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Cinéma

Alexandre Jollien et Bernard Campan: «Il fallait que notre amitié résiste à la difficulté de faire un film ensemble»

Alexandre Jollien et Bernard Campan viennent de réaliser ensemble un film magnifique, «Presque», véritable antidépresseur sans ordonnance pour bien commencer l’année. Ils évoquent avec nous, non sans humour, leur amitié et leur lien profond avec la spiritualité.

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Les deux amis s’amusent à poser en toute décontraction dans le lit de la chambre de l’Hôtel Métropole, à Genève, où ils ont reçu la presse pour présenter leur film écrit à quatre mains et qui raconte, lui aussi, une belle histoire d’amitié.

Julie de Tribolet

Ils sont amis depuis près de vingt ans et se ressemblent même un peu. Un même crâne lisse et une lueur d’enfance dans les yeux, une façon de laisser l’autre répondre à sa place, cette délicatesse dans la relation pour nous parler de ce film, «Presque», qui sort sur les écrans romands le 19 janvier et qu’ils ont porté pendant des années comme on porte un enfant qui se fait un peu attendre.

Alexandre Jollien et Bernard Campan nous ont reçus dans la chambre d’un hôtel genevois après un marathon d’avant-premières pour présenter ce film, dont le sous-titre dit fort à propos: «On ne naît pas homme, on le devient.» Eux sont deux hommes en lien avec l’essentiel de la vie, deux beaux et bons vivants dont la rencontre, ils en sont persuadés, était programmée dans le grand agenda de l’univers. Le philosophe suisse et le comédien français, membre du célèbre trio d’humoristes Les Inconnus. De leur amitié est né ce film jubilatoire, qui raconte aussi une histoire d’amitié entre Igor, un livreur de légumes avec triporteur incarné par Alexandre, et Louis, un directeur de pompes funèbres aussi coincé que les morts dans leur cercueil, interprété par Bernard. Un film «feel good» comme on dit, dont une grande partie a été tournée à Lausanne, aussi efficace qu’une giclée de Rescue contre la morosité. Le croque-mort renverse le livreur avec son corbillard, il faut bien commencer par une certaine tension narrative, mais c’est toute son existence qui va s’en trouver renversée avec ce drôle de compagnon volubile qui cite Nietzsche ou Spinoza à tout bout de phrase et avec qui il devra cohabiter le temps d’acheminer un corps à l’autre bout de la France.

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Dans le film, Igor, le livreur de légumes qui a toujours une citation philosophique pour chaque moment, rencontre Louis, un directeur de pompes funèbres avec qui on n’aimerait pas partir en vacances. Dans la vie, Bernard Campan et Alexandre Jollien ont aussi commencé leur amitié en marchant au bord du lac Léman.

JMH Distributions SA

Un film où l’on rit, où l’on réfléchit sur le sens de la vie, gorgé de tendresse et d’humour mais qui évite les pièges de l’opus à bons sentiments. Un film sur la rencontre avec l’autre mais avant tout avec soi-même. «S’il pouvait ouvrir les cœurs, les regards, nous pousser à moins juger, c’est un film qui va à l’encontre de cette période de durcissement et d’égoïsme qu’on vit actuellement», confie Bernard, tandis qu’Alexandre évoque ces «liens qu’il faut à tout prix resserrer» à l’heure où les divisions s’installent. On leur demande s’ils ont été influencés par «Intouchables», ce grand succès populaire qui mettait aussi en avant la problématique du regard sur le handicap. Bernard Campan: «On n’a jamais conçu ce film en essayant de se détacher ou de se rapprocher d’un autre film, mais «Intouchables» nous a inspirés, c’est vrai, c’est d’ailleurs en le voyant qu’Alexandre m’a dit: «Si on fait ce fameux film qu’on doit faire et qu’on ne fait jamais, je veux bien jouer dedans!»

Eux se sont rencontrés en 2002. Le comédien découvre le philosophe à la télévision. Alexandre Jollien, qui a raconté dans «l’Eloge de la faiblesse» ses années passées dans une institution pour infirmes moteurs et cérébraux et son effort pour s’intégrer au monde malgré son handicap, bouleverse l’interprète du magnifique «Se souvenir des belles choses.» «J’ai senti un lien du cœur très fort avec lui.» L’humoriste prend son téléphone, le contact se fait, puis grimpe très vite dans un TGV à destination de Lausanne. «C’était l’été, Alexandre portait son t-shirt et sa casquette, on est allés au bord du lac, il m’a proposé de me baigner en me disant: «On s’en fout si tu n’as pas de maillot», et on s’est jetés à l’eau!»

Une scène que l’on retrouve presque à l’identique dans le film. «Oui, mais il fallait faire attention à ce que cela reste une vraie fiction et ne pas rester collés à notre vécu», soutiennent les deux amis. Qui ne cachent pas qu’écrire un scénario à quatre mains, eh bien, c’est difficile. Très difficile parfois. «Alexandre voulait mettre beaucoup de philosophie dans le film, moi, je sentais qu’il fallait un conflit pour faire avancer l’histoire, on a commencé à écrire ensemble, on est même allés à Sils-Maria pour le faire, mais à un moment, ça n’avançait pas. J’ai proposé alors d’écrire de mon côté, de plus Alexandre avait lui-même un livre à écrire*, mais quand il a lu le scénario de 60 pages que je lui ai montré, il m’a lancé: «Ce n’est pas du tout ce que je veux!»

Sourire d’Alexandre à cette évocation. «Il ne fallait pas que le film mette en péril notre amitié, commente-t-il, parce que c’est une amitié sans enjeu, une amitié dans le bien.» Le navire des copains a failli faire naufrage plusieurs fois mais «il a «fluctuat» et pas «mergitur», renchérit Bernard. «Jouer a aussi été un grand défi pour moi qui n’avais aucune expérience, confie à son tour l’auteur du «Métier d’homme». Bernard m’a aidé à ne pas me regarder jouer, à être vrai, ce qui est presque un exercice spirituel, mais il y avait ces peurs à évacuer, celle de la caméra qui renvoie au physique, au corps, donc au handicap, et puis être dirigé par quelqu’un, quand bien même c’était Bernard, me renvoyait à mon enfance à l’institut, c’était insupportable, du coup j’étais très opposé à ce qu’il me demandait, le premier jour je faisais même le contraire. Heureusement, c’était cathartique de vivre cela avec un ami, sans jugement, même quand je lui ai dit un jour: «Ta direction d’acteur, c’est de la merde!»

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Etre épris de spiritualité n’empêche pas des moments de joyeuse déconnade. Même si tout ne fut pas facile, confient-ils. «Pendant les quinze premiers jours de tournage, il y avait chaque soir de petites réunions style cellule de crise pour mettre à plat tous les problèmes, ce qui est normal. Le film en a profité!»

Julie de Tribolet

Fausse mine contrite de Bernard. Leur amitié a eu la peau dure. Emouvant aussi d’apprendre par la bouche du philosophe que «les seuls films qui étaient autorisés dans l’institution, c’étaient les sketchs des Inconnus!» Comment imaginer à ce moment-là qu’Alexandre pourrait reprendre un jour à son compte, en parlant de Bernard, la phrase de Montaigne à propos de son ami La Boétie: «Parce que c’était lui, parce que c’était moi.»

«Raphaël Enthoven a parlé d’intelligence adamantine à propos d’Alexandre, une intelligence de diamant, moi, c’est sa profondeur, le lien qu’il a avec la profondeur et l’essentiel des choses qui me touche, me surprend toujours le plus. Après, c’est pas un mauvais gars!» Rires. Quant au principal intéressé, il apprécie chez son copain «quelque chose de l’ordre de l’universel et son innocence. Il n’y a pas de malice au sens de ruse chez Bernard, c’est beau et c’est fragile en même temps. Quant à nos aspects plus sombres, on peut aussi en parler, ils sont liés chez moi à l’angoisse, l’anxiété, tandis que chez Bernard cela s’apparente plus à la tristesse, au découragement, à ces passions tristes dont parle Spinoza.»

On évoque la scène où le jeune Igor qu’il interprète fait l’amour pour la première fois avec une prostituée. Comment Alexandre l’a-t-il abordée, de surcroît en n’étant pas un acteur professionnel? «C’est ma préférée, assure-t-il pourtant avec enthousiasme. Il y avait bien sûr de la peur, de l’appréhension, j’ai dit à la comédienne qui devait jouer avec moi que j’aurais de la peine à me mettre nu devant elle, alors elle m’a proposé de le faire tout de suite. On est montés dans la chambre d’hôtel et je me suis déshabillé en cinq minutes, le pire était passé!» Grand sourire qui se transforme en rire. Taquin, Bernard Campan lui fait remarquer que sa scène préférée est donc la seule où lui-même ne figure pas… avant de redevenir sérieux. «Marie Benati, la comédienne qui joue avec Alexandre, donne tellement de réalité, de beauté à ce rôle qui n’était pas évident à caster. Quand je l’entends raconter cette anecdote avec elle, cela me renvoie par effet miroir à la scène où, avant de faire l’amour, les deux personnages font une méditation. Je trouve ça magnifique!»

La méditation, nous y voilà. On sait qu’Alexandre Jollien en est un fervent adepte, Bernard la pratique également. «Oui, mais je n’aurais jamais imaginé qu’Alexandre réussisse ce tour de force d’arriver à faire méditer toute l’équipe du film cinq minutes avant de tourner. En trente ans de métier, je n’avais jamais vu ça! On s’est laissés guider par ses paroles, ça donnait le ton, c’était important, car on n’a pas fait un film pour faire un film mais pour faire passer dedans tout ce qui est de l’ordre de l’intériorité, de la spiritualité.»

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Si le film s’inspire de leur amitié, il reste une fiction totale. Qui pourrait connaître le même succès qu’«Intouchables». C’est en le voyant qu’Alexandre a décidé de jouer dans «Presque».

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Alexandre est né en 1975, Bernard en 1958. Même s’ils ont oublié depuis longtemps cette différence d’âge, le comédien a eu un petit choc, il l’avoue, en réalisant qu’il pourrait être quasiment le père de son ami. «T’as pris un véritable coup de vieux en découvrant mon âge», rigole son cadet. Les rires fusent. C’est un fait, les zygomatiques se détendent en leur présence. Et si leur film connaissait «presque» le même succès qu’«Intouchables», comment réagiraient-ils? «Je ne sais pas si j’irais habiter Los Angeles comme Omar Sy, plaisante Alexandre, mais même si on espère, bien sûr, que le public sera au rendez-vous, c’est une occasion très concrète de ne pas être dans l’attente, de ne pas se projeter!» On retient la leçon. Comédien un jour, philosophe toujours!

* «Cahiers d’insouciance» vient de paraître chez Gallimard.

Par Baumann Patrick publié le 21 janvier 2022 - 08:11