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© Anoush Abrar

Albina du Boisrouvray: «J’ai eu une vie très étrange»

Publié mercredi 16 octobre 2019 à 08:41
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Publié mercredi 16 octobre 2019 à 08:41 
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En 1986, la vie d’Albina du Boisrouvray bascule après la mort de son fils François-Xavier dans le crash de l’hélicoptère qu’il pilotait. Présente à Sion pour la fête des 30 ans de l'association François-Xavier Bagnoud (FXB), elle s’est confiée à L’illustré.
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- Cela fait trente ans que vous avez créé FXB. Cela vous inspire quoi?
- Albina du Boisrouvray: Trente ans, c’est impressionnant. C’est beaucoup d’engagement, de fatigue, d’énergie, de créativité. Heureusement, je peux compter sur Christine Eggs, qui est à mes côtés depuis le début et qui dirige aujourd’hui l’association.

- Quand vous regardez ce que vous avez accompli, êtes-vous fière?- Fière? Je ne sais pas ce que c’est. Satisfaite de voir que j’ai tenu mon engagement vis-à-vis de François-Xavier et du sauvetage concret qu’il faisait merveilleusement, ça, oui. Depuis notre première mission, qui a été de soutenir l’adoption de la Convention des droits de l’enfant par les Nations unies, tous nos programmes accordent une attention spéciale aux droits des enfants, inspirés par le paradigme du professeur Jonathan Mann (décédé en 1998 dans le crash du vol 111 de Swissair, ndlr), grand champion de la lutte contre le sida qui a établi le lien entre santé et droits de l’homme. Nous avons d’abord financé la Global AIDS Policy Coalition, qui a permis, je crois pouvoir le dire, qu’Onusida voie le jour, puis créé le Centre François-Xavier Bagnoud pour la santé et les droits de l’homme à l’Université Harvard.

- Vous venez d’avoir 78 ans. Vous ne deviez pas passer la main?
- Cela fait quelques années que j’essaie! Il y a la fatigue personnelle, et puis, je peux passer sous un bus demain. Quand l’équipe me sollicite, je réponds: «Moi, je ne pense plus. C’est à vous de trouver les solutions.» J’ai une grande confiance dans les gens fantastiques qui sont dans nos conseils d’administration. Mais il faut veiller à ce que nos valeurs soient défendues sur le terrain. Tous les jours, je suis sur Slack, je participe, j’échange des e-mails. A l’université, les doyens changent. Et ils veulent des donateurs. Très bien, mais ce n’est pas nous! Nous, nous voulons rester impliqués. Et puis, il y a les nouveaux défis à relever.

Anoush Abrar
A 78 ans, la comtesse, ici à l’aéroport de Sion, continue de veiller sur l’ONG créée en hommage à son fils décédé.

- Lesquels?
- L’écologie, qui doit être intégrée dans nos programmes de développement. A quoi sert de militer pour des causes si belles si le lieu que nous habitons est détruit? Cela fait quarante ans que je répète ce que tout le monde dit aujourd’hui! J’avais découvert la grave menace du réchauffement climatique en rencontrant des penseurs en Californie et, dans les années 1970, j’ai milité avec Brice (Lalonde, homme politique français écologiste, ndlr). Je suis enchantée de voir aujourd’hui des gens comme la petite Suédoise (Greta Thunberg, ndlr). Ensuite, faire face à la migration massive qui va impacter nos projets en Europe mais aussi en Afrique. Et, enfin, l’intelligence artificielle et numérique. Nous avons mis en place une équipe spécialisée dans ces domaines. Ce n’est pas la peine de faire du fundraising si on n’a pas ça!

- Vous reposez-vous, parfois?
- J’essaie de prendre du temps pour moi. Je commence. Cette année, enfin, je n’ai plus de réveil.

- Où êtes-vous basée?
- Dans ma valise. Heureusement qu’il y a internet! A Genève, je gère mes affaires, mes deux hôtels, dont le Bristol, et puis il y a la fondation. Au Portugal, j’ai ma petite maison, je regarde l’océan. L’autre jour, il y avait une armée de cigognes, c’était incroyable!

- En train de migrer?
- Mais non, elles ne migrent plus. Et moi, je profite des saisons tant qu’il y en a encore! Et puis je me consacre à mon programme de promotion de la paix chez les jeunes Palestiniens, lancé à Gaza et qui a tellement de succès qu’on l’étend à la Cisjordanie et à Jérusalem-Est! La paix ne peut se tricoter que par les enfants.

- A la mort de votre fils, vous avez abandonné le cinéma alors que vous étiez une productrice reconnue. Ce n’était pas possible de concilier votre travail avec un engagement humanitaire?
- Avant la mort de François-Xavier, j’arrivais au bout de ma carrière cinématographique. J’étais insatisfaite. Ma vie passait et ne s’appliquait pas à mes valeurs. J’avais réussi, c’était amusant, mais j’ai toujours été une militante qui voulait faire entendre sa voix. Avec l’association, je me suis réalisée. C’est une grande satisfaction de voir que vous pouvez changer la vie de quelqu’un. Ce que vous pouvez apporter se reflète sur vous, cela vous rallume et vous donne le bonheur de vivre.

- Comment avez-vous fait pour vous relever?
- François-Xavier était le centre de mon existence. Sa disparition m’a détruite. Je n’existais plus. C’est au Liban, où j’étais partie en mission avec Médecins du monde, que je me suis dit: «Ce n’est pas possible, je ne peux pas rester comme ça.» J’avais perdu mon fils, mais j’ai rencontré des gens qui avaient vécu des choses pires encore. Qui avaient perdu deux enfants. Cela vous aide à vous reprendre, à vous sentir solidaire des autres.

- Vous nous aviez dit avoir engagé 100 millions de francs dans vos projets caritatifs.
- Avec François-Xavier, nous avions décidé qu’il recevrait la moitié de cet héritage à ses 30 ans. Moi, je voulais déjà faire quelque chose, notamment pour les soins palliatifs à domicile, en raison de la fin de la vie de mon père. Il avait été sorti de l’hôpital car il n’y avait plus rien à faire, et je m’étais retrouvée complètement démunie. C’est toujours ce paradigme des liens. Vous savez, dans les années 1990, c’était politiquement incorrect de donner de l’argent. Mais face à la misère terrible à laquelle nous étions confrontés, il n’était pas question pour moi de prêter de l’argent. Les bénéficiaires allaient être retardés de tant d’années! Quand je vois aujourd’hui les résultats de nos programmes de Développement Communautaire Village FXB, cela fait chaud au cœur. Notre méthodologie est reprise à grande échelle. Nous avons été pionniers, ce serait bien que certains le reconnaissent.

- On ne s’attend pas forcément à ce qu’une comtesse se consacre aux plus démunis.
- Comtesse? Ai-je vraiment un titre de comtesse? En France, on est en république, non? Je ne me suis jamais sentie comme une comtesse. J’ai eu une vie très étrange. Je suis d’ailleurs en train de l’écrire. Après la petite enfance, il n’y a pas eu une année où je n’ai pas vécu seule. Cela m’a donné une immense liberté de réflexion, dans mes choix et dans ma vie. Je ne me suis jamais sentie appartenir à un groupe.

- Et à un pays?
- J’ai des passeports, mais ma nationalité… Je suis une citoyenne du monde, une habitante de la planète. J’ai même la carte du mouvement alternatif des Citoyens du monde créé par Garry Davis, je la lui avais montrée! Par mon éducation, je suis Européenne, New-Yorkaise aussi puisque j’y ai vécu. J’ai aussi vécu au Maroc, en Valais après mon mariage. Mais je ne pouvais pas rester en Valais toute ma vie! J’ai des tas de racines différentes.

- Quand vous voyez l’état du monde aujourd’hui, n’êtes-vous pas découragée?
- Quand je vois comment la condition internationale trahit les Kurdes… Ou quand, à une conférence sur l’océan où je me suis rendue récemment, il est question de sauver 30% de la vie marine d’ici à trente ans, alors que la fenêtre de temps est si réduite… Bien sûr que c’est décourageant. Mais en même temps, c’est enthousiasmant de voir cette jeunesse qui se lève, ces millions de jeunes dans la rue. Bon, Extinction Rebellion, c’est embêtant, ils s’allient avec des gens qui discréditent le mouvement. Mais enfin, quand on voit ça, on est un peu moins découragé! Tenez, l’autre jour, je lisais le journal, et je me suis dit: «Tiens, quatre bonnes nouvelles aujourd’hui!» (Elle éclate de rire.) Il ne faut jamais se décourager. Les choses ne tournent jamais comme on le prévoit. En bien ou en mal.

- Un mot pour vous définir?
- Un seul mot? Oh non, je ne sais pas… La liberté, certainement. Un goût profond de la vie. Et la résilience. Une immense résilience, je crois.


Quatre dates marquantes

1986: Crash de l’hélicoptère piloté par François-Xavier Bagnoud, avec à bord le chanteur Daniel Balavoine.

1989: Création de l’association FXB International.

1991: Le premier VillageFXB est lancé en Ouganda. L’idée: accompagner sur trois ans des personnes démunies, en s’attaquant à la malnutrition, à la maladie, à l’insalubrité, au manque d’éducation et de revenus.

2019: Deux cents programmes de développement communautaire VillageFXB ont été mis en œuvre. L’ONG doit lever un budget de 6 à 8 millions de francs par année.


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