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© Erika Goldring / Film Magic

Billie Eilish, gare à la Kid!

Publié vendredi 29 novembre 2019 à 15:49
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Publié vendredi 29 novembre 2019 à 15:49 
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A 17 ans, son premier album a été salué par la critique et la profession comme un phénomène. Portrait de Billie Eilish, une artiste sortie de nulle part, ado angoissée, libre, fantasque, rebelle et sûre d’elle, qui vit encore chez papa et maman.
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Le 18 décembre prochain, Billie Eilish aura 18 ans. Son regard bleu, barré par des paupières un peu basses, semble exprimer l’ennui. Sa moue boudeuse dit le ressentiment et la défiance. Voilà pour la posture, reflet caricatural des gamins de son âge. Sur les plateaux des talk-shows américains, la chanteuse phénomène se montre espiègle, vive, spontanée et enjouée. Elle vanne, grimace, tire la langue sans minauder. Elle est ainsi, Billie, franche et affranchie. Sa musique, à l’instar du titre «Bury a Friend» – «Enterre un ami» – déroule un tempo mécanique, collé à une voix atone et métallisée. La chanson minimaliste à l’efficacité hypnotique dit ses angoisses, son attirance réelle ou supposée pour la mort, sa dépression latente, l’encombrante étrangeté de son état adolescent. L’idée du tempo lui est venue chez le dentiste dont elle a repris et mixé les stridences de la fraiseuse.

L’ado fait feu de tout bois en laissant vagabonder son inspiration. Guidée par son instinct, elle est connectée à ses émotions, fortes et profondes. Elle impose son univers avec une précocité rare et casse les codes, ringardisant à 17 ans une poignée de producteurs installés, habitués à servir des recettes aussi formatées qu’ennuyeuses. La gamine a grandi avec des parents comédiens dont la carrière n’a jamais vraiment décollé.

En revanche, ils ont su éveiller la créativité de leurs deux enfants. Finneas, l’aîné, 22 ans, est compositeur et producteur. Il a été scolarisé à la maison, comme sa sœur. Ses activités étaient souvent dictées par ses envies, majoritairement artistiques. A deux, Billie et lui ont composé dans leur chambre l’album «When We Fall Asleep, Where Do We Go?» Sorti en mars, il est l’une des révélations musicales de l’année. Billie a toujours été attirée par le spectacle et l’étrange. A 6 ans, elle voulait participer au Talent Show en reprenant «Happiness Is a Warm Gun» des Beatles. Sa mère en avala de travers. Ce titre écrit par un Lennon sous LSD préfigure son besoin de se frayer un chemin dans les méandres du bizarre.

DR
Billie et son frère aîné Finneas sont les artisans du succès de l’album fabriqué dans leur chambre. Leurs parents Maggie et Patrick (à dr.) les ont scolarisés à la maison.

Deux ans plus tard, elle intégrait la Los Angeles Children’s Chorus. Chez elle, l’expression vocale se double d’un besoin de danser. Une mauvaise blessure à la jambe va compromettre à jamais ses ambitions de carrière. Il y a quatre ans, le frère et la sœur de 17 et 13 ans avaient posté sur SoundCloud «Ocean Eyes», destinée à la prof de danse de Billie. Devenue virale, cette ballade a cumulé 1 milliard d’écoutes sur Spotify. «Mon frère l’a écrite comme s’il avait réussi à s’introduire dans ma tête, à lire dans mes pensées. C’est le point de départ de tout.» L’industrie musicale n’allait pas rester sourde longtemps.

Depuis, Billie se raconte. Elle parle volontiers de ses forces et de ses faiblesses, son syndrome de Gilles de La Tourette dont elle a appris à maîtriser les tics. Entre autres particularités neurologiques, la Kid souffre de synesthésie. Elle associe sans le vouloir les gens et les choses à des couleurs et des formes géométriques. Elle a connu d’autres tourments plus graves comme l’automutilation. Des traces qu’elle détecte sur les avant-bras de certains fans qu’elle rassure: «Tu dois apprendre à t’aimer.»

Depuis huit mois, la môme écoule ses albums par wagons: 1 300 000 unités en juin dernier et des milliards d’écoutes en streaming. Elle est nommée 11 fois aux American Music Awards. Sa précocité interroge. D’où sort-elle pour imposer, si jeune, une synthèse des genres? «She’s coming from nowhere», clame le rappeur Tyler, The Creator, envoûté. Billie sort de nulle part en effet et met tout le monde d’accord. Paul McCartney en est fan. Les quinquas du circuit Dave Grohl (Nirvana, Foo Fighters), Eddie Vedder (Pearl Jam) ou Thom Yorke (Radiohead) assistent à ses concerts, médusés. Leurs propres enfants les tirent par la manche. Yorke lui a dit: «De nos jours, tu es la seule à faire un truc foutrement intéressant.»

FilmMagic
Une attelle Vuitton, c’est chic. Malgré sa blessure à la cheville droite au mois de septembre, Billie ne ménage pas son énergie sur scène.

Le compliment aurait pu bloquer celle qui incarne le chaînon manquant entre l’électro indie et la pop alternative. Mais elle ne se prend pas au sérieux. Son disque débute par un bruit de salive. En enlevant sa gouttière dentaire elle décrète que l’album peut commencer et part dans un éclat de rire partagé avec son frérot. Ces deux-là sont capables de tout, comme d’inventer sur «All the Good Girls Go to Hell» un dialogue entre Dieu et le diable à propos du changement climatique. Ou encore des paroles transgressives à destination des pères qui ne la laisseraient pas indifférente.

Billie provoque. Elle n’a pas un an d’existence professionnelle que les marques la courtisent déjà. Lorsque Vogue Australie l’interroge sur ses goûts, elle cite Rihanna: «Les habits sont un mécanisme de défense.» Billie, tout lui va et ses fringues sont oversize: doudounes, pantalons et vestes XXL. Dans les soirées, elle dégaine des ensembles à motifs Gucci. Quelle que soit la couleur ou la coupe, elle absorbe tout. Ces jours, elle a lancé Blöhsh, une ligne de vêtements pour bébés et enfants. Mais revenons aux sources, chez elle.

Neil Hall / Keystone SDA
Billie Eilish se produisant sur une scène du Glastonbury Festival à Pilton (GB), le 30 juin.

Au moment de boucler ses valises et de partir en tournée, le magazine Rolling Stone s’est invité. En août, il lui consacrait un portrait fleuve et sa une. «Billie, range ta chambre avant de partir», lui intimait sa mère. Le journaliste Josh Eells notait que la petite sera sans doute la seule pop star de l’histoire à consulter un pédiatre. «C’est étrange. Dans la salle d’attente, il y a des enfants de 4 ans et Billie Eilish.» Elle est aussi la première à squatter le sommet des charts, de l’Angleterre à l’Australie, en étant une enfant du IIIe millénaire.

En guise de réponse aux injonctions maternelles, Billie roule les yeux et soupire. A fleur de peau, elle endosse son succès même si parfois son corps exprime le stress en éruptions cutanées. Malgré son apparente détermination, Billie avoue ses angoisses au point de vomir ou d’appeler sa génitrice qu’elle rejoint au lit lorsque ses nuits, un peu trop agitées, sont peuplées de cauchemars, point de départ de son inspiration. Reste à savoir comment elle va évoluer, grandir, s’épanouir. Durer. Elle dit qu’elle n’ira pas au-delà de 27 ans, comme Amy Winehouse, Hendrix, Morrison et Kurt Cobain. Si elle aime jouer à faire peur, Billie est bien du côté des vivants. On n’est pas sérieux quand on a (encore) 17 ans.


Un album et des récompenses

«When We Fall Asleep, Where Do We Go?», sorti en mars dernier, a été unanimement accueilli par la critique pour son éclectisme.

Sur la pochette de son album «When We Fall Asleep, Where Do We Go?», on découvre Billie Eilish les yeux révulsés en personnage d’horreur. L’image, signée Kenneth Cappello, reflète l’univers angoissé de la jeune artiste de 17 ans.

L'album a été nommé 11 fois aux American Music Awards où Billie Eilish a remporté deux victoires.


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