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Sécurité

Abris PC: «L’évacuation verticale» redevient un scénario plausible

Il y a soixante ans, une loi avait imposé la construction de dizaines de milliers d’abris antiatomiques dans tout le pays. Les menaces de Poutine ressuscitent hélas, après trente ans d’usage souvent récréatif, leur fonction première: l’évacuation verticale, c’est-à-dire la protection sous terre contre des attaques militaires.

Abri anti-atomique

Dans cette copropriété de Pully (VD), les habitants ont équipé leur abri comme une salle de fitness. Mais si l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) décrétait que les abris doivent être rendus à leur affectation première, des couchettes et des provisions devraient remplacer les haltères.

© Fred Merz | lundi13

Cela fait soixante ans que la Suisse est championne du monde des abris antiatomiques, en garantissant à chacun des habitants du pays une place. Et cela fait trente ans, depuis la fin du rideau de fer, que ces infrastructures sont surtout des sujets de plaisanterie, et semblaient avoir été reconverties pour l’hébergement des migrants ou en local de répétition pour les jeunes groupes de rock et de rap. Il n’a fallu qu’un discours de quelques minutes de Vladimir Poutine annonçant son invasion de l’Ukraine et menaçant de frappes nucléaires tout pays qui viendrait en aide à Kiev pour que ces coques souterraines de béton armé et ces portes blindées redeviennent dans l’imaginaire helvétique de potentiels radeaux de sauvetage.

Abri anti-atomique

Aujourd’hui, les petits abris de maison individuelle, comme celui-ci à Athenaz (GE), servent souvent de cave ou de débarras.

© Fred Merz | lundi13

Mais ces braves témoins de la guerre froide des années 1960 et 1970 seront-ils efficaces après tant d’années d’oubli et face aux menaces modernes? La page d’accueil de la protection civile (PC), sur le site web de la Confédération, n’est guère rassurante en démontrant que l’actualité n’a pas été prise au sérieux: «Aujourd’hui, la priorité n’est plus la menace de guerre mais les catastrophes et situations d’urgence», peut-on encore lire sur l’écran. Le spécialiste suisse de géopolitique et de stratégie, ancien professeur à l’Université de Zurich, Albert A. Stahel, interrogé par Swissinfo, est lui-même assez dépité par l’état de nos équipements. Selon lui, la Suisse n’est plus aussi bien préparée qu’autrefois face à l’utilisation d’armes nucléaires: «Nous étions bien protégés, mais, aujourd’hui, il n’en reste plus grand-chose», estime-t-il.

Ce constat n’est bien sûr pas partagé par l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) et par la protection civile. Voici les réponses que nous avons obtenues par e-mail de la PC du canton de Vaud à nos questions sur l’état du parc d’abris et du niveau de préparation au risque de guerre nucléaire.

- Notre parc d’abris antiatomiques est-il fonctionnel aujourd’hui en cas d’alerte?
- PC Vaud: Oui, les contrôles périodiques tous les dix ans ont pour but de s’en assurer.

Abri anti-atomique

Dans l’abri antiatomique d’un locatif de Nyon (VD), les sanitaires ont des fuites et les autres équipements sont en piteux état.

© Fred Merz | lundi13

- Tous les habitants auraient-ils une place en cas d’alerte?
- Oui, largement. Le taux de couverture de 97% qui est souvent communiqué ne tient pas compte des lits disponibles dans les constructions de protection civile ainsi que dans les centres sanitaires protégés. En les additionnant aux abris communaux et privés, le taux de couverture dépasse les 100%.

Abri anti-atomique

La porte blindée, avec ses énormes poignées de verrou et la clé jaune du système de déblocage en cas de gravats, est l’élément le plus emblématique des abris antinucléaires.

© Fred Merz | lundi13

- Quelle proportion respective en termes de places entre abris collectifs (PC et grands immeubles) et abris individuels (villas, petits bâtiments, etc.)?
- Il existe dans le canton de Vaud plus de 26 000 ouvrages de protection permettant d’accueillir l’ensemble de la population. Plus de 25 000 objets sont des abris privés obligatoires destinés à la population. Ce sont les abris que l’on trouve sous les maisons d’habitation.

A côté de ce parc d’objets privés, la protection civile dispose de plus de 300 abris publics communaux destinés à la population, c’est-à-dire aux personnes qui n’auraient pas une place dans un abri privé, et de 105 constructions protégées qui sont exclusivement destinées à la protection civile, aux partenaires de la protection de la population et aux organes de conduite que l’on peut regrouper dans quatre catégories: 1) les postes de commandement, 2) les postes d’attente, 3) les centres sanitaires protégés et 4) les unités d’hôpital protégé.

Abri anti-atomique

En 1983, 21 volontaires de 6 à 57 ans s’étaient entassés une semaine dans les 21 m2 d’un abri antiatomique de Villeneuve (VD). Il s’agissait d’un exercice pour tester les contraintes psychologiques d’une situation de guerre. Mais le journaliste de «L’illustré» avait estimé que «le jeu était trop truqué pour avoir valeur d’exemple».

L'Illustré

- L’impression que beaucoup d’abris, même publics, sont aujourd’hui utilisés pour des usages variés (local de répétition, entrepôt, etc.), sans parler des abris dans un état de décrépitude totale, est-elle justifiée?
- Oui, et c’est normal que ce soit le cas en temps de paix. En revanche, en cas de nécessité, ceux-ci doivent être vidés et préparés sous un délai de cinq jours ou moins en fonction de la menace. Les abris sont contrôlés tous les dix ans, afin de vérifier l’étanchéité des portes et des murs. Ils ne sont donc pas dans un état de décrépitude.

Abri anti-atomique

Une grande partie des abris datent des années 1960 et 1970. Les écritures de porte et l’aspect général des lieux sont dans leur jus d’origine. Car quand il s’agit de faire des rénovations, le propriétaire préfère oublier cette infrastructure souterraine.

© Fred Merz | lundi13

- Que doivent savoir les habitants sur le sujet et où peuvent-ils trouver ces informations?
- Les informations se trouvent sur le site vd.ch, sur le site de l’OFPP et sur le site www.alert.swiss.

- Quel espoir de protection ces infrastructures peuvent-elles entretenir en cas de frappe nucléaire à proximité?
- La structure et la conception des abris sont prévues pour protéger les occupants contre le souffle et l’irradiation causés par l’explosion d’une bombe atomique et les effets de celle-ci, notamment l’effondrement du bâtiment.

Abri anti-atomique

Les locataires nyonnais entreposent des affaires personnelles dans l’abri. Le mode d’emploi au graphisme désuet de l’aération semble témoigner des décennies de quasi-abandon de cette infrastructure.

© Fred Merz | lundi13

- Réserves de nourriture, d’eau, aération, filtres, autonomie énergétique… tout ce qui peut permettre à un abri d’être raisonnablement efficace est-il actuellement déjà assuré et en état de marche ou bien faut-il encore du temps pour réviser, équiper, approvisionner ces abris ou la plupart d’entre eux?
- Les ouvrages de protection sont équipés différemment s’il s’agit d’abris privés ou publics. De manière générale, l’équipement consiste en une aide à la survie. Dans certains ouvrages, on trouve des structures de lits à monter et de toilettes à sec, mais ceci n’est pas une règle générale, en particulier en ce qui concerne les abris privés.

C’est aux personnes qui occupent l’abri qu’il revient la responsabilité d’emporter avec elles les effets personnels nécessaires pour une occupation de 48 à 72 heures, notamment effets de toilette, vivres et lampe de poche. Pour garantir la liaison avec l’extérieur, il faut s’équiper d’une radio à piles.

- La protection civile est-elle actuellement en train de plancher sur des scénarios de guerre nucléaire en raison de l’actualité internationale?
- Ce n’est pas une problématique qui est entre les mains des cantons, c’est l’armée et l’OFPP qui sont en charge de ces scénarios. La tâche des cantons est de se tenir prêts, et avoir des abris fonctionnels en fait partie, mais c’est à la Confédération d’ordonner une éventuelle montée en puissance.

Abri anti-atomique

En 1984, «L’illustré» consacrait trois pages à relater la manière avec laquelle un magazine japonais luxueux présentait la Suisse. Notamment le mélange de fascination et d’ironie que suscitait chez les journalistes nippons notre préparation face à un scénario de guerre atomique.

L'Illustré

- La Confédération s’est-elle manifestée ces derniers jours auprès des sections cantonales de la PC?
- Oui, nous avons des échanges avec l’OFPP, qui nous a recommandé de mettre à jour nos planifications.

Voilà pour le discours officiel. Il faut surtout espérer que la Centrale nationale d’alarme (Cenal), l’organisme fédéral qui assure une permanence 24 heures sur 24 et 365 jours par année, ne devra jamais faire sonner les 7000 sirènes du pays en raison d’une information d’attaque nucléaire.

Par Philippe Clot publié le 10 mars 2022 - 08:31