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© Daniel M. Ocampo

Alexandra Cousteau, au nom de la mer

Publié jeudi 24 octobre 2019 à 09:31
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Publié jeudi 24 octobre 2019 à 09:31 
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Son patronyme est parfois lourd à porter, mais il ouvre des portes. Pour la petite-fille de Jacques-Yves Cousteau, le gène de l’exploration océanique a déterminé sa vie. Et ses combats.
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Curtis Comeau
Alexandra Cousteau, la petite-fille du célèbre commandant, se bat aujourd’hui pour la protection des océans et de leur écosystème.

Alexandra avait tout juste 4 ans lorsque son père, Philippe, décéda dans un accident d’hydravion. Elle en avait 7 lorsqu’elle plongea pour la première fois avec son grand-père. Et, encore tout bébé, elle naviguait déjà sur la légendaire Calypso. Pour le reste du monde, son grand-père était l’homme au bonnet rouge qui révéla à l’humanité, au fil de plus de 100 films, la beauté des fonds marins. Un scientifique qui se voua corps et âme à sa passion pour la mer.

Philippe, son fils cadet, lui fit ensuite comprendre le caractère éphémère des merveilles sous-marines. «Mon père avait fait des études d’océanographie, raconte Alexandra. Mon grand-père était né en 1910, une époque où cette science n’existait pas. Le monde ne comptait que 1 milliard d’habitants. Puis la population a explosé et, avec elle, l’exploitation des ressources naturelles. Grand-père a été témoin de cette mutation, mais mon père a abordé le sujet avec beaucoup de détermination. Il réfléchissait à une éthique de la préservation. C’est alors qu’est née la prise de conscience qu’il fallait protéger notre environnement et les mers.»

Allure de sirène

Oscar Durand
Sur un navire de recherche dans le golfe du Mexique, elle rend à l’eau un petit requin tigre.

Longs cheveux blonds, silhouette svelte, yeux aigue-marine, Alexandra Cousteau, 43 ans, a une allure de sirène. Elle déambule pieds nus dans son vieil appartement berlinois. Oui, Berlin, pas Biarritz ni les Bahamas. Elle a épousé un architecte allemand, qu’elle a connu à Paris. Depuis que Trump est au pouvoir, sa vie aux Etats-Unis est devenue inimaginable, lance-t-elle. Elle a encore de la peine avec la langue allemande, notamment pour des notions compliquées comme la protection de la mer. Elle ne plonge presque plus: «Grand-père me l’a enseigné, mais je suis lasse de contempler sous l’eau des étendues mortes. Tout plein de choses que je voyais enfant ont disparu. La Méditerranée est une zone morte. Nous avons détruit à peu près tout ce qui y vivait.»

Voilà des années qu’elle tient des conférences, rencontre des politiciens, débat avec des chercheurs. Elle lutte contre la surpêche et en faveur de la biodiversité marine. Son grand-père nous a montré les merveilles des océans, son père appelait à les protéger et cette mère de deux enfants se bat pour leur survie. Son agenda Oceans 2050 propose des solutions.

Un rôle, une vision

«Mon rôle dans cette histoire familiale? Que dans trente ans mes enfants puissent voir un univers marin plein de vie et de diversité.» Sa vision: repeupler les mers, recycler le dioxyde de carbone, interdire la surpêche, gérer durablement l’écosystème marin et les côtes et, pour ce faire, créer de nouveaux mécanismes de financement. «Nous avons une fenêtre d’opportunité de dix ans, explique-t-elle. Actuellement, la moitié de l’écosystème marin est détruite et cette évolution va se poursuivre au rythme de 1% par an. A 60%, on aura atteint le point de non-retour et l’écosystème s’effondrera. La bonne nouvelle est que nous avons dix ans pour faire bouger les choses. La mauvaise est que nous n’avons que cette décennie.»

Zvg
Alexandra Cousteau a tourné pour le National Geographic Channel des films sur le thème de l’eau.

Sacrifices énormes

Pour Alexandra Cousteau, il devient de plus en plus compliqué de faire le grand écart entre le jardin d’enfants et le désastre climatique annoncé, entre la fonte des glaces aux pôles et les poupées. Sa mère débarque de temps à autre des Etats-Unis lorsque ses engagements se bousculent. Dans sa famille, les femmes sont au moins aussi remarquables que les hommes: Jan, la mère d’Alexandra, était à la veille de mettre au monde son deuxième enfant lorsqu’elle est devenue veuve, en 1979. Sa grand-mère Simone a consenti d’énormes sacrifices par amour pour la mer, l’aventure et son mari Jacques-Yves. Il était un séducteur et, avec le coût de la Calypso, il a souvent été à deux doigts de la faillite. «Ma grand-mère lui a concédé beaucoup de liberté, ils étaient des partenaires égaux, même si cela l’a rendue malheureuse plus tard. Il était souvent absent, mais il lui a aussi donné la vie dont elle rêvait. Aucune femme n’est partie aussi souvent qu’elle en mission scientifique. A bord, elle était la reine, tout le monde l’aimait. L’équipage la surnommait «la bergère».

akg-images / Album
L’homme au bonnet rouge: encore bébé, Alexandra naviguait sur la Calypso, le navire scientifique de son grand-père.

Alexandra ne voudrait et ne pourrait poursuivre, en troisième génération, l’héritage de Jacques-Yves Cousteau que de manière limitée. «A 20 ans, à la fin du lycée, je me suis sentie fortement engagée, se rappelle-t-elle. Un tel héritage est aussi un fardeau monstrueux, parce que tu ne peux pas développer ton identité propre. En plus, le changement climatique exige aujourd’hui de tout autres mesures. J’en ai pris conscience en entreprenant mes propres expéditions, en tournant des films, en devenant "National Geographic Explorer" et en rencontrant des activistes au Forum économique mondial.»

Depuis sept ans, Alexandra Cousteau conseille Oceana, la plus grande ONG mondiale consacrée à la protection des mers. «Naguère, je le faisais pour mon père et mon grand-père. Donc pour le passé. Maintenant, je le fais pour le futur, pour mes enfants et tous les enfants qu’il s’agit de préserver d’une catastrophe.» Son espoir: qu’un jour nous puissions de nouveau nous extasier devant la vie dans les mers. Comme du temps de son grand-père.


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