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© sedrik nemeth

Aznavour: «Mon histoire d’amour avec la Suisse»

Publié mercredi 3 octobre 2018 à 09:03
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Publié mercredi 3 octobre 2018 à 09:03 
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Il devait nous accorder une heure, mais il s’était manifestement pris d’affection pour nous et nous avions fini par parler comme de vieux amis autour d’un Campari. C’était il y a quatre ans, le 5 octobre 2014. Interview inédite.
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Ce jour-là, Charles Aznavour recevait dans son pied-à-terre de Saint-Sulpice (VD), une villa sobre et dépouillée située au bord du lac Léman, voisine de celle habitée par son fils Nicolas. Nous devions nous revoir pour compléter l’interview, mais les agendas en avaient décidé autrement, raison pour laquelle nous n’avons jamais diffusé cet entretien. Pour honorer sa mémoire, nous publions aujourd’hui le fruit de cette rencontre inédite.

Vous n’êtes pas rancunier? J’ai vu que «Le Figaro» avait fait, au début de votre carrière, une critique particulièrement méchante.
Il n’y avait pas que lui, il y avait plusieurs autres journaux. Ils étaient plus que méchants, ils étaient démolisseurs. Mais bah, je leur ai prouvé que c’était eux qui avaient tort. Moi, je suis toujours là et eux, je ne sais pas ce qu’ils sont devenus. Le métier de journaliste, ce n’est pas de démolir, mais malheureusement, il y en a qui le font. Ça fait plus de bruit, leur nom est mis en avant. Ces journalistes sont aussi cabots que les artistes, sinon plus! (Rire.)

C’est une vieille histoire, la Suisse.
Je m’entends très bien avec la Suisse. D’ailleurs, quand je viens en Suisse, je ne dis pas «home sweet home», je dis «home Swiss home». C’est une vieille histoire entre nous. Je suis arrivé en 1972, mais je venais en Suisse bien avant cela. Parce que j’avais chanté dans deux ou trois boîtes de nuit, j’avais fait un spectacle à Lausanne, des galas dans des théâtres à Genève.

J’ai retrouvé une photo où vous êtes avec Jackie Kennedy à Crans-Montana. Vous vous rappelez?
C’était une amie d’un commerçant de Crans. On a dîné deux ou trois fois en petit groupe. Elle était très sympathique.

Jacques Kernen-Interpresse
En 1976, Charles Aznavour fête la Saint-Sylvestre au restaurant des Violettes, à Crans-Montana, avec (de g. à dr.) John-John Kennedy, Maurice Clivaz, sa femme Ulla, Jackie Kennedy, Gilbert Bécaud et Henri Amoos.

C’est l’une des nombreuses célébrités que vous avez croisées?
Oh, c’est vous qui le dites. Je n’ai pas une galerie à montrer aux gens.

Edith Piaf, Cocteau…
Oui, j’ai rencontré tout le monde, des chanteurs, des comédiens, des acteurs. Les acteurs américains sortent beaucoup, ce n’est pas comme les Français. Ils sont d’ailleurs surpris quand je vais les voir. Je trouve que c’est enrichissant, on apprend toujours plus en allant voir un autre artiste qu’en se regardant dans le miroir.

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Vos amis sont innombrables, mais avez-vous des ennemis?
Il y a des envieux. Je n’appelle pas cela des jaloux, parce que les jaloux, c’est méchant. Mais il y a des envieux qui se disent: «J’aurais dû faire une chanson sur ce thème avant lui!» Cela dit, je prends toujours les choses du bon côté, donc ça ne me touche pas vraiment.

Vous fréquentez beaucoup d’autres personnalités qui vivent en Suisse? Je pense à Roman Polanski ou, autrefois, à Simenon – je me rappelle que vous avez joué dans des films adaptés de ses livres.
Non, je fréquente des Suisses suisses, si j’ose dire. Pas des gens connus, mais des gens normaux. On est beaucoup plus heureux comme cela, parce que c’est toujours la même chose: si vous parlez avec un Juif ou un Arménien, vous allez parler forcément du génocide, ou si vous parlez d’un artiste qui a fait un spectacle, vous allez être obligé d’en parler. Moi, ce qui m’intéresse, c’est de rencontrer des gens normaux, c’est de rire, d’apprendre des choses que je ne connais pas, des anecdotes… Le plus important, c’est de rire.

Vous avez toujours une envie d’apprendre?
Oui, ça date de mon enfance. C’est normal parce qu’étant d’une famille qui ne parlait pas le français, il a bien fallu que j’entre dans la société française, même dans la petite société où je vivais! Et puis apprendre, c’est un jeu. Sur ma table de nuit, j’ai toujours deux ou trois bouquins que je lis en même temps.

Qu’est-ce que vous avez en ce moment?
Je lis le bouquin d’une femme qui a écrit Le plaisir des mots. Je lis aussi un gros bouquin, La vie à Kazan, j’ai aussi un truc sur Picasso, je vais le commencer bientôt. Et puis j’ai trois bouquins de la collection des Nuls: j’ai trouvé le russe pour les nuls, le chinois pour les nuls, le computer pour les nuls. A la base je suis nul, moi!

J’ai vu que vous étiez fanatique de gadgets, c’est vrai?
Oui, j’adore.

Vous avez le dernier iPhone?
Non, ce n’est pas mon truc. J’ai vu que 2000 personnes faisaient la queue devant un magasin pour la sortie du nouveau modèle… Il faut être cinglé! Ils sont venus la veille pour avoir le téléphone en premier, c’est absurde. En ce moment, moi j’ai un Samsung. J’aimais surtout le finlandais, Nokia. Je vais voir à l’avenir, peut-être que je reviendrai au Nokia.

Pourquoi cette fascination pour les gadgets?
Je ne sais pas, peut-être parce que je n’ai pas eu beaucoup de jouets quand j’étais enfant. Ça doit être cela… Je fais tous les magasins pour trouver des gadgets. Aujourd’hui, demain et après-demain aussi.

Vous avez des adresses à Lausanne?
Non, j’en cherche plutôt quand je voyage à l’étranger. Je ne suis déjà pas souvent à la maison, je suis toujours sur les routes. Quand je viens en Suisse, je me repose, je suis tranquille.

Quels endroits fréquentez-vous près de votre maison de Saint-Sulpice?
Des restaurants. Il y a plein de restaurants dans la région. Lesquels, c’est mon fils qui vous le dira. Le Petit Manoir et le Club nautique à Morges, le Lausanne Palace, il y a une très bonne table. Au bord de l’eau, à Saint-Sulpice aussi il y a un bon restaurant. Je connais beaucoup de grands cuisiniers. J’ai rencontré Frédy Girardet, je l’ai revu dernièrement par hasard au Palace avec mon fils. Tous les quinze jours, on va aussi à Bursins, dans un restaurant dont j’oublie le nom.

C’est un restaurant qui fait des malakoffs?
Non, je ne mange pas beaucoup de fromage, parce que ça se met sur les cordes vocales.

Vous n’êtes pas très fromage: ce n’est pas bien pour un Suisse!
J’aime beaucoup le fromage, mais ce n’est pas bon pour ma gorge.

DUKAS / DEBRAINE/SIPA
Aznavour dans son chalet d’Icogne, en 1976. Il y élit domicile en 1972 et y bénéficie d’un forfait fiscal.

J’ai lu sur Wikipédia que vous aviez un passeport suisse, c’est juste?
Non, ce sont mes enfants qui sont Suisses. J’aurais pu prendre le passeport suisse, mais j’aime mon passeport français. Je pense que la France a donné la nationalité à mes parents et qu’ils ont été heureux de vivre en France. Ce n’est pas parce que je suis fâché contre l’administration française que je suis fâché avec la France.

J’ai lu que l’Académie française, c’est votre grand regret. C’est vrai?
Non, ce n’est pas mon grand regret, mais je pense que quand on est artiste ou auteur, on peut y penser. Mais ça ne me rend pas malade et aujourd’hui, de toute façon, c’est trop tard puisqu’on ne peut plus être candidat après 75 ans. Vous le saviez? J’ai 90 ans et ils ne vont pas chambouler leur règlement pour moi. Pourquoi le feraient-ils? Pour me faire plaisir?

Charles Trenet avait déposé sa candidature une ou deux fois, sans succès.
Une seule fois, je crois, mais il n’a pas été élu. Vous savez qu’avant l’élection, il faut faire des visites aux académiciens, mais lui, il a envoyé son secrétaire! (Rire.) Ça, c’était tout à fait Charles!

J’ai lu que vous rêviez de faire un duo avec Stromae.
Non. Si on pouvait faire un duo, je serais ravi de le faire. Mais si on ne le fait pas tout de suite, je ne le ferai pas plus tard. En ce moment, j’ai envie de faire un duo avec Zaz. Ça pourrait raconter quelque chose d’important pour la jeunesse, quelque chose sur le thème de la chance, de la vie, du métier qu’on veut faire.

Vous écrivez beaucoup ici, à Saint-Sulpice?
J’écris tout le temps, dans l’avion, dans le train, quand je suis chez moi… Mais je broie aussi énormément après avoir écrit.

Garou chante «La bohème» en salsa, vous l’avez entendue?
Quand on prend une chanson d’un auteur-interprète, il faut bousculer la chanson. Si on ne la bouscule pas, on va la chanter comme l’auteur: ça ne va pas être très intéressant et, moi, ça ne m’intéressera pas. Sa Bohème en salsa, ça me plaît.

Quand vous repensez à votre parcours, à 90 ans, et que vous fermez les yeux, quelles sont les premières images qui vous reviennent en tête?
Je vois toujours nos parents. Nos parents qui ne nous ont jamais dit: «Ne faites pas ceci, faites autre chose.» Non, ils nous ont accompagnés toute notre vie, je me souviens que pour ma première tournée, ils ont vendu leur chambre à coucher pour acheter les costumes qu’il me fallait pour partir en tournée. Et ma valise a été volée! Mais ils n’ont rien dit. Je leur ai racheté une chambre à coucher plus tard, mais ils ont quand même dormi pendant un mois sur un matelas par terre.

Votre mère a toujours cru en vous?
Oui, ma sœur aussi, mon père aussi, tous mes amis, en fait. Les Frères Jacques, Piaf, Trenet, Chevalier, les artistes ont cru en moi depuis le début.

Et vous, vous aviez l’impression d’avoir une bonne étoile?
Oui, je crois. Disons que j’ai eu de la chance, je n’ai pas été un être chanceux. Celui qui a de la chance, c’est celui qui prend un billet de loterie et gagne le gros lot. Il a de la chance! Mais moi qui monte sur scène et qui chante tous les jours, ce n’est pas de la chance. C’est beaucoup de travail en tout cas.

Vous êtes heureux de votre succès?
Ça me fait plaisir. J’avais un mur entier de disques d’or, mais un jour, j’en ai eu marre de regarder des trucs qui me disent que j’ai fait une carrière. J’ai donné mes disques d’or à tout le monde. Bientôt, je vais distribuer mes trophées. (Rire.)


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