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Vaccination Covid-19

Antoine Flahaut: «On ne s’en sortira pas sans vacciner les enfants et les ados»

Quatrième vague, vaccins, vaccination, le professeur et épidémiologiste Antoine Flahault, auteur du livre «Covid, le bal masqué: qui a mené la danse?», répond avec une remarquable limpidité aux nombreuses questions que la pandémie et la vaccination suscitent encore et toujours.

Vaccination

Le scénario d'une quatrième vague de Covid-19 est en train de se former dans plusieurs pays en raison du variant Delta. De quoi encourager les pays qui ne sont pas encore touchés à accélérer le rythme de leur campagne de vaccination. 

DDP

- A divers endroits de l’Europe, les contaminations repartent de plus belle. Est-ce les prémices d’une quatrième vague?
- Antoine Flahaut: A l’Université de Genève, en collaboration avec l’EPFL et l’EPFZ, nous produisons tous les soirs des prévisions pour 209 pays, mais nous nous réfrénons à prédire au-delà de sept jours, car cette pandémie nous a appris son imprévisibilité. Nous ne pensons pas que l’état actuel de développement des modèles mathématiques permette une prévision au-delà de sept jours. Nous pouvons cependant raisonner sur différents scénarios, et celui d’une quatrième vague est en effet sur la table. Cette quatrième vague est en train de se former au Royaume-Uni, au Portugal, en Israël et en Russie, en raison du variant Delta, et pourrait toucher le reste de l’Europe de l’Ouest à son tour ces prochaines semaines. Avec quelle intensité? Personne ne peut le prédire encore.

- Estimez-vous, comme certains de vos confrères, que le «retour à la normale» va trop vite en Suisse, qu’on risque d’assister à un remake de l’an dernier où le relâchement estival s’était payé au prix fort à l’automne?
- Pour ma part, je pense que le quasi-retour à la normale pour la population suisse est actuellement souhaitable et raisonnable en termes épidémiologiques. Il convient cependant de conserver le port du masque dans les transports publics et les lieux fermés. Lorsque le nombre de nouvelles contaminations ne dépasse pas un cas pour 100 000 habitants et par jour, la population prend très peu de risques en se relâchant. En revanche, c’est aux autorités de prendre le relais. Elles le peuvent, parce que, avec si peu de cas quotidiens, les cantons peuvent mettre en œuvre des protocoles permettant de séquencer tous les virus, de remonter toutes les chaînes de transmission, de les démanteler et d’éviter ainsi de nouvelles chaînes de super-propagation sur le territoire. Les autorités fédérales doivent quant à elles mettre en place des dispositifs de sécurisation de nos frontières, en particulier vis-à-vis des pays à très haut risque et dont on ne voudrait pas voir exporter les variants.

>> Lire également notre précédente interview d'Antoine Flahaut (2020):  Covid-19: «On entretient une psychose malsaine»

- On dit que, contrairement à la grippe espagnole, qui avait disparu après deux ans de ravages, le Covid-19 sera encore présent durant de longues années, quinze ou vingt ans peut-être...
- Comme je l’ai dit, nous ne sommes pas capables de prédire l’avenir de cette pandémie au-delà de sept jours, alors quinze ou vingt ans... On peut juste se dire qu’il a fallu vingt-deux ans pour éradiquer la variole de la planète (décidée en 1958, son éradication a été achevée en 1980). L’éradication de la poliomyélite, décidée en 1988, n’est toujours pas réalisée plus de trente ans après. Donc je ne serais pas surpris que l’éradication du covid prenne quelques années aussi.

- La question de rendre la vaccination obligatoire se fait de plus en plus pressante. Elle pose toutefois des problèmes juridiques et éthiques pour nos démocraties et pourrait nuire à la confiance envers les vaccins, selon l’OMS. Quelle est votre position?
- Dans de nombreux pays démocratiques, les dirigeants, élus par le peuple, proposent des lois et des réglementations qui peuvent entraver nos libertés individuelles pour le bien de tous. Ces dispositions sont voulues par la population et le plus souvent bien acceptées. Je pense à la réglementation routière, aux feux rouges, à la ceinture de sécurité, aux casques moto et vélo, mais aussi à l’interdiction de fumer dans les lieux publics fermés, à l’interdiction de l’ivresse sur la voie publique, à l’interdiction du tapage nocturne et à beaucoup d’autres dispositions qui limitent nos libertés mais qui permettent de vivre mieux ensemble. Nous formons un corps social dont nous avons à cœur de prendre soin. Dans ce cadre, la vaccination contre le Covid-19 peut nous permettre de sortir d’une crise sanitaire, mais aussi sociale et économique. Elle peut nous éviter les confinements et déconfinements à répétition que nous n’avons que trop connus depuis dix-huit mois. Si, pour accélérer et étendre la couverture vaccinale, certains pays démocratiques choisissent l’option d’obliger leurs concitoyens à se faire vacciner, cela me semble tout à fait acceptable. Il restera bien sûr des contre-indications à la vaccination, très rares, mais qu’il faudra respecter sur avis médical.

- Et s’agissant du personnel soignant?
- En France comme en Italie et dans de nombreux pays, la vaccination contre certaines maladies, comme l’hépatite B, est rendue obligatoire pour le personnel soignant. Ce n’est pas ici pour éviter de contaminer les patients mais pour la protection du personnel lui-même. Pour le Covid-19, l’enjeu est encore plus grand, car non seulement on souhaite pouvoir protéger la population particulièrement exposée des soignants, mais on voudrait aussi que, par la vaccination, les soignants protègent leurs patients, souvent fragiles et vulnérables. Il serait incompréhensible que de nouveaux foyers de contamination se propagent dans des EMS ou des services hospitaliers à la suite de l’introduction du virus ou de ses variants plus transmissibles par des membres du personnel de ces établissements. Il faut se rappeler que les personnes âgées ou certains malades peuvent avoir un certain degré d’immunodéficience, c’est-à-dire, même vaccinés, une perte partielle de leur immunité les laissant toujours à risque d’une réinfection et de ses complications. Il faut donc continuer à les protéger, et la vaccination du personnel au contact de ces personnes fragiles est une mesure de précaution supplémentaire qui me semble indispensable aujourd’hui.

- Vous avez été l’un des premiers à demander que les enfants soient vaccinés. Votre demande a fait beaucoup réagir, a choqué même...
- Il nous faudra une immunité collective élevée pour nous sortir de cette pandémie et ce sera difficile, voire impossible à atteindre sans vacciner les enfants et les adolescents. Pour le moment, nous n’avons pas de vaccins homologués avant l’âge de 12 ans. Les fabricants y travaillent et peut-être en aurons-nous d’ici à l’automne. Que les agences de sécurité sanitaire chargées de l’homologation du vaccin soient prudentes et aillent pas à pas dans ce domaine me semble tout à fait légitime. Les enfants, qui ont peu de risques de complications sévères, doivent disposer d’un vaccin très sûr, plus que tout autre groupe de la population. On sait déjà que les vaccins seront très efficaces chez eux, il reste désormais à vérifier leur parfaite innocuité et cela peut prendre un peu de temps, car il faut un certain recul pour cela. Plusieurs millions d’adolescents ont déjà reçu des vaccins contre le covid, en Israël, aux Etats-Unis et en Europe, et les retours sont très satisfaisants à ce jour, mais pourraient nécessiter quelques ajustements, notamment sur l’opportunité ou non de l’administration de la deuxième dose.

- En Suisse, les adolescents ne sont pas soumis à l’autorité parentale pour décider de se faire vacciner ou pas. Cela heurte beaucoup de gens...
- Les adolescents, dès l’âge de 12 ans, doivent avoir la possibilité d’exprimer leurs choix en matière de santé. Les parents ont évidemment une forte influence sur leurs choix, mais je trouve normal que ce soit in fine l’adolescent qui décide en la matière.

- Vous dites souvent ce qu’on ne voudrait pas entendre, mais le temps finit toujours par vous donner raison. Vous êtes une sorte de lanceur d’alerte en matière de covid. Un rôle un peu ingrat, non?
- Je tente de faire mon travail d’épidémiologiste qui, depuis le début de ma carrière, a consisté à étudier les maladies infectieuses virales émergentes, alors non, ce n’est pas un travail ingrat! Mon rôle n’est pas de décider mais de conseiller. J’ai un profond respect pour ceux dont le rôle est de décider, surtout dans une époque pareille.

- La Suisse compte environ 35% de personnes vaccinées, nous sommes encore loin de l’immunité collective. Cette idée d’immunité collective est-elle crédible, d’ailleurs?
- Le concept d’immunité collective est tiré de la théorie mathématique des épidémies. Il s’agit de la proportion de la population qu’il faudrait immuniser pour éviter tout risque de flambée épidémique ultérieure, tout risque de nouvelle vague. C’est donc un concept théorique qui, comme ceux de la gravitation ou de la relativité, mérite d’être confronté à l’épreuve de la réalité. Pour beaucoup de maladies infectieuses, ce concept est très robuste et a été appliqué avec beaucoup de succès. Nous avons parlé de la variole et de la poliomyélite, j’aurais pu ajouter la rougeole ou la rubéole.

- Et comment se calcule cette proportion?
- Cette proportion se calcule à partir d’une formule mathématique qui met en jeu la valeur du taux de reproduction de base, le fameux R0. R0 est le nombre de personnes infectées par une personne elle-même contagieuse. Pour la souche originelle de Wuhan, on a pu calculer le R0, qui était de 2,4 en moyenne, et l’immunité collective à atteindre était alors estimée à près de 60%. Les nouveaux variants étant plus transmissibles, leur R0 a grimpé. Pour le variant Delta, on estime que le R0 pourrait être supérieur à 5, et ainsi l’immunité collective serait désormais de plus de 80%. Il y a pire dans la nature: pour la rougeole, par exemple, l’immunité collective requise est de 95% (car le R0 est proche de 20). Si on ne sait donc pas avec précision de combien est cette immunité collective nécessaire pour bloquer tout risque de flambée épidémique pour le Covid-19, il est certain que 30% est notoirement insuffisant pour se penser à l’abri de toute nouvelle vague.

- Quel argument opposez-vous aux personnes qui refusent de se faire vacciner au prétexte que les preuves de l’efficacité des vaccins, contre les variants notamment, manquent et que, en plus, ils seraient nocifs pour la santé?
- Il y a très peu de personnes qui sont antivax, c’est-à-dire contre les vaccins, par principe. Il y a beaucoup plus de personnes qui se posent des questions, très légitimes et rationnelles, sur l’efficacité et surtout sur la sécurité des vaccins ou sur le rapport bénéfices/risques de ces vaccins dans leur cas particulier.

- Dans ce registre, des manifestations avec une jauge à 10 000 personnes en Suisse vous semblent-elles adéquates?
- Si les autorités contrôlent efficacement les frontières et ne laissent pas se mélanger avec les Suisses des Russes, des Britanniques, des Portugais et tout autre ressortissant de pays devenant à risque, alors il n’y a pas de sur-risque important à autoriser des manifestations de 10 000 personnes. Sachant qu’il y a moins d’un nouveau cas pour 100 000 personnes et par jour en Suisse, la probabilité que ces manifestations soient des lieux de cluster reste faible. De nouveau, la responsabilité incombe désormais aux autorités. C’est à elles de vérifier qu’aucune chaîne de contamination ne se développe sur notre territoire à la suite de ces manifestations qu’elles ont souhaité autoriser.

- Il semble que le vaccin Moderna provoque pas mal de troubles, chez les femmes en particulier, après l’injection de la deuxième dose. A tel point que le CHUV privilégie désormais le vaccin Pfizer pour cette catégorie. Y a-t-il un problème?
- Le vaccin Moderna est trois fois plus dosé en ARNm que le vaccin Pfizer/BioNTech. Le choix de la bonne dose n’a pas été simple lors du développement de ces nouveaux vaccins et il semble que le compromis opéré par Pfizer/BioNTech soit optimal, tant en termes d’efficacité que de tolérance. Le vaccin Moderna reste très bien toléré sur le plan médical, au sens où les effets indésirables rapportés sont certes lourds, car ils entraînent parfois une incapacité temporaire de 48 à 72 heures après l’injection de la deuxième dose, pas seulement chez les femmes d’ailleurs, mais ces effets ne sont pas graves sur le plan médical, au sens où ils régressent spontanément et sans séquelles et ne nécessitent pas d’hospitalisation. Le vaccin Pfizer/BioNTech provoque moins souvent ce type d’effets indésirables et, en ce sens, il semble plus adapté aux adultes jeunes. Le vaccin Moderna plus dosé pourrait s’avérer en revanche plus efficace que celui de Pfizer/BioNTech chez les personnes âgées qui, elles, ne développent pas ces effets indésirables immédiats. L’expérience internationale devrait permettre à terme de faire quelques ajustements pour encadrer l’utilisation de ces vaccins d’une formidable efficacité.

- Qu’en est-il de l’efficacité des vaccins par rapport au variant Delta?
- Il semble que le vaccin Pfizer soit un peu moins efficace contre le variant Delta que contre les souches précédentes, selon les dernières informations en provenance d’Israël. Les Britanniques avaient fait les mêmes constatations pour le vaccin d’AstraZeneca un mois plus tôt. L’efficacité de ces vaccins serait désormais de l’ordre de 65% et non plus de 94%. Mais attention, on parle ici d’efficacité contre l’infection par le variant Delta. En revanche, l’efficacité de ces vaccins semble rester intacte (et est de près de 100%) contre les formes graves, ces complications qui entraînent l’hospitalisation et parfois le décès dus au variant Delta, et c’est peut-être cela l’essentiel.



Se faire vacciner? Six jeunes témoignent

 

Mariana

Mariana 15 ans, Botterens (FR).
«Si je le fais un jour, ce sera par obligation, mais en tout cas pas par conviction. Je n’appartiens pas à une catégorie à risque et mes parents sont vaccinés. Je ne me sens donc pas trop concernée. S’il y avait vraiment des avantages, peut-être que je réfléchirais.»
 

Blaise Kormann
Jean

Jean 15 ans, Martigny (VS).
«Franchement, je suis indécis. Même si des gens rapportent quelques effets secondaires, j’ai assez confiance dans les vaccins. Je ne partage en tout cas pas les idées complotistes que l’on voit défiler sur les réseaux. Maintenant, je me demande si à notre âge le vaccin est réellement utile. Je suis mitigé. Si c’est le seul moyen pour pouvoir bouger, je le ferai, mais sans grand enthousiasme.»

Blaise Kormann
Chiara

Chiara 15 ans, Riaz (FR).
«La mise au point et la fabrication des vaccins ont pris une année à peine. Cette rapidité m’interpelle et me fait un peu peur. Pour l’instant, ils ne m’inspirent pas confiance. Mes parents sont d’ailleurs partagés aussi. De plus, je ne fais pas partie des personnes à risque. Je trouve que si ces dernières et les aînés sont vaccinés, ça suffit. Les formes graves de la maladie devraient être évitées.» 

Blaise Kormann
Daron

Daron 12 ans, Bovernier (VS). 
«J’ai lu et écouté des informations à propos du vaccin. A la fin, on ne sait pas trop ce qu’il y a dedans. Je n’ai pas confiance. Je ne me ferai donc pas vacciner et je ne changerai pas d’avis. D’autant que, avec ou sans vaccin, il faut mettre le masque et respecter les distances. Alors ça sert à quoi?» 

Blaise Kormann
Daniella

Daniella 15 ans, Attalens (FR).
«L’idée de me faire vacciner me fait super peur. Je crains des conséquences pour ma santé à long terme. Nous n’avons pas beaucoup de recul et nous ne savons pas grand-chose des effets secondaires de ces produits pour l’instant. Mes parents m’encouragent à me faire vacciner, mais je ne suis pas convaincue. Nous avons pas mal de famille à l’étranger, alors si je suis vraiment obligée pour voyager, je le ferai. Mais vraiment à contrecœur.» 

Blaise Kormann
Bréval

Bréval 13 ans, Saint-Légier (VD).
«Ce serait cool d’être vacciné mais mes parents ne sont pas d’accord. Eux le sont et mes grands-parents aussi, donc ils pensent que c’est suffisant. Je vais suivre leur conseil, ce n’est pas grave. Si on voyage, je ferai les tests PCR. Pour le moment, je ne crois pas avoir eu le covid.»

Blaise Kormann
Par Christian Rappaz publié le 15.07.2021