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Littérature

Bernard Werber: «Je ne vois pas du tout le monde devenir raisonnable»

Trente ans de carrière, 30 livres, 30 millions de lecteurs... Pour célébrer cette belle concordance, Bernard Werber publie «Mémoires d’une fourmi», une autobiographie dans laquelle il raconte sa jeunesse déjà vibrante de curiosité, mais aussi ses galères et ce qui inspire ses foisonnants mondes littéraires.

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Bernard Werber

Bernard Werber réécrit plusieurs fois ses livres: «Pour «La prophétie des abeilles», j’en ai écrit douze versions.»

Magali Delporte

C’est un phénomène de la littérature qui accueille avec simplicité chez lui, sa chaleureuse épouse, leurs enfants et un chien aux airs de peluche pas loin. Pressés sans doute de retrouver l’homme dévoré par sa créativité, comme il le suggère lui-même dans «Mémoires d’une fourmi» (Ed. Albin Michel), confession touchante où les leçons de sagesse se butinent avec délectation. A commencer par celle que lui souffle Reine Silbert, l’un de ses premiers soutiens durant sa carrière naissante: «Si ton bonheur dépend des choix d’une autre personne, prépare-toi à être malheureux.» Mais la vraie leçon reste sans doute l’opiniâtreté de Bernard Werber tout au long de sa vie, frappé d’une maladie génétique douloureuse dans l’enfance, réfractaire aux jeux de pouvoir dans ses années de journaliste, et mettant douze ans à voir publier son premier thriller philosophique, réécrit 17 fois, sur le monde des fourmis... Avec une humanité aussi apaisante que sa voix calme, l’écrivain curieux semble surtout vouloir encourager à ne jamais renoncer à son originalité, à son imagination et à sa puissance créatrice. Entretien.

- Pourquoi vous êtes-vous lancé dans une autobiographie?
- Bernard Werber:
Ma mère avait l’alzheimer et je me suis aperçu que tout ce qu’elle avait vécu avait été oublié, comme si elle l’avait vécu pour rien. Sachant qu’il y a une dimension héréditaire dans cette maladie, je me suis dit que si j’oubliais ma vie, ce serait comme si elle n’avait pas existé non plus. Il m’est aussi arrivé des choses qui me semblent porteuses d’un enseignement pour les jeunes auteurs, afin qu’ils comprennent qu’on peut se débrouiller par la ténacité.

- Dans le livre, vous précisez d’ailleurs votre rythme d’écriture, qui ressemble à la discipline d’un grand sportif. 
- Je considère effectivement cela comme une discipline sportive. Quand j’ai commencé à faire du jogging, j’ai vu que, au début, c’est douloureux, mais après nécessaire: une fois que le corps est habitué à ce qu’on lui demande quelque chose régulièrement, il se débrouille pour fournir les sucres et les hormones qui vont faire que la magie va pouvoir avoir lieu. Et dans l’écriture, elle a lieu tous les matins.

- Pas un jour sans écrire, même en vacances, pour vous. Arrive un moment où l’on ne peut plus s’arrêter, comme dans le sport?
- Je considère que je dois écrire mes dix pages tous les matins. En n’écrivant pas ces dix pages, je culpabiliserais et me demanderais pourquoi je suis là, à bronzer, alors que je pourrais écrire. D’autant plus que je pense la nuit au chapitre sur lequel j’ai travaillé la veille, et que j’ai tout de suite envie d’écrire ce qui a décanté le matin. Mais je reconnais que c’est devenu une forme d’addiction et, de fait, quelque chose d’un peu inconfortable pour les gens qui vivent avec moi.

- Vous racontez que vous réécrivez sans cesse, sans jamais relire le travail précédent. Vous enchaînez donc les versions de 450 pages. Combien en écrivez-vous avant la bonne? 
- Cela fait plusieurs romans, dont notamment «La prophétie des abeilles», que j’en suis à la douzième version. Pour moi, le secret de la qualité n’est pas de rafistoler un premier jet, mais de faire plusieurs jets complètement différents. J’ai un vague souvenir de la façon dont fonctionne l’histoire, et mon cerveau décante naturellement, en enlevant tout ce qui n’est pas indispensable. A moi avis, c’est une technique à part, mais quand je fais des master classes d’écriture, je la conseille, car, au final, c’est la plus fluide.

Bernard Werber

Bernard Werber: «L’école demande de mémoriser les leçons et je n’ai pas de mémoire, donc j’étais inadapté à ce système, mais chaque fois qu’on proposait un exercice de création libre, tout allait bien.»

Magali Delporte

- Vous donnez des master classes, publiez un livre par an, faites des spectacles, des films… N’auriez-vous pas légèrement peur du vide? 
- J’ai peur d’être inactif. J’aime bien cette phrase dans la Bible qui dit: «Qu’as-tu fait de tes talents?» J’ai le sentiment que si j’ai de l’imagination, j’ai un devoir de l’utiliser. Philip K. Dick écrivait un roman sous amphétamine en quatre jours, et pour moi, cela reste l’un des objectifs: écrire très, très vite, d’un jet, sur la puissance de l’idée. J’ai d’ailleurs déjà écrit un livre en une journée, «Le livre du voyage», parce qu’il me démangeait. Il fonctionne un peu comme une séance d’hypnose.

- Votre autobiographie est construite autour du jeu de tarot, pourquoi? 
- C’est ma rencontre avec Alejandro Jodorowsky, maître absolu du tarot, qui m’a inspiré cette construction. Avec ses 22 arcanes, le tarot n’est pas seulement un jeu divinatoire, mais un système d’analyse de destin dans lequel on n’arrête jamais d’apprendre. Je l’utilise pour tirer le tarot aux gens, mais aussi pour concevoir ou conceptualiser mes intrigues. Et quand je fais des master classes, je propose aussi aux étudiants de tirer trois cartes pour trouver des intrigues qui leur correspondent. Dans mon livre, j’ai même utilisé le tarot d’Alejandro Jodorowsky, différent de celui de Marseille. Cet homme est un grand sage, avec énormément d’humour, qui a su garder son âme d’enfant. J’espère conserver ce niveau d’esprit pétillant le plus longtemps possible.

- Tout a commencé à l’école, où vous n’étiez pas très adapté à son système rigide, et où beaucoup d’enfants s’ennuient d’ailleurs. Quelle serait pour vous l’école idéale? 
- L’école demande de mémoriser les leçons et je n’ai pas de mémoire, donc j’étais inadapté à ce système, mais chaque fois qu’on proposait un exercice de création libre, tout allait bien. Et cela serait peut-être bien qu’il existe une matière spéciale qui ne fonctionne que sur la créativité. Pour l’instant, l’école consiste à retenir des dates, des noms, des formules... et il n’y a aucune matière dans laquelle on dit: «Fabriquez une œuvre originale, avec ce qu’il y a de plus personnel en vous, et nous allons vous aider à trouver une méthode pour mieux vous déployer.»

- Vous dites avoir détesté la viande tôt, avec l’intuition que l’espèce humaine n’avait pas franchi des années d’évolution pour se nourrir d’animaux assassinés... 
- Je suis flexivore. Je mange du poisson, des œufs, du fromage, mais pas de bœuf, de porc ou de mouton. Dès petit, j’ai compris que ce qu’on appelle de la viande n’est pas une matière première mais un cadavre, et ça m’a gêné. Mais c’est peut-être cette sensibilité anormale qui m’a compliqué la vie et qui, maintenant, grâce au métier d’écrivain, me permet de la gagner. Si j’avais juste dû m’intégrer à une entreprise, je pense que cela se serait mal passé. Car la difficulté que j’ai eue avec le système scolaire, je l’ai retrouvée quand j’étais journaliste dans une grande rédaction, tout simplement parce qu’il y a cette idée que, pour qu’une entreprise fonctionne bien, il faut que tout le monde soit rangé dans des cases.

Bernard Werber

Bernard Werber: «Je considère l’écriture comme une discipline sportive. Je dois impérativement écrire mes dix pages tous les matins.»

Magali Delporte

- Depuis toujours, les auteurs de science-fiction vous passionnent. Pour vous, ce sont des vigies de la société, et vous avez même monté un site, L’arbre des possibles, où tout le monde peut envoyer sa vision du futur. Quelle est la vôtre? 
- Je trouve passionnant de se placer à un point de vue où l’on regarde loin devant, quitte à ne pas voir les bonnes choses, mais au moins, on s’interroge. Ma propre vision du futur est que tout ce qui peut être fait comme erreur le sera, et s’il y a des survivants, nous deviendrons raisonnables. Puisque, dès que l’on regarde l’histoire, chaque fois qu’on a dit qu’il ne fallait pas faire quelque chose, on l’a fait, avant de créer un contrepoids en voyant les effets de cette erreur.

- Nous subissons des températures de plus en plus dramatiques, à quoi pourrait ressembler le futur, alors? 
- A mon avis, il y aura une adaptation de l’homme à la chaleur. Mais avec des pertes, comme à chaque fois qu’il y a une mutation. L’histoire s’accélère et la prochaine génération va probablement voir ce que j’appelle un court terme pessimiste et un long terme optimiste.

- Vous qui avez des enfants, comment vivez-vous cette perspective angoissante? 
- Je vais essayer de leur donner des outils pour qu’ils s’adaptent et n’attendent pas que ça s’arrange tout seul. Car nous voyons bien que quelque chose de nouveau va nous obliger à changer notre manière de fonctionner. C’est douloureux sur le moment, mais nous n’avons pas le choix. Il faut s’adapter ou mourir. Et il faudra s’adapter à la chaleur, mais aussi à la raréfaction de l’eau. Or, actuellement, il y a un gaspillage extraordinaire de l’eau et je ne vois pas du tout le monde devenir raisonnable.

- Vous aimez l’ésotérisme et la philosophie orientale, qu’y trouvez-vous? 
- C’est une rencontre, quand j’avais 13 ans, qui m’a appris la méditation, la respiration et le voyage astral. Pour moi, c’étaient juste des zones d’exploration de nouveaux territoires de l’esprit. Ensuite, une rencontre avec une médium, alors que j’avais 30 ans, m’a offert de la matière pour écrire des romans. Mais je fais attention à ne pas émettre de certitude. Chacun a un chemin spirituel, et de curiosité, différent, et je n’ai aucune vérité à dire. Ce que j’ai à proposer, ce sont de nouvelles questions: qu’y a-t-il après la mort dans «Les thanatonautes», par exemple, ou un questionnement sur les vies antérieures dans «La prophétie des abeilles». Le principe de la philosophie reste la recherche de la sagesse, et la phrase que je trouve la plus intéressante est que tout est relatif. C’est-à-dire que chaque questionnement sur la vie est individuel. J’utilise des hypothèses que je trouve dans les mythes anciens pour faire des romans, et je ne veux surtout pas mélanger cela avec une forme de certitude ou de foi quelconque. Je respecte toutes les opinions, même le fait de dire que tout ce qu’on ne voit pas n’existe pas me semble une hypothèse possible.

- Désormais, vous montez sur scène pour faire des spectacles de séances de méditation guidée, pourquoi? 
- Dans le spectacle «Voyage intérieur» que je vais faire à partir de septembre, il y a cinq séances de méditation durant lesquelles nous allons chaque fois un peu plus loin, et en se projetant dans un futur où on est heureux durant la dernière. Je le fais, car j’aime bien raconter des histoires à un public, et parce que je trouve que projeter les gens dans ce qui pourrait être leur futur s’ils ont tout réussi peut les aider.

- Votre fils aîné, Jonathan Werber, est devenu romancier. Comme la famille de Stephen King, vous lancez une dynastie d’écrivains? 
- Mon fils s’intéresse aux sujets historiques. Il a déjà écrit «Là où les esprits ne dorment jamais», sur les sœurs Fox, qui ont inventé le spiritisme en 1880 aux Etats-Unis, et il prépare un roman sur la guerre de Vendée, en 1790. Il a une formation de scénariste et d’ingénieur, avec un regard très technique sur la construction, tel un architecte. Et quand il me lit, il a en général un avis très critique. On aime se conseiller mutuellement. Pour moi, c’est un métier d’horloger, et s’il existe un savoir-faire familial au niveau de l’horlogerie qui fait que l’on a envie de tourner les pages, alors tant mieux.


S’il y avait qu'un seul film

«Jonathan Livingston le goéland», d’après le livre de Richard Bach. A la moitié du film, le goéland meurt et continue d’errer, ce que j’ai trouvé très audacieux à 20 ans. Ça m’a surtout marqué à cause de la musique de Neil Diamond. Après, je l’écoutais en boucle et ça me mettait en état de vol. L’avantage de la musique sur la littérature est qu’elle provoque des effets immédiats sur le corps. C’est l’art le plus puissant.»

Jonathan Livingston le goéland

Le film «Jonathan Livingston le goéland» est adapté du livre à succès de Richard Bach.

DR
Par Julie Rambal publié le 27 juillet 2022 - 08:24