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Société

A-t-on encore le temps de réfléchir?

Dans un monde où l’on regarde les séries en accéléré et où le flux des tweets ne nourrit plus assez vite notre soif de nouveauté, quel espace reste-t-il à la réflexion? Cette dictature de l’immédiateté nous restreint à un hyper-présent aux effets délétères. La vraie urgence consiste désormais à refroidir les cerveaux en surchauffe, ne serait-ce que pour assurer notre avenir, avertissent des spécialistes.

le temps de réfléchir

Dans un monde où l’on regarde les séries en accéléré et où le flux des tweets ne nourrit plus assez vite notre soif de nouveauté,quel espace reste-t-il à la réflexion?

Amina Belkasmi

L’homme est impulsif et c’est son drame. Il a beau être capable de produire les raisonnements et l’art les plus subtils, sa frénésie d’immédiateté bousille tout. C’est même au niveau collectif qu’il est capable du pire, selon le docteur en neurosciences Sébastien Bohler. Dans son dernier essai, «Human Psycho» (Ed. Bouquins), cet ancien polytechnicien affirme ainsi que l’humanité possède toutes les caractéristiques du psychopathe: absence de scrupules, incapacité à ressentir la douleur de ce qui n’est pas soi, tendance à instrumentaliser autrui. Le propre de l’homme? Son pouvoir de destruction…

«Il y a quand même eu 60% de biodiversité en moins en cinquante ans, et du fait de l’action de l’humanité sur son environnement, le rythme d’extinction est mille fois supérieur au rythme naturel du renouvellement des espèces», nous précise l’auteur de ce puissant cri d’alarme. «Ce qui permet généralement à l’individu de retenir ses pulsions afin de vivre en société est une partie du cerveau nommée cortex orbitofrontal. C’est une forme d’intelligence sociale et morale, installée par défaut dans le cerveau humain. Et nous en sommes tous dotés. Mais dans son comportement d’ensemble, l’humanité ne semble pas du tout disposer de l’équivalent d’une telle structure cérébrale. Nous sommes comme dans un cerveau immature. Il n’y a qu’à observer notre incapacité à simplement renoncer à exploiter des ressources afin de préserver l’avenir, dans une dynamique entièrement poussée vers l’opportunisme le plus immédiat, pour constater que nous ne sommes pas face à quelque chose qui évoque l’intelligence collective», poursuit-il.

A-t-on encore le temps de réfléchir?

Louis Essen. En 1955, ce physicien britannique révolutionne la mesure du temps, avec son collègue Jack Parry, en élaborant la première horloge atomique et basant la mesure d’une seconde sur les vibrations de l’atome de césium. Depuis, des chercheurs ont développé l’horloge à réseau optique, qui ne se décale que d’une seconde tous les 15 milliards d’années.

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Rien de neuf. L’humanité biberonne au court-termisme depuis les origines, nous explique encore le scientifique, prenant exemple sur les civilisations de la Mésopotamie ayant prospéré grâce à l’irrigation des terres… jusqu’à provoquer l’hyper-salinité des sols, se heurter aux limites de la physiologie des plantes et provoquer l’effondrement. «Nous avons toujours recherché les avantages, sans nous poser la question à plus long terme, observe-t-il. Mais ce qui change, avec l’ère industrielle, sont les moyens d’exploitation plus rapides: tout va beaucoup plus vite. Effets compris.»

C’est que, à l’échelle individuelle aussi, l’homme est un toxicomane de la vitesse, comme l’expliquait déjà Sébastien Bohler dans «Le bug humain» (Ed. Robert Laffont), son essai précédent. «C’est l’autre drame de notre époque, enchaîne-t-il. L’accélération actuelle est le résultat d’une partie profonde de notre cerveau nommée striatum, qui nous procure du plaisir avec une molécule nommée dopamine. Et cette partie du cerveau est très sensible à tous les avantages que l’on peut acquérir vite. Dans le codage même de nos neurones existe une prime à l’instantanéité, qui fait que l’on va préférer un avantage ponctuel immédiat à la prise en compte d’enjeux plus lointains, et développer toujours plus d’outils technologiques pour assouvir ce besoin d’instantanéité.» Cercle vicieux: plus la technologie s’accélère, plus cette partie du cerveau pulsionnelle prend le dessus, faisant de nous des «incontinents cérébraux incapables de patienter». Et de réfléchir?

Car notre consommation de contenus boulimique semble bel et bien affecter la capacité de concentration, selon une étude conjointe de chercheurs de l’Université technique du Danemark, de l’University College Cork et de l’Institut Max-Planck. En étudiant les ventes historiques de livres, de billets de cinéma et la durée des sujets populaires sur Twitter, ils ont constaté que tout est plus vite remplacé et que notre désir de nouveauté incite à passer d’un sujet à un autre plus rapidement, alors que la capacité d’attention collective rétrécit. «Il serait intéressant d’examiner comment cela affecte les individus, car les développements observés peuvent avoir des effets négatifs sur leur capacité à évaluer les informations qu’ils consomment. L’accélération augmente par exemple la pression sur la capacité des journalistes à suivre un paysage de l’information en constante évolution», observe Sune Lehmann, l’une des chercheuses. Un monde en «x 1,5» est même en train d’émerger, avec la nouvelle tendance du speed watching: la consommation de séries en accéléré, une fois et demie plus rapidement que la vitesse initiale, grâce à la fonction dédiée sur Netflix. Dans la même veine, WhatsApp déploie une fonctionnalité permettant d’accélérer la vitesse de lecture des messages vocaux jusqu’à x 2.

«Je n’arrive plus à lire un journal entier, à enchaîner plus de 20 pages d’un livre, à participer à une réunion de travail, à faire des courses sans consulter mon téléphone, sans être déconcentré, sans vagabonder sur les réseaux sociaux. Je ne saurais vraiment dater cette irruption de la déconcentration dans des activités banales auxquelles je m’attelais autrefois sans trouble. Mais j’en connais les coupables, ils sont démasqués: la vitesse et l’immédiateté», écrit le journaliste et essayiste Jonathan Curiel dans «Vite! Les nouvelles tyrannies de l’immédiat» (Ed. Plon). Mais la société de l’urgence aurait surtout engendré la société hystérisée, nom de son nouvel essai (Ed. de l’Aube): «L’immédiateté crée une panique qui fait que l’on doit réagir tout de suite et que l’on se met dans des dispositions d’agitation, d’énervement et d’hystérisation beaucoup plus facilement», nous confie-t-il. Ainsi, le sociologue Pierre Bourdieu dénonçait déjà l’essor des «fast thinkers» à la télé, des personnalités capables de tout commenter sur le moment. Depuis, leur règne s’est amplifié constate l’essayiste: «On vit dans un monde d’experts et de débats très tranchés, parce qu’avoir un avis nuancé et argumenté demande de la réflexion que l’on n’a plus. C’est l’ère de l’avis péremptoire, dont toute critique est perçue comme une attaque. Et il n’y a plus de place au doute, uniquement aux postures émotionnelles. Pourtant, le doute est fondamental à la pensée: il faut savoir entendre tous les points de vue de l’autre pour pouvoir mettre le monde en perspective…» Désintérêt pour la chose publique, polarisation… à force, chacun est plus attentif aux avis des uns et des autres sur une gifle balancée aux Oscars que par le dernier rapport du GIEC annonçant le point de rupture imminent de la Terre. Dans deux décennies? Autant dire deux siècles.

Pour Philippe Damier, professeur de neurologie et coauteur du «Mirage du leadership à l’épreuve des neurosciences» (Ed. Odile Jacob), ce piège de l’hyper-présent éruptif impacte jusqu’aux décisions prises. «Au niveau cérébral, nous avons essentiellement accès à notre registre conscient: c’est là où l’on sait ce que l’on pense, et où on a l’impression d’être sous contrôle quand on essaie de prendre une décision rationnelle. Or le cerveau fonctionne aussi en dessous de ce registre, avec des systèmes automatiques très utiles pour nous permettre de fonctionner vite, détecter les dangers, etc. Et ces deux systèmes ne sont pas indépendants: les automatismes influencent les moments où l’on pense être en capacité de prendre une décision rationnelle, ils sont à l’origine de tout ce qu’on appelle les biais cognitifs. Le fait que quantité d’informations nous tombent dessus aujourd’hui a tendance à épuiser notre énergie décisionnelle», développe-t-il. Et alors que nos décisions n’avaient pas besoin de ça… C’est la thèse du Prix Nobel Daniel Kanheman, spécialiste de psychologie cognitive et d’économie comportementale, dans le dernier essai qu’il a coécrit, «Noise. Pourquoi nous faisons des erreurs de jugement et comment les éviter» (Ed. Odile Jacob). Un livre qui démontre que l’on réfléchit de toute façon mal, influencé par toutes sortes de «bruits» (temps qu’il fait, derniers résultats de l’équipe de foot locale…). Et parfois dans des situations où la justesse de décision est primordiale telles que la médecine, les peines judiciaires, les demandes d’asile politique ou les prévisions économiques… Certaines variations de jugement peuvent même différer de 70% d’un individu à l’autre, selon les bruits. Au point qu’un algorithme basique se révélera plus juste.

«Même un modèle aléatoire peut faire mieux qu’un juge humain: la constance irréfléchie fait souvent mieux que la réflexion inconstante», notent les auteurs. Avant de conclure: «L’intelligence n’est qu’une partie de l’histoire. La manière de penser est tout aussi importante. Peut-être devrions-nous choisir la personne la plus réfléchie et la plus ouverte d’esprit, pas seulement la plus intelligente.» Cette capacité mentale n’est d’ailleurs pas perdue, selon Philippe Damier, qui garde une «vision optimiste de l’espèce humaine: il y a toujours la possibilité d’émergence d’une certaine intelligence capable de remettre l’ensemble dans la bonne voie, assure-t-il. Car nous avons aussi une capacité d’image mentale et de projection du résultat de nos actions qui fait que l’on peut contrecarrer nos envies à court terme.» D’ailleurs, Sébastien Bohler ne dit pas le contraire: «Je crois beaucoup dans l’éducation des jeunes générations pour en faire des êtres humains capables d’affronter ce monde avec d’autres catégories mentales, afin que les dirigeants que nous aurons dans dix ou quinze ans soient capables de voir loin et comprendre les enjeux. Car la ressource intellectuelle morale humaine est sans limites a priori, comme le cerveau.» On bat même les algorithmes dans le pilotage des avions en situation exceptionnelle, soutient encore Philippe Damier: «Notre plasticité fait que l’on s’ajuste beaucoup, en permanence, et en apprenant beaucoup de nos expériences.» Encore faut-il savoir sauter en marche de la roue du hamster. 


Elle réfléchit déjà plus vite

L’intelligence artificielle nous dépasse déjà dans de nombreux domaines, mais on peut se consoler en se disant qu’elle est sortie d’un cerveau humain.

1. Plus réactive

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Dr.Fill est un programme informatique qui a remporté, en 2021, un tournoi de mots croisés réputé aux Etats-Unis. Mieux, il a battu tous ses concurrents, au nombre de mille. Dr.Fill a mis neuf ans pour atteindre cette prouesse, apprenant de ses erreurs. Après le backgammon, le poker, les échecs ou le jeu de go, c’est donc
une nouvelle humiliation.

2. Plus précise

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La guerre était déjà sale, elle sera pire alors qu’une intelligence artificielle vient de battre avec un score de 5-O un pilote de chasse américain dans un exercice de combat aérien virtuel. La machine serait capable de «garder une précision de tir surhumaine en toutes circonstances», nous informe-t-on. Est-ce vraiment un progrès?

3. Plus sournoise

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Le phishing (pratique consistant à arnaquer de pauvres innocents en leur envoyant des e-mails incitatifs) était déjà un cauchemar, mais l’utilisation du langage intelligent nommé GPT-3 rend la sérénade plus crédible en exploitant la personnalité des destinataires et fait plus cliquer dans les liens vérolés des faux e-mails. Ouille.

4. Plus minutieuse

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Ithaca permettra sans doute aux historiens de passer plus de temps à la machine à café puisqu’elle comble les fragments de textes anciens, avec plus de précision qu’eux. Elle atteint une exactitude de 62% dans la restauration de textes, contre 25% du côté des experts humains. Mais elle leur est très utile, nous rassure-t-on.

>> Lire aussi: Six records de vitesse

Par Julie Rambal publié le 22 avril 2022 - 08:56