, l’Aquila pourrait passer pour un carnotzet standard, avec ses poutres apparentes, ses bancs en bois et sa déco un brin moyenâgeuse. Pourtant, dès la descente des escaliers, les différentes affiches ne trompent pas. Outre la fausse plaque d’une rue genevoise dédiée au fasciste du bout du lac Georges Oltramare, qui défilait en chemise grise dans les rues de Genève dans les années 1930, on trouve de nombreux t-shirts à connotation suprémaciste, comme celui intitulé «J’aime le blanc». Un peu plus loin, en évidence sur une table, c’est le magazine néonazi Zentropa et plusieurs ouvrages antisémites comme le livre «De la confrérie des bons Aryens à la nef des fous» qui attirent l’œil.

Fitness et tatouages

Sur la vingtaine de personnes présentes, l’ambiance est à la testostérone. La plupart des participants sont de jeunes hommes. On trouve des anciens de la scène néonazie romande, comme certains skinheads de Neuchâtel, adeptes de fitness et de tatouages suggestifs sur le visage, mais également de nouveaux venus, un brin plus discrets.

Résistance helvétique a également tenté d’ouvrir un local à Genève, en décembre dernier. Si la section du bout du lac ne compte officiellement que trois membres, elle possède en sa responsable de communication, Vanessa I., un pilier de la fachosphère genevoise. Présente à l’Aquila ce soir-là, elle joue le rôle de community manager du mouvement. Employée de commerce de formation, elle a été brièvement élue en tant que membre UDC dans la commune de Puplinge, en 2011, avant de démissionner deux ans plus tard.

Attaque à la Fête de la musique

Durant cette période, elle est mariée à Luca T. Il défraie la chronique en juin 2012 lorsqu’il participe à l’attaque d’un musicien d’extrême gauche, poignardé durant la Fête de la musique à Genève. Pourtant, la justice genevoise tarde à réagir. Armé et dangereux, domicilié à l’époque dans le quartier de la gare de Genève, il échappera longtemps à la justice. Sur son crâne, il affiche l’effigie du groupe anglais Skrewdriver, premier groupe skinhead à avoir tourné néonazi. C’est en France qu’il sera finalement condamné en 2015 à 2 ans de prison pour avoir cofondé le groupe Combat 18 (le 18 représentant les initiales d’Adolf Hitler), la frange combattante de l’organisation néonazie Blood and Honour, qu’Emmanuel Macron vient de faire interdire.

De ses années avec lui, Vanessa I. gardera un lien privilégié avec Stefano Iannone, l’un des chefs du parti fasciste italien CasaPound. Ce n’est donc pas un hasard si ces derniers sont régulièrement invités par Résistance helvétique à participer à des conférences qui ont pour thème la disparition de l’Europe, ni plus ni moins.

En parallèle, Vanessa participe à l’association Genève non conforme. Aujourd’hui dissoute, cette association avait été condamnée en 2012 pour une affiche antisémite représentant un juif transpercé d’une flèche, avec la mention «Sauve la Suisse, vise juste». Après plusieurs altercations avec la justice et les mouvements antifascistes, son leader, Omar O., décide de se mettre un peu en retrait du groupe. Mais Vanessa, elle, ne s’arrêtera pas là.

Antisémite et homophobe

Ouvertement antisémite et raciste sur les réseaux sociaux, elle continue son parcours dans la fachosphère. Proche des milieux catholiques intégristes et de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, elle s’affirme résolument homophobe et antiavortement. C’est dans cette lignée qu’elle participe à la création du groupe Facebook Au grand jour, une association d’extrémistes chrétiens.

En parallèle, Vanessa I. continue sur sa lancée, multipliant les rencontres avec les négationnistes. Cheffe de la frange genevoise de Résistance helvétique, elle a contribué à tisser des liens avec un autre groupe d’extrême droite genevois, le bien nommé Kalvingrad Patriote. Directement fondée par d’anciens membres du groupe Genève non conforme, cette association a été créée par deux frères et un aspirant rappeur, aujourd’hui employé par le Département de la culture de la Ville de Genève.

«On recrute»

Retour au local de l’Aquila. Un certain Marc se présente spontanément lorsque nous lui disons venir de Genève. «Je m’appelle Marc et je fais partie de Kalvingrad Patriote et de Résistance helvétique. Si tu veux nous rejoindre, on recrute. Tu verras, on fait des trucs ensemble», nous dit-il.

Si ce dernier reste vague, ce n’est pas un hasard. Les membres de Kalvingrad Patriote sont soupçonnés d’être derrière la destruction de la vitrine de la Librairie du Boulevard, à Plainpalais, mais également de celle de la CUAE , le syndicat d’étudiants de l’Université de Genève et du Nadir, lieu de rencontre reconnu de gauche, en octobre dernier. Secrétaire de la CUAE, Ghala raconte: «Cet incident a eu lieu la même nuit que l’attaque de la librairie. Pourtant, malgré les preuves, l’université a refusé de porter plainte directement contre Kalvingrad Patriote, prétextant ne pas souhaiter leur faire de publicité.»

Contacté, le porte-parole de l’Unige, Marco Cattaneo, affirme pourtant avoir déposé deux plaintes contre inconnu à la suite des déprédations. «La présence d’autocollants "Kalvingrad Patriote" était signalée dans les plaintes déposées, accompagnée de photos prises sur les lieux. Malgré l’enquête de police qui a suivi, les auteurs n’ont pas pu être identifiés et le Ministère public a rendu une ordonnance de non-entrée en matière.»

En découdre à Genève

Très proches des mouvements français Bastion social et Génération identitaire, certains adeptes de Kalvingrad Patriote et de Résistance helvétique semblent s’enhardir. A la manière de l’organisation italienne CasaPound, les membres de Kalvingrad Patriote rêvent de créer une communauté de jeunes prêts à en découdre et à «défendre Genève». C’est dans cette optique qu’ils organisent depuis trois ans un tournoi de boxe et de combat à mains nues, le Cabochard Contest, en invitant de nombreux extrémistes de France voisine.

Dans le même registre, Kalvingrad Patriote et Résistance helvétique ont également participé à un camp d’entraînement au tir en Pologne, sur l’invitation de l’organisation d’extrême droite Mlodziez Wszechpolska. Des entraînements qui semblent leur avoir donné des ailes. Les membres de KP et de RH se sont ainsi fait remarquer en marge d’une manifestation de «gilets jaunes» en mars dernier à Lyon. Comme l’a rapporté France Soir, ils ont participé à une violente altercation avec des militants d’extrême gauche. Certains se sont également rendus à Paris, actant leur rapprochement avec le violent groupe parisien des Zouaves, dont plusieurs membres sont poursuivis par la justice française. Comme ces derniers, ils souhaitent s’aguerrir toujours davantage. C’est dans cette optique qu’ils viennent d’annoncer l’ouverture d’un local de combat pour les «Kalvingrad samouraïs» de Genève.

Mouvement à RH

Du côté de Résistance helvétique, il y a du mouvement. La jeune Vanessa aurait quitté le groupe. Tout comme son désormais ancien porte-parole David R., contacté par téléphone, mais qui persiste et signe: son groupement reste l’unique possibilité pour éviter une explosion de violence. «L’homme n’est pas bon. Je ne crois pas en une société multiculturelle. Nous devons défendre le peuple originel de Suisse.»

Pourtant, lors de sa fondation, cette formation a repris telle quelle la devise dite des «quatorze mots» de David Lane, figure majeure des mouvements néonazis américains. Condamné à 190 ans de prison aux Etats-Unis, ce partisan d’une guerre raciale avait conçu la maxime initialement adoptée par Résistance helvétique: «Nous devons préserver l’existence de notre peuple et l’avenir des enfants blancs.» Le chiffre 14 est un symbole de la droite alternative américaine. Il était également présent sur la mitraillette du terroriste australien de Christchurch.


Sur le net, une surveillance relative

En raison de la loi sur le renseignement votée par le parlement, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) fait la différence entre le terrorisme djihadiste et celui de l’extrême droite. Dans le cas de ce dernier, il n’a pas la possibilité d’appliquer des mesures spéciales comme la mise sur écoute ou des filatures au moyen de gadgets électroniques tant qu’il ne constate pas un risque terroriste avéré. La porte-parole Isabelle Graber tient néanmoins à rassurer: «Dans le cas d’un individu comme le meurtrier de Christchurch, si nous avions des raisons de craindre qu’il passe à l’attaque, nous pourrions directement mettre en place ces mesures.» Ne pouvant répondre à nos questions de manière plus précise, l’employée de l’administration fédérale laisse entendre néanmoins que les services contrôlent les réseaux sociaux de certains membres de groupes d’extrême droite.

Si la situation en Suisse n’est pas aussi inquiétante qu’en Italie, où les réactions de soutien, voire de joie, à l’annonce du massacre se comptent en milliers, les fachos suisses ne se gênent pas pour exprimer leurs vues racistes, négationnistes ou islamophobes sur la toile. C’est d’ailleurs ainsi que le meurtrier de Christchurch s’informait, après avoir déclaré dans son «manifeste» que «la vérité ne se trouve pas ailleurs» que sur internet. Il a également admis avoir développé une partie de son idéologie en rendant visite aux membres de la scène identitaire française en 2018, des groupes comme Génération identitaire ou Bastion social, qui sont très proches de Résistance helvétique et de Kalvingrad Patriote.

Banalisation

De même, l’assassin de Pawel Adamowicz, le maire libéral de Gdansk poignardé en janvier dernier, a été influencé par le groupe extrémiste polonais Mlodziez Wszechpolska, qui avait publié un «certificat de mort politique» pour condamner la décision du maire de Gdansk et de dix autres de ses collègues d’avoir accepté d’accueillir des migrants dans leur ville.
Ce sont ces jeunes qui ont invité les deux groupes romands à participer à un camp d’été d’entraînement au tir en Pologne.

Par ses prises de position comme le soutien à l’Association pour le rétablissement du port d’arme européen (ARPAC) et ses invitations régulières d’extrémistes européens, le groupe romand contribue à banaliser l’idée d’une guerre raciale. A l’image de la dernière conférence de Résistance helvétique intitulée «Le réveil ou la mort» organisée le 9 mars à Genève. Ses membres écrivaient: «Les peuples européens sont confrontés à une menace d’une telle ampleur que c’est leur survie physique qui est maintenant à l’ordre du jour.» On retrouvait parmi ses invités l’antisémite croate Tomislav Sunic, l’un des pionniers de la droite alternative américaine.


Newsletter L'Illustré Recevoir la newsletter L'Illustré