Aller au contenu principal
Publicité
© julie de tribolet

Pour Albertine, «dessiner, c'est donner»

Art
Publié mercredi 10 juin 2020 à 08:20
.
Publié mercredi 10 juin 2020 à 08:20 
.
Lauréate du très prestigieux Prix Andersen, la dessinatrice genevoise Albertine lève le voile sur sa vie, chez elle, à Dardagny où elle vit avec l’amour de sa vie, l’écrivain Germano Zullo, rencontré à 25 ans, grâce aux tarots.
Publicité

Elle s’appelle Albertine, prénom rétro devenu signature. Son turban noué sur des cheveux noirs, très courts, cadre un visage ovale, pâle et sans âge; ses sourcils en circonflexe accentuent un regard enfantin, émerveillé et profond. On a beau chercher, sa vie est à peine documentée, dissimulée derrière l’œuvre, jaillissante, multiple et couronnée. Madame Zullo à la ville est lauréate du Prix Hans-Christian-Andersen de la littérature jeunesse, mention illustration. Un «Nobel» décerné tous les deux ans. Elle qui se rêvait princesse recevra une pièce d’or des mains de la reine du Danemark l’an prochain.

Les récompenses, elle les collectionne. Celle du New York Times date de 2012. Le monde entier lit Albertine. Au Portugal, en Allemagne, en Amérique, en Corée, en Chine, au Japon, en Argentine, en Iran, en Israël, en Pologne. Pour savoir qui elle est, on rejoint Dardagny dans la campagne genevoise où elle a vu le jour il y a cinquante-deux ans. «Vous êtes paumé? J’arrive!» nous dit-elle au téléphone. A notre hauteur, elle s’exclame: «Ah oui, c’est vrai, on n’a même plus le droit de se serrer la main!»

Chez elle, c’est doux comme un nid. Au rez, c’est son domaine. Tout lui ressemble: meubles sages, tableaux encadrés de bois clair, bouquet de tulipes, pâtisseries de cire colorée, objets hétéroclites. Son mari, Germano, l’homme des mots, écrivain et poète, règne au premier. Dans leur vie professionnelle, il est aussi réfléchi qu’elle bouillonne. «On doit être respectueux du rythme de l’autre», souligne-t-elle. Albertine raconte des histoires pour les yeux, mais dessine aussi avec ses phrases. Et lorsqu’elle partage ses souvenirs, on saute avec elle, à pieds joints.

julie de tribolet
Albertine dans son atelier, côté bureau. A sa gauche, au mur, le Prix Best Illustrated Children’s Book décerné par le «New York Times» en 2012 pour «Les oiseaux» (Ed. La Joie de lire).

«Je suis née à 100 m d’ici, fille unique, dans une grande maison ouverte aux quatre vents. A l’intérieur, il y avait un théâtre et des costumes. J’ai passé mon enfance à courir en Zorro, à galoper en chevalier, à m’imaginer en léopard, grimpant dans les arbres.»

Sa famille est «farfelue», dira un jour une maîtresse d’école. Pernette Gaulis, la maman, avait un musée du jouet que lui avait légué Inès, sa propre mère. Philippe Gros, le papa, est un paysan devenu assistant réalisateur à la télé romande. «Mes parents, je crois, n’étaient pas des grandes personnes. Leur vie ensemble a fonctionné tant qu’il y avait de la création.»

Lorsqu’elle évoque sa grand-mère, on croit lire l’un de ses albums. «Elle a repéré mon penchant pour le dessin vers mes 7 ans. Avec mon grand-père, elle reliait mes premières BD.» Cette femme avait un don pour détourner le quotidien. «Un chapeau écrasé sur la tête d’une dame devenait un gnome étrange. La réalité devenait fantastique et amusante dans son récit. Tout était léger.»

julie de tribolet
Gouache du livre «Le singe et l’épouvantail», fable imaginée sur un texte de Pierre Senges, à paraître en 2021 à l’occasion des 400 ans de La Fontaine.

L’enfance d’Albertine n’est pas un éden perdu. «Je n’en ai pas la nostalgie. J’en garde des fulgurances. C’était une bulle de liberté que j’ai saisie à pleines mains avec conscience.» Les adultes, eux, avaient leurs pesanteurs. «Ils pouvaient se déchirer. Il y avait des discussions politiques, on buvait trop de vin, on s’encoublait dans les propos. Je suis issue d’une famille qui tchatche beaucoup. Avec peu d’espace pour le silence.»

Albertine, ses cousines et tous ses copains du village passaient en coup de vent. «On chopait des bribes et on disparaissait pour aller reconstituer le monde en miniature, des cabanes. On rejouait ce qu’est un papa, une maman. On se projetait dans un imaginaire.» A-t-elle jamais cessé? «Je continue. Avec Germano, on a ça en commun. Ce plaisir du jeu, trouver une correspondance narrative pour tisser un fil et créer une histoire. Comme jouer avec des petites voitures dans un bac à sable.»

Le rêve éveillé va s’assombrir lorsque ses parents divorcent. «Ça a été un choc terrible. Papa est parti.» Albertine a 11 ans. «Je trimballais un sac de silence.» Le fardeau est lourd; la préadolescence se profile. «Rester seule, assumer tout ce changement, c’est un casse-tête pour l’enfant.» Aujourd’hui, c’est oublié. «Mes parents ont 80 et 82 ans, ils sont merveilleux.» Mais lorsqu’elle rejoint le cycle d’orientation à Meyrin, loin de la campagne, Albertine, enfant malicieuse, se heurte à l’urbain. «L’adolescence m’a fermée», dit-elle. La grisaille domine. «C’était une société différente de la mienne. Les gamins vivaient entre deux barres d’immeubles avec peu d’expérience au-delà de la télé et d’un ballon de foot. J’ai ressenti de l’agressivité. Les filles voulaient draguer, fumer des clopes, ça frimait. Moi, j’étais minuscule, encore toute petite fille, repérée comme la paysanne avec ses bottes en caoutchouc.»

julie de tribolet
Dans la chambre d’amis, l’artiste essaie l’un des nombreux bibis qu’elle collectionne depuis vingt ans; son mari a aussi les siens, pour se protéger du soleil.

Albertine se ratatine. «Mon silence était ma carapace.» L’école son fardeau. «J’étais nulle! Il fallait tout m’expliquer plusieurs fois avec des images. J’étais dans la lune à m’inventer des histoires. J’avais envie d’une école de la vie où on lit le journal et où on débat.» Les heures de dessin ou d’écriture sont une libération. «C’était le paradis. J’aurais fait ça toute ma vie.»

Une promesse d’avenir qu’elle met à profit avec sa cousine Eva. «On avait un projet chaque week-end. On rejouait «Dallas» avec un cassettophone et on se filmait en super-8. On absorbait et on adaptait à notre manière.» Le soir et les week-ends, Dardagny l’enchantée redevient son rempart, sa bulle d’oxygène. «C’est toujours le cas puisque j’ai continué à vivre ici. En 2014, j’ai arrêté d’enseigner à la HEAD après dix-huit ans.» Au début, elle craint que sa maison ne devienne une prison. Or un monde s’est ouvert. «Je reçois des tonnes de demandes hormis nos livres. Je n’ai jamais autant voyagé depuis. Ma vie s’est allégée et enrichie. Etre dans la société, courir les vernissages m’est douloureux. Ça m’épuise.»

Après l’école obligatoire, elle a rejoint les Arts déco sur le conseil de sa mère. Là, elle s’identifie enfin aux autres. «Les copains me ressemblaient. Certains cabossés, d’autres avec déjà trois vies. Ils m’ont ouvert à la ville, son côté intéressant.» Elle les suit, découvre Iggy Pop et le punk. «On allait dans les squats écouter des petits groupes.»

Puis ce furent les Beaux-Arts et le cœur qui palpite. «J’avais envie d’être amoureuse. Ressentir ce plaisir. On se faisait souffrir d’attentes, d’espérances, de repli ou de grandes exaltations. J’étais dans un imaginaire amoureux absolu.» Quand elle aime, Albertine dépose de petits carnets originaux dans la boîte aux lettres des garçons. «Pour moi, dessiner, c’est donner! Partager, offrir. Trouver la perfection aussi, un travail d’exigence. J’y mettais déjà une énergie folle.»

julie de tribolet
Le couple à 25 ans, l’année de sa rencontre à Genève.

A 25 ans, elle va découvrir le grand amour. «Un soir, Cécile, une amie, voulait sortir. Moi, j’en avais marre de la fête continuelle.» Albertine décide de se poser. «Viens, me supplie-t-elle, je veux retrouver un gars. Comme je refuse, elle me tire les tarots et annonce: «Je vois un homme pour toi!» Au squat Rhino à 4 h du matin, elle croise un inconnu, tiré là de force par un copain. «Il était un peu roux. J’ai songé à l’Islande. On s’est à peine parlé.» Le week-end suivant, rebelote. «Cécile tire les cartes. A L’Usine cette fois, le premier que j’aperçois, c’est lui: Germano. On les a tous lâchés et on est partis dans la forêt de Jussy la nuit. C’est là que j’ai découvert qu’il écrivait depuis qu’il était petit garçon.»

Germano Zullo, fils d’immigrés italiens, aime follement les livres. A 7 ans, il en pique même un dans la famille où sa mère fait des ménages. «C’était "La cuisine du marché" de Paul Bocuse. Il l’a gardé.»

On monte le voir. Toc, toc. L’homme «du dessus» nous montre l’ouvrage du délit en désignant le «Lièvre à la royale», sorte d’écorché cauchemardesque recouvert de sauce. On le laisse à son travail et on redescend. «Entre nous, ça a été progressif, confie Albertine. On s’est liés en s’écrivant. Il m’envoyait des choses merveilleuses, profondes. Je me suis dit: «Il a un univers en lui.» Moi, je postais des questionnaires à croix un peu débiles pour le sonder.» Créatifs, passionnés et libres, ils étaient faits l’un pour l’autre. «La liberté est un mot galvaudé. Nous la vivons à travers notre choix de vie. Pouvoir dire oui ou non à une commande, quelle chance formidable.» Depuis 1996, le couple a réalisé une quarantaine d’ouvrages à quatre mains.

Sont-ils si différents l’un de l’autre? «Germano ne va jamais prendre de risque, se mettre sur un caillou qui branloche. Moi, plus expérimentale, je m’emballe et je me casse la figure. Mais j’ai le droit de le faire, sans peur, parce qu’il est là. Il me relève. Tout le temps.» Et leur amour dure. «C’est merveilleux de vieillir ensemble et précieux. J’y crois. Un couple peut aller au bout de la vie. Germano a ce côté très catholique. Dans ma famille à moi, on voltige, ce n’est pas toujours confortable. Lui m’a dit: «On peut être artistes et bien dans nos godasses.» A la maison, la répartition des espaces les préserve. «Comme si on avait deux appartements. On se retrouve pour le repas et c’est une fête.»

julie de tribolet
Albertine et Germano Zullo, complices, perchés sur le noyer familial du jardin.

Dans cette maison qui respire l’harmonie, ils n’ont pas eu d’enfants. «On n’a pas pu. On a essayé. C’est moi qui avais le problème. A un moment donné, j’en ai eu marre. Je me suis dit: «Qu’est-ce qu’on est en train de faire? On va se bousiller. Et avec, nos élans, notre relation naturelle à la vie, à l’amour.» En avaient-ils vraiment envie? «Je pense que l’on n’était pas sur la même longueur d’onde, pas au même moment. On ne peut plus en faire. La nature est bien faite. Le chagrin est derrière.» Elle a souvent entendu: «Vos enfants sont vos livres.» «Je réponds: «Oui, oui…» Rien ne remplace un enfant en chair et en os. On a un chat qu’on aime de tout cœur, qui cause pas. Et ça nous va très bien.»

L’atelier d’Albertine est d’une fascinante propreté. «Tous les soirs, je range tout. Sinon, je me perds.» Au mur, ses personnages, silhouettes noires et immenses, laissent deviner une vie sociale, mille interrogations. Les plus colorés, petits et multiples, sont d’étranges amibes dont on se demande quelle peur, quel étonnement les habite. Leur tourment intérieur se reflète à l’extérieur. «C’est ça la vie: exister, vivre, avoir le cœur qui bat tous les jours. Avec les surprises, belles ou pas, les familles, les proches, les maladies, les morts… Le monde n’est pas toujours plaisant. Je ne serai jamais manichéenne comme dans un film américain. On peut être bon et méchant à la fois.» Son travail pour enfants, subtil, interroge l’adulte qui est en nous; ses croquis érotiques nous rappellent au monde de l’enfance.

Il y a les ratés aussi, dessins orphelins. «Plus jeune, je brûlais ceux dont je n’étais pas contente. Mais un dessin en amène un autre, il n’est jamais isolé; il fait partie de nous. C’est une façon de se voir évoluer. Désormais, je les conserve dans un tiroir.» Tous les projets du couple naissent hors du domicile. «Le déplacement est propice à l’idée. Elle vient nous attraper.» Lorsqu’elle jaillit, ils l’enregistrent et la numérotent. «J’ai toujours eu le sentiment que la vie passerait très vite. C’est un souffle! Et j’ai envie de manger ce souffle, de créer jusqu’au dernier instant. Je ne sais pas comment sera la fin de mon existence. Quand je ne dessinerai plus, je mourrai. J’aimerais y mettre un joli point final.»


Newsletter L'Illustré Recevoir la newsletter L'Illustré