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Bertrand Piccard: «Je crois en une croissance qualitative»

Son avion solaire avait bouclé son tour du monde il y a cinq ans. Sa fondation du même nom décolle maintenant avec 1000 solutions écologiques dans les soutes. Rencontre avec un Bertrand Piccard bien résolu à convertir les dirigeants de la planète.

Bertrand Piccard

Après avoir réalisé son tour du monde avec son avion solaire, Bertrand Piccard propose 1000 solutions écologiques pour préserver l'environnement et envisager une «croissance qualitative». 

Darrin Vanselow

Personne n’est mieux placé que Michèle Piccard pour présenter son mari. Ils se sont connus tout jeunes étudiants et ne se sont plus quittés. Les aventures aériennes de Bertrand, Michèle y a participé pleinement au sein des équipes à terre, comme responsable de la communication institutionnelle des projets. Mais comment fait-on pour vivre et travailler avec un personnage pareil? «Comme Bertrand dit lui-même, 1 + 1 = 3. Nous avons appris à collaborer et nous nous complétons mieux que jamais.» Et le tandem de développer des astuces pour réduire au minimum les altercations: «Nous avons par exemple pris l’habitude l’un et l’autre de répondre «J’y réfléchirai» au lieu de dire non tout de suite. Et cela marche bien», s’amuse Michèle, qui conteste que son mari ait mauvais caractère: «C’est sa rapidité d’esprit qui peut le rendre parfois cassant face à quelqu’un qui n’arrive pas à suivre son rythme.»

La collaboratrice, épouse et mère de leurs trois filles est heureuse d’avoir échangé désormais l’avion solaire contre un millier de solutions à promouvoir. «Nous avons vécu durant toutes les années du projet Solar Impulse en fonction des impondérables de la météo, de la technique et des autorisations de vol. C’était lourd pour la vie de toute la famille.» Michèle est actuellement en train de refaire complètement le site personnel de son mari, www.bertrandpiccard.com.

>> Lire aussi notre éditorial:  Et si Piccard avait raison?

- Bertrand Piccard, avant de parler des 1000 solutions pour la planète, quel genre d’écologiste êtes-vous?
- Bertrand Piccard: Un pragmatique qui cherche à proposer des solutions concrètes et réalistes. Le grand problème de l’écologie depuis cinquante ans, c’est d’avoir présenté la protection de l’environnement comme quelque chose qui coûte cher et qui menace le confort et la liberté. Je ne suis pas d’accord avec une telle vision sacrificielle, ni avec la décroissance, qui mènerait au chaos social, car cela crée davantage de résistance que d’adhésion.

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- Quel économiste êtes-vous?
- Un antidogmatique qui prend à gauche le besoin de solidarité et à droite le sens de la responsabilité personnelle. Je suis persuadé qu’on ne peut plus continuer sur la voie de cette croissance prétendument illimitée, gaspilleuse et destructrice. Il existe une troisième voie, que j’appelle la croissance qualitative, qui génère des emplois et du profit en remplaçant ce qui pollue par ce qui protège l’environnement.

- Comment expliquez-vous que la beauté de la nature ne suffise pas à convaincre notre espèce de la respecter?
- Cela ne suffit pas parce que le langage dominant, chez beaucoup de gens, notamment les décideurs, c’est le profit et l’emploi. On peut le regretter, mais c’est aussi ce qui garantit les acquis sociaux. J’étais un jour invité au Conseil des Etats, à Berne, à la demande de Swiss Cleantech. On m’avait prié de convaincre l’aile droite de la Chambre haute de l’importance des technologies propres. Je leur ai dit que ces innovations, ces nouvelles sources d’énergie allaient créer des emplois, favoriser l’industrie suisse, renforcer les exportations, générer du profit. Ces politiciens m’ont regardé avec de grands yeux et m’ont avoué être rassurés. Ils craignaient que je vienne leur parler de protection de l’environnement (sic!). Il fallait que je parle leur langage. Tout simplement.

Bertrand Piccard

Michèle et Bertrand Piccard habitent désormais au cœur des vignes de Lavaux. Ils aiment s’y balader après leur journée de travail.

DARRIN VANSELOW 2020

- Que dit Bertrand Piccard de Greta Thunberg?
- Je dis qu’il n’y a que les égoïstes pollueurs qui se permettent de la critiquer.

- Voyez-vous une complémentarité entre votre écologie technologique et l’écologie des jeunes militants actuels, qui prône les low-tech et la sobriété?
- Sans la prise de conscience des jeunes, sans leur grève du climat, beaucoup de dirigeants que j’essaie de convaincre me diraient qu’on a encore du temps pour réagir. En soulignant l’urgence, les activistes accélèrent le changement et créent la réceptivité nécessaire pour s’intéresser aux solutions que ma fondation a identifiées. Donc oui, il y a de la complémentarité entre nos démarches pourtant différentes.

- Que prescrit le médecin Bertrand Piccard contre l’écodépression, déprime d’un genre nouveau, toujours plus répandue dans les rangs des amoureux de la nature?
- Ces gens sont inquiets et ils ont raison. Mais ils doivent agir au lieu de subir. L’action est le meilleur moyen de surmonter ce type de dépression.

- Alors comment agir comme simple citoyenne et simple citoyen?
- Comme électeur d’abord. A gauche comme à droite, on a désormais la possibilité de voter en faveur de candidats verts, libéraux ou non. L’écologie en Suisse n’est plus polarisée politiquement et je m’en réjouis. Agir, c’est aussi choisir avec clairvoyance et respect ses produits, consommer local, avec le moins d’emballages possible, sans excès, utiliser une voiture sobre ou encore chauffer son appartement à 20°C maximum.

- Vous faisiez sans doute plus rêver le grand public avec votre avion solaire qu’avec vos 1000 solutions…
- J’intéresse d’autres gens avec ce nouveau défi. Ce ne sont peut-être plus les amateurs d’aventures extrêmes, mais ce sont les ONG, les entreprises, les gouvernements. Cette foi dans les cleantechs, c’est ce qui m’a guidé pour lancer le projet d’avion solaire. Avant lui, le tour du monde en ballon avait permis la création de la fondation humanitaire Winds of Hope, en faveur des malades du noma. Et c’est ce même tour du monde en ballon qui m’a donné la crédibilité pour réaliser Solar Impulse. C’est le sens même de l’exploration que de découvrir de nouveaux horizons, de nouveaux défis, d’autres manières de penser.

- De pilote de ballon et d’avion, vous passez soudain à un rôle d’ambassadeur des technologies douces. Cela vous pose-t-il un problème de crédibilité?
- Une partie du public se demande en effet pourquoi le pilote de Solar Impulse se mêle d’environnement. Mais en fait, c’est l’inverse. Je suis devenu ce pilote pour mieux parler de solutions capables de nous libérer des énergies fossiles. La fondation et les 1000 solutions, c’est aussi mon âme de médecin qui cherche à améliorer la qualité de vie des gens. C’est ce que ma fondation vise, mais à une échelle bien plus collective.

Bertrand Piccard

Sur le balcon de sa fondation, le «savanturier» pose avec une pale de son avion solaire. «Ce tour du monde a permis de lancer l’opération 1000 solutions.»

Darrin Vanselow

- C’était programmé depuis longtemps, cette ambitieuse opération de promotion technologique?
- Chaque fois qu’on me demandait ce que j’allais faire après le tour du monde en avion solaire, je répondais que la vraie action de Solar Impulse commencerait seulement après l’arrivée. Et cette action porte ses fruits maintenant, après cinq longues années de travail avec une équipe de 40 personnes. J’en suis très heureux.

- Convaincre le président d’une superpuissance ou le chef d’une start-up à changer de technologie, c’est le même défi?
- La règle principale, c’est de montrer à chacun d’eux où se situe son propre intérêt tout en préservant l’environnement.

- Et vous êtes prêt à rencontrer les pires pollueurs parmi les dirigeants politiques et les chefs d’entreprise?
- Bien sûr. Ce sont eux qu’il faut amener à changer, pas ceux qui sont déjà convaincus! Je suis contre le fait de boycotter, d’ostraciser certaines industries, même pétrolières. Nous n’allons bien sûr pas aider ces dernières à produire plus de pétrole, mais à se diversifier dans d’autres domaines. Un exemple: un spin-off de Schlumberger, multinationale de forage pétrolier, a labellisé sa solution chez nous, une technologie pour faire de la géothermie en ville et mettre des pompes à chaleur dans les immeubles. C’est plus constructif que de les stigmatiser.

- Et les chefs d’Etat, comment les appréhendez-vous?
- Xi Jinping, Biden, Modi (ndlr: premier ministre indien), Macron, Mohamed VI, j’ai eu la chance de tous les rencontrer. Ils savent ce que je fais. Il s’agit maintenant de les revoir avec la preuve que notre projet des 1000 solutions est une voie concrète et immédiate pour leur permettre d’atteindre leurs buts environnementaux. Bien sûr, chaque pays a des attentes différentes: le PIB de la Russie tourne par exemple autour de l’extraction des énergies fossiles tandis que celui de la Chine est surtout industriel. La France, elle, est talonnée par les attentes écologiques d’une bonne partie de ses citoyens. C’est très complexe.

- Vous misez donc sur le point commun de vos solutions pour susciter une adhésion au-delà de ces différences, leur rentabilité?
- Exactement! C’est le fil rouge de ces solutions protégeant l’environnement: elles sont aussi certifiées rentables et elles créent de l’emploi.

- Quelles sont les limites de vos solutions? Car toute production induit des nuisances, consomme de l’énergie.
- Oui, c’est vrai, sans oublier les déchets produits! Ce qui est fondamental, c’est de devenir plus efficient partout, d’arrêter l’incroyable gaspillage actuel. Il faut s’assurer que l’utilisation de ces inventions ne pollue pas et que leur fin de vie entre dans une économie circulaire, c’est-à-dire un recyclage optimal des déchets pour en faire à leur tour des ressources.

- Existe-t-il des solutions pour toutes les impasses écologiques actuelles?
Il y en a dans les domaines de l’eau, l’énergie, la mobilité, la construction, l’industrie et l’agriculture. Mais il faut les mettre en œuvre. Partout et rapidement. C’est cela le défi. Au niveau des entreprises, certaines ont compris que c’était à leur avantage de devenir neutres sur le plan CO2, par exemple, car cela diminue leurs coûts. Et il y en a d’autres qui essaient de faire durer le système le plus longtemps possible, pour toutes sortes de raisons, comme les stock-options du patron ou l’amortissement de vieux investissements.

- Et la spiritualité, la méditation dans tout ça?
Méditer et prier n’excluent pas l’usage de technologies propres et d’énergies renouvelables! Dans la recherche spirituelle, on insiste sur le respect et la bonté. La meilleure manière d’appliquer ces vertus, c’est de le faire envers nos proches mais aussi envers la planète.

Par Philippe Clot publié le 22.04.2021
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