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© Blaise Kormann

De banquière à fromagère, en mémoire de son frère

Publié mercredi 23 septembre 2020 à 12:57
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Publié mercredi 23 septembre 2020 à 12:57 
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Alors qu’une carrière bancaire lui tendait les bras, Isabelle Dubosson a tout quitté pour poursuivre l’œuvre de son frère cadet, tragiquement disparu l’hiver dernier. A 28 ans, la fromagère de l’alpage de Champsot, au-dessus de Morgins, fait d’un terrible drame une belle histoire d’amour familial.
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Elle nous avait demandé d’être là à 8h30 tapantes. Dans notre tête de journaliste, 8h35, c’était être presque à l’heure. Grave erreur. Le caillage n’attend pas. Une fois les 1500 litres de lait chauffés à 32,5°C, la coagulation obtenue sous l’action de la présure et du ferment lactique doit tout de suite être découpée en fins granules. «Sous peine de former des blocs impossibles à émietter», nous explique, souriante, Isabelle Dubosson, élégante dans son habit de travail immaculé. «Tout ça était encore dans les pis des vaches il y a quelques heures», glisse celle qui se charge matin et soir de la traite mécanique des 75 bêtes en estivage qui tintinnabulent dans l’écurie voisine.

De l’autre côté de la grande cuve en cuivre, Aline, 31 ans, suit consciencieusement les directives de sa petite sœur. «Plus les grains sont petits et plus la pâte sera ferme», détaille cette dernière, en baladant son tranche-caillé dans le mélange de plus en plus épais. Puis arrive l’heure de l’égouttage, comprenez la séparation de ce bon grain d’avec le petit-lait, dont on tirera le sérac. Délestée de son liquide, la masse est ensuite prête pour le moulage, en clair, le façonnage de pièces d’environ 5 kilos chacune qui seront ensuite plongées dans un bain de sel, dernière station avant que la trentaine de meules de cette cuvée du 21 août ne prenne place dans la cave d’affinage.

Blaise Kormann
«Tout ça était encore dans les pis des vaches il y a quelques heures», dit Isabelle qui se dépense sans compter dans sa nouvelle activité.

Ce ballet, la fromagère et les siens l’ont «dansé» sept jours sur sept du 4 mai au 3 septembre dernier. Treize heures d’un intense et lourd travail quotidien pour Isabelle, que rien ne destinait à soulever plusieurs tonnes par jour. «Pas besoin de fitness», rigole-t-elle, en gonflant ses biceps. «Mais l’année passée, c’était l’enfer. J’ai eu des courbatures tout l’été», se lamente la jeune femme, avec un rictus qui en dit long sur sa douleur.

Gerard Berthoud
En 2017, Isabelle était conseillère clientèle à son agence bancaire de Troistorrents (VS).

Et pour cause, sa fine silhouette, c’étaient les clients d’une banque coopérative qui l’apercevaient depuis 2011, dans les bureaux de l’agence de Bex (VD) puis de Troistorrents (VS). Après être passée par les différents services, Isabelle, dont le parcours professionnel semblait tout tracé, s’apprêtait d’ailleurs à accéder à un poste à responsabilités au sein de l’établissement en ce printemps 2019. Mais un terrible drame viendra chambouler ce réjouissant dessein et bouleverser sa vie.

Ce matin du 14 janvier, Christophe, son frère de 24 ans, qui vit ses premières expériences de patrouilleur, un job d’hiver qu’il exerce en complément de son métier de fromager, accepte un peu contre son gré de réaliser des minages pour sécuriser le domaine skiable des Portes du Soleil. «Il n’était pas encore aguerri à ce genre d’exercice et il avait horreur des armes et de tout ce qui tourne autour», confie Isabelle. Mais avant même de réaliser cette délicate opération, une plaque à vent se détache de la pente et l’emporte avec le collègue qui l’accompagnait. Ce dernier parviendra à s’extraire par ses propres moyens. Pas Christophe, malheureusement, dont le corps sera retrouvé sans vie quelques minutes plus tard sous 1 m 40 de neige.

DR
En 2016, au temps du bonheur. Des sourires qui en disent long sur la complicité qui unissait Christophe et Isabelle.

A Morgins, où le jeune homme est très apprécié pour son engagement dans les sociétés locales et son caractère affable, c’est la consternation. Pour ses parents, Sylvie, sa maman, Joseph-Marie, dit «Jojo», son papa, et ses deux sœurs, c’est carrément le monde qui s’écroule. La famille est unie comme les doigts d’une main et la perte d’un de ses membres est vécue comme un insupportable déchirement. «Initialement, son enterrement était prévu le 17. Le jour de mon anniversaire», murmure Isabelle, en ravalant un sanglot.

On ne pouvait pas laisser nos parents seuls là-haut, gamberger et pleurer jour et nuit

Et puis, il y a l’alpage, repris à la fin de la guerre par Victor, le grand-père, et qui se transmet de génération en génération. Jojo en a confié les rênes à son fils, un an auparavant. Un outil de travail rutilant, développé à grands frais en 2017. Une immense fierté pour Christophe, très impliqué depuis gamin dans la petite entreprise, qui démontre un savoir-faire reconnu loin à la ronde. Pour preuve, son Champsot 3, un fromage à raclette certifié AOP depuis que Jojo l’a amené vers les sommets, truste les titres de gloire. Jusqu’à obtenir le Mérite agricole de l’Etat du Valais en 2019. «Ce prix a été pensé pour récompenser un engagement exemplaire, un esprit innovant et la qualité d’un travail: avec la famille Dubosson, tous ces critères sont réunis», dira, admiratif, le conseiller d’Etat Christophe Darbellay.

Blaise Kormann
Isabelle Dubosson ne compte pas ses heures d'intense et lourd travail quotidien.

Si le succès est au rendez-vous, le cœur, lui, n’y est plus. Que faire sans Christophe? Vendre ou, pire, tout abandonner? La souffrance est telle que la tentation est grande. «On ne pouvait pas laisser nos parents seuls là-haut, à 1700 mètres, gamberger et pleurer jour et nuit», expliquent d’une seule voix Isabelle et Aline. Qui s’investissent autant qu’elles le peuvent à côté de leur travail l’été suivant.

Blaise Kormann
En plein moulage des meules du jour, avec l’aide de son père.

Un engagement louable mais qui ne suffit hélas pas à faire tourner l’affaire. Alors, c’est décidé: Isabelle quitte la banque et suit avec succès les cours de fromager à l’école d’agriculture de Châteauneuf. De son côté, Aline, déjà très impliquée à l’alpage qui fait face aux Dents-du-Midi, obtient, grâce à la compréhension du même établissement bancaire et malgré son poste dirigeant au sein de l’agence Alpes Chablais Vaudois, une réduction momentanée de son temps de travail. «Comment continuer notre petite vie tranquille en ayant constamment en tête la situation de papa et maman?» interrogent les deux filles, pour qui cette issue coulait de source. «Je ne me voyais pas faire autrement», assure Isabelle, envers qui Jojo, qui l’a formée à son nouveau métier, ne tarit pas d’éloges. «J’ai toujours pensé qu’une fille avec des yeux noirs pouvait être redoutable», plaisante-t-il, taquin, mais tellement fier.«C’est un cadeau du ciel», enchaîne Sylvie, qui met elle aussi la main à la pâte. «Nous étions déjà très soudés. Mais le départ de Christophe nous a encore plus rapprochés. Nous avons besoin d’être ensemble, de nous parler, de vivre l’après dans cette complicité», confie-t-elle, avant de lâcher cette supplique: «Mais surtout, ne faites pas un article trop larmoyant. Nous ne sommes pas les seuls à porter une telle souffrance.»

J’espère que, là-haut, mon frère est très fier de nous

Blaise Kormann
L’ancienne employée de banque termine sa deuxième saison de fromagère avec, à la clé, 3200 pièces à raclette fabriquées à partir de 150 000 litres de lait. Un record pour l’alpage de Champsot.

Treize heures. Sur le pont depuis le lever du jour, la petite équipe s’autorise enfin un moment de répit. Une pause raclette of course, avant qu’Isabelle ne reparte s’enquérir de ses tommes, encore à l’essai, et dire un petit bonjour à Arabie, sa génisse préférée, qu’elle embrasse au passage.

Pour sa deuxième saison complète de fromagère, 3200 pièces sont passées entre ses mains, qui n’ont plus tout à fait l’aspect de celles d’une employée de banque. «Un record», insiste Jojo, dont l’enthousiasme fait sourire ses trois amours.

Il faisait beau à Champsot ce 21 août. La plus belle journée de l’été peut-être, selon nos hôtes, pour qui le soleil ne brille pourtant plus tout à fait comme avant. «J’espère que, là-haut, mon frère est très fier de nous», soupire Isabelle…


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