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© © Yves Leresche

Aux soins intensifs d'Yverdon, où guette l'asphyxie

Publié mercredi 11 novembre 2020 à 08:26
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Publié mercredi 11 novembre 2020 à 08:26 
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Les services de soins intensifs des hôpitaux romands sont débordés par les malades du covid. Ceux des Etablissements hospitaliers du Nord vaudois aussi. Déterminé, leur directeur médical, Julien Ombelli, se prépare à des semaines rudes, au cœur d’une deuxième vague qu’il a vue venir.
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Ce matin du 6 novembre, alignés de chaque côté du lit comme les doigts des mains, ils ne sont pas moins de sept soignants à entreprendre de retourner un patient intubé et hérissé de tuyaux, dans une chambre des soins intensifs de l’hôpital d’Yverdon. La personne est corpulente, l’opération prend plusieurs minutes. Un infirmier imprime le mouvement et les autres le suivent, à l’unisson, jusqu’à ce que le patient se retrouve enfin sur le dos, toujours inconscient.

Ce geste de routine illustre la solidarité dans un service en pleine action, animé comme une ruche. Malgré la dureté des horaires et les sous-effectifs, les bons mots fusent, les gens s’encouragent, jour et nuit, à raison d’un soignant par patient et d’un médecin pour trois. Dans une des huit chambres, un infirmier parle à un patient qui se réveille peu à peu, tousse beaucoup: «On a dû vous mettre un tube, on vient de l’enlever. Il faut du temps pour que cela s’améliore, vous êtes courageux.» Les autres malades ne sont pas en état de s’exprimer, un soignant assure: «On s’adresse sans cesse à eux, comme s’ils étaient avec nous.»

Partout on fait ce qu’il faut, comme si on ignorait que le service est plein, au bord de l’asphyxie, presque dans la même situation que l’hôpital de Fribourg ou celui de Neuchâtel, ou que les HUG et le CHUV, qui ont dû transférer des malades du covid en Suisse alémanique. La deuxième vague, elle est là, sous nos yeux. Ici, à Yverdon, les soins intensifs accueillent des patients âgés de 65 à 77 ans, qui n’ont pas tous des comorbidités. Dans l’ensemble des Etablissements hospitaliers du Nord vaudois (EHNV), 40% des malades aux soins aigus ont moins de 75 ans.

Yves Leresche
«Un, deux, trois, on y va!» s’exclame le soignant placé au bout du lit. Ce matin-là, ils se sont mis à sept pour retourner avec mille précautions un malade intubé.

Dans un tel service, chaque patient est veillé 24 heures sur 24. Un malade du covid aux soins intensifs requiert une prise en charge beaucoup plus intense qu’un autre. Un profil aussi extrême, un hôpital de la taille de celui d’Yverdon en traite d’habitude quatre ou cinq par an. Or ils sont aujourd’hui sept en même temps, dont l’état évolue d’heure en heure. Devant l’évidente surcharge, l’un d’eux, septuagénaire, a même proposé de laisser sa place à quelqu’un de plus jeune, mais on n’en est pas là.

Au centre de cet établissement qui compte 1700 collaborateurs et plus d’une centaine de professions différentes se tient, bien droit dans sa blouse, le directeur médical, Julien Ombelli, 46 ans. Il a un mot ou une tape amicale pour chacun. «Cela dit, on peut être dépassés dans quelques jours. On fait le point sans arrêt. L’état-major de crise de l’hôpital a deux réunions par jour pour adapter, réorganiser et réfléchir à une augmentation de ses capacités d’accueil.» C’est un tempérament optimiste, un Neuchâtelois du Val-de-Ruz.

Cette vague, on la voyait arriver

Il aurait pourtant de quoi être las: également responsable des urgences, il n’a pas pris de réel congé depuis plus de dix jours, dont quatre nuits de garde, à l’exemple de tout le personnel de l’hôpital, qui ne compte pas ses heures. Pas le temps de se plaindre: les EHNV comptent aujourd’hui 81 malades du covid; au printemps, au pic, ils n’en ont jamais traité plus de 52 en même temps.

La saturation guette. En début de semaine, le Dr Ombelli a écouté le cri du cœur de son collègue de l’hôpital de Fribourg, le Dr Nicolas Blondel, expliquant qu’on se trouvait «à l’aube d’une catastrophe sanitaire». Il n’a pas été étonné: les responsables romands des soins intensifs se connaissent, ils ont des contacts au moins trois fois par semaine. «Notre réseau fonctionne bien, nous tirons à la même corde. Cette vague, on la voyait arriver.»

A Yverdon, on est bien placé pour suivre l’évolution de l’épidémie. La ville de Pestalozzi dispose en effet depuis avril d’un instrument de sondage performant. Elle a mis en fonction le premier «drive-in covid» de Suisse romande, qui réalise actuellement environ 600 tests par jour, soit près de 30 000 depuis son ouverture. Les voitures défilent dans une ruelle adjacente à l’hôpital. Bientôt, à cause de la demande, une rue sera fermée et une troisième piste de dépistage va ouvrir. On peut aussi venir à pied. Les conducteurs se font tester sans sortir de leur véhicule, en 1 minute 40 chrono. «On a même eu des cars d’entreprise avec une douzaine de personnes à la fois, sourit un employé, et une équipe de foot junior.»

Yves Leresche
Aux soins intensifs, on s’active et personne ne compte ses heures. Environ un septième des patients hospitalisés pour le covid aboutissent dans ce service.

Comme ailleurs dans le canton de Vaud et en Suisse romande, au drive-in, les chiffres ont commencé à exploser début octobre. Depuis un mois, on en est à 35% de cas positifs, un des taux les plus élevés d’Europe; en juin, par comparaison, seuls 0,3% des patients symptomatiques testés l’étaient. En clair, on est passé d’environ trois patients positifs par jour à 150 à 180 aujourd’hui. Parmi eux, environ 5% à 7% seront hospitalisés et un septième de ceux-ci iront aux soins intensifs. D’où la surcharge, inévitable selon les experts.

Dans un bâtiment à quelques dizaines de mètres de là, un laboratoire dernier cri, rationnel et bien organisé, donne les résultats de ces tests, en quatre à six heures. Le système des EHNV permet un débit parmi les plus hauts de Suisse, hormis les hôpitaux universitaires. Tout est informatisé et envoyé directement au patient, à l’OFSP et au médecin cantonal.

Je n’aimerais pas être à la place des politiciens

Voilà, le médecin reprend son souffle, se lave les mains avec soin avant de répondre aux questions. Il est fourbu mais prêt à affronter les semaines à venir. «Selon les statistiques, nous risquons d’être entre 40 et 80 jours sous pression hospitalière en Suisse.» Il faudra composer, il le sait. Reporter des opérations non urgentes, telles celles de prothèses de hanche, et reformer des équipes avec des soignants issus d’autres spécialités. «Notre système de santé est sous tension, nous n’avons clairement jamais vécu cela en Suisse. Il existe aussi une pression émotionnelle sur les équipes. Elle a peu diminué entre les deux vagues, les gens sont encore fatigués. En plus, on a beaucoup de personnel malade du covid: soignants, médecins, personnel d’intendance ou administratif, logistique, etc., ce qui rend l’organisation de l’hôpital encore plus difficile.» Il garde le sourire, aime citer des cas de solidarité. Cette architecte qui aide au drive-in. Ce chef de projet, cadre à l’hôpital, qui colle des étiquettes. Tout le monde est en alerte.

Lui s’appuie sur une expérience particulière. «J’ai exercé en Côte d’Ivoire. Cela m’aide beaucoup dans ma capacité à m’adapter. Par rapport à l’Afrique, nous avons une opulence énorme, une qualité, une facilité. Nous sommes tellement performants, il y a un tel savoir-faire que nous arriverons à faire face. Ici, c’est comme un corps qui connaît tout à coup un couac et essaie de faire avec. Nous devons juste nous dire qu’il s’agit d’une crise et qu’on fera davantage avec les mêmes moyens. C’est possible. Je ne veux accuser personne, je n’aimerais pas être à la place des politiciens. Il faut simplement sensibiliser les gens à la notion de responsabilité individuelle: le lavage des mains, le port du masque, respecter la distanciation et réduire les contacts. Un peu de liberté individuelle diminue malheureusement, au profit d’autrui.» Un message simple, sans désigner de coupable, et il se remet à la tâche. Personne n’en mesure encore l’ampleur.


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