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© Michael Raaflaub

La BNS a-t-elle bradé la «fortune du peuple?»

Publié jeudi 3 septembre 2020 à 08:42
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Publié jeudi 3 septembre 2020 à 08:42 
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Alors que le prix de l’or atteint des sommets historiques, la vente de 1550 tonnes de métal jaune par la Banque nationale suisse dans les années 2000, à un quart du prix actuel, a de quoi susciter des regrets. Vingt ans après, le débat entre pro- et anti-or est toujours aussi âpre.
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«On dit que les Suisses aiment l’argent. C’est une calomnie. Ils aiment l’or aussi.» C’est par cette boutade, présentée comme un vieil adage par son auteur, que commence un article publié par notre confrère Jeune Afrique, en février 2018. Un lazzi qui n’en est pas un puisque notre pays dispose bel et bien du plus important stock d’or par habitant du monde: 128 g. Loin devant les Libanais (48 g), les Allemands (42 g), les Français (38 g) et les Américains (26 g). Autrement dit, 7265 francs par tête de pipe (prix au 28 août), s’il prenait la lubie à notre banque nationale de partager chrétiennement les 1 040 000 lingots (1040 tonnes) qu’elle conserve encore dans ses «caves» (70% du stock), à la Banque d’Angleterre (20%) et à la Banque du Canada (10%). Un «monolithe» qui culminait à 2590 tonnes à la fin des années 1990, avant la vente de toutes les controverses. De quoi nous interroger sur la relation «picsoukienne» que nous entretenons avec la «relique barbare» comme la qualifie Warren Buffett, le célèbre «oracle d’Omaha», récemment devenu acheteur sur l’or après l’avoir détesté et décrié pendant des décennies.

Notre aurifère-dépendance remonte en fait à des temps immémoriaux puisque nos coffres, qui n’étaient pas encore ceux de la BNS et de la Confédération, abritaient déjà l’or des huguenots, contraints de fuir la France en 1685. Un début. Car à force de s’appuyer sur sa neutralité, sa stabilité politique et la discrétion légendaire de ses banquiers, la Suisse finit par s’imposer comme le refuge naturel du précieux métal au fil des siècles. Quant à notre propre trésor, c’est surtout peu avant la Première Guerre mondiale qu’il fut amassé, via des achats considérables à nos voisins, préoccupés par d’autres soucis. A tel point qu’en 1918, la couverture or de nos billets de banque en circulation atteignait 80%. Deux fois le minimum légal.

En parallèle, notre réputation d’excellence en matière de raffinage, symbolisée par la règle des «quatre neuf» – 99,99% de pureté garantie, ce qui n’existe nulle part ailleurs –, contribua à nous propulser au rang de leader mondial du secteur. Vous l’ignorez peut-être, mais la Suisse abrite quatre des six sociétés les plus importantes de la planète dans le domaine. Deux tiers de l’or du monde sont ainsi affinés chaque année sur notre territoire, entre le Tessin et le canton de Neuchâtel. Par conséquent, en valeur, l’or se classe parmi les plus importants produits d’importation et d’exportation du pays. Derrière les pharmas, certes, mais devant l’horlogerie, les machines-outils et… le chocolat, bien sûr. Un quasi-monopole qui fait des envieux mais laisse aussi parfois un arrière-goût de scandale. De l’or des nazis à l’empreinte écologique laissée par l’extraction, en passant par les conditions de travail dans les mines, le travail des enfants et le manque de transparence de la filière, la Suisse se trouve régulièrement dans la ligne de mire des groupes de défense des droits de l’homme et de l’environnement.

Michael Raaflaub
Kaspar Villiger, chef du Département fédéral des finances, a influé sur la vente des «bijoux de famille» et ne regrette rien. En 2003, quand un député lui demandait où se trouvait l’or, il avait dit: «Je ne le sais pas, je n’ai pas besoin de le…

Bref. Vous l’aurez compris, la tumultueuse mais belle histoire d’amour entre «la relique barbare» et la Suisse ne date pas d’hier et semblait promise à une idylle éternelle. Sauf que, comme tout le monde le sait, les histoires d’amour finissent mal en général. En l’occurrence, c’est au début des années 2000, lorsque l’obligation constitutionnelle de couvrir 40% des émissions monétaires en métal jaune fut abandonnée, qu’intervint le clash. Alors que le Conseil fédéral venait de jurer ses grands dieux de n’avoir nullement l’intention de vendre ce qu’il appelait «la fortune du peuple», la BNS annonça un beau matin son intention de s’en débarrasser. «Une trahison» que Luzi Stamm, qui jeta toutes ses forces de conseiller national UDC dans la bataille pour tenter de sauver «les bijoux de famille», n’a pas encore digérée. «J’ai sacrifié trois ans de ma vie à ce combat. L’idée de voir partir ce trésor me retournait l’estomac. Une douleur qui a instantanément resurgi quand vous m’avez téléphoné», confesse l’ex-sénateur argovien de 68 ans, vingt-huit ans sous la Coupole (de 1991 à 2019). Il porta par la suite, en 2014, une initiative devant le peuple visant à obliger notre banque centrale à posséder 20% de ses actifs en or physique. L’affaire se solda par un monumental fiasco (26% de oui). «Avant la votation, les sondages étaient bons, mais il a suffi de deux ou trois interventions télévisées de Thomas Jordan, le toujours actuel président de la BNS, pour retourner l’opinion», se lamente Luzi Stamm.

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«L’or et la liberté économique sont inséparables. Sans l’étalon-or, il n’y a aucun moyen de protéger l’épargne»Alan Greenspan, ancien président de la Réserve fédérale américaine

Or, donc! Fin 1999, nous avions sur les bras (!) 2590 tonnes d’or. Soit 8% de tout le stock officiel du monde. Une pépite géante inscrite au bilan de la BNS à… 4600 francs le kilo. Je répète pour ceux qui penseraient avoir mal lu ou que c’est une erreur: 4600 francs le kilo! Et là, figurez-vous que, sous la pression de divers lobbies et d’économistes de haut rang, Hans Meyer (le Thomas Jordan d’aujourd’hui), Kaspar Villiger (le chef du Département fédéral des finances de l’époque) et une majorité de ses alter ego cantonaux ont pensé que ce trésor de guerre prenait trop de place. Que la Suisse était assez riche comme ça et que ce dernier représentait plus une charge qu’une chance. «De l’or excédentaire, comme ils le qualifiaient. Pour bien faire croire aux gens que nous en possédions beaucoup trop. Comme si un trésor pouvait être trop grand», ricane Luzi Stamm.

L’analyse faite à l’époque par la BNS est toujours d’actualité.

Finalement, la vente de «la fortune du peuple» fut actée sans que ce dernier et le parlement soient consultés. «Tout était fomenté en coulisses, par petits groupes. Et les «vendeurs» ont habilement détourné la question de fond en brandissant les milliards de bénéfice découlant de l’opération», se souvient l’agrarien alémanique. Dès lors, le débat devint très émotionnel, passionné même. Mais, comme prévu, les discussions tournèrent essentiellement autour de la répartition du bénéfice, pas sur la vente elle-même. Les cantons voyant briller au loin ce dividende extraordinaire (21,1 milliards de francs furent distribués en 2005), peu de voix s’élevèrent finalement pour tenter de faire dérailler le projet. C’est ainsi qu’entre 2000 et 2005, le tas d’or sur lequel nous étions assis fondit comme neige au soleil. Vendu sur annonce. Une erreur de débutant, selon Alan Greenspan en personne, président de la Réserve fédérale américaine de l’époque, qui fit chuter le cours de la précieuse matière et perdre quelques centaines de millions à la Suisse.

Douze ans après l’envol des derniers lingots, la flambée du prix du métal jaune échauffe et agite de nouveau les esprits. Avec, à la clé, cette question à pas loin de 70 milliards: la Suisse, et sa sacro-sainte banque centrale, a-t-elle été bien inspirée de se délester d’une grande partie de «la fortune du peuple»? Autant vous le dire tout de suite, cette enquête ne vous apportera pas de réponse définitive. Et pour cause, les avis sont si diamétralement opposés et tranchés que pro- et anti-épargne or semblent à jamais irréconciliables.

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Warren Buffet a bâti sa fortune à coups de placements judicieux. Toute sa vie, il a critiqué l’or à cause de son rendement nul, avant de se raviser, il y a quelques semaines, en investissant massivement dans une mine d’or...

La preuve: pour l’économiste vaudois Vincent Held, «en bradant 1550 tonnes d’or à vil prix, le monde politique suisse a commis la plus grande erreur de son histoire, dont le peuple prendra tôt ou tard conscience». «Fadaises», rétorque l’ancien doyen d’HEC Lausanne et professeur honoraire Thomas von Ungern-Sternberg, qui a naguère milité pour la dispersion du butin. «Ce prétendu trésor avait zéro rendement, son stockage encombrait les coffres et coûtait une fortune en assurance.» Et le professeur d’origine allemande, à la retraite, qui entonne le célèbre Non, je ne regrette rien d’Edith Piaf, pour bien enfoncer le clou, ne changera jamais d’avis. Si la décision n’avait tenu qu’à lui, ce ne sont d’ailleurs pas 1550 tonnes (1 550 000 kilos), mais la totalité du stock que la BNS aurait vendue. Une vision qui avait fait sortir de ses gonds l’éditeur Pierre-Marcel Favre qui, au détour d’une chronique au vitriol publiée dans Le Matin Dimanche du 11 février 2007, exprimait ainsi son courroux: «Cet expert en métal nous a potentiellement fait perdre 11,4 milliards de francs. Et si les «mauvais stratèges» de la BNS l’avaient suivi en soldant la réserve, nous aurions perdu le double de cette somme déjà extravagante. Et cela vient d’un enseignant, théoriquement de haut vol, payé par l’Etat.» Treize ans plus tard, l’éditeur lausannois est toujours aussi remonté.

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«Ce prétendu trésor avait zéro rendement et son stockage encombrait les coffres»Thomas von Ungern-Sternberg, ancien professeur honoraire à HEC Lausanne

Il faut dire que, entre-temps, d’extravagants, les chiffres sont devenus vertigineux. On calcule. De 18 451 francs en moyenne le kilo à l’époque de la vente, le prix moyen de ce dernier atteint désormais près de 60 000 francs. Une bête multiplication indique donc qu’au lieu d’encaisser 28,5 milliards de francs, la BNS recevrait aujourd’hui 93 milliards pour ses 1550 tonnes. «De quoi financer deux crises du coronavirus», raille un économiste sous le couvert de l’anonymat. C’est d’ailleurs à cette volonté de conserver une poire pour la soif, comme on dit, que s’accrochaient Luzi Stamm et ses quelques disciples. «Encore une hérésie», remballe Thomas von Ungern-Sternberg. «En plus d’un siècle, la Suisse a traversé deux guerres, deux chocs pétroliers et plusieurs crises économiques sans qu’un seul gramme d’or ait été vendu pour venir en aide à la population. Bien sûr, l’or touche à l’imaginaire collectif et est l’objet de tous les fantasmes. Mais, fondamentalement, ce stock était inutile et le serait sans doute resté pour les cent prochaines années», persiste l’enseignant, qui se targue d’avoir fait pression sur le parlement et le Conseil fédéral afin de donner, par le biais de la refonte de la Constitution, de nouvelles prérogatives à la BNS. «Il suffit de comparer le rendement de l’or avec celui des bourses mondiales, ces trente dernières années, pour se rendre compte que nous avons eu raison. Même si le prix du métal jaune a été multiplié par quatre depuis la vente, cela reste des cacahuètes à côté du Dow Jones ou du Nasdaq (les indices boursiers phares américains, ndlr). De grosses cacahuètes certes, mais des cacahuètes quand même.» Punkt schluss!

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De son côté, Luzi Stamm n’en démord pas. «Toutes sortes de valeurs et de monnaies, même les plus fortes, comme le Deutsche Mark, ont fini par disparaître alors que l’or a traversé les âges sans perdre de son lustre. Au Moyen Age, une once permettait d’acheter un très beau costume. Des siècles plus tard, même si le prix du costume a été multiplié par 100 ou par 1000, une once permet toujours le même achat.» Et de citer le célèbre banquier zurichois Ferdinand Lips, expert international en métaux précieux, décédé en 2005, en forme de preuve ultime: «Mon expérience m’amène à penser que le système monétaire est en voie de désintégration. Si tel est le cas, l’or célébrera sa résurrection. La situation actuelle, caractérisée par un endettement sans précédent des nations et des citoyens, ne peut durer éternellement.» Une prophétie, soit dit en passant, reprise quelques années plus tard par Alan Greenspan: «L’or et la liberté économique sont inséparables. Sans l’étalon-or, il n’y a aucun moyen de protéger l’épargne contre la confiscation par l’inflation.»

Contacté, Kaspar Villiger reste droit dans ses bottes, aux côtés de Thomas von Ungern-Sternberg. «L’analyse faite à l’époque par la BNS est toujours d’actualité, quel que soit le prix actuel de l’or. Ce dernier ne joue aucun rôle dans l’évaluation de la décision prise à ce moment-là», nous a fait savoir l’ancien président de la Confédération PLR. Avant d’ajouter, avec une pincée de mauvaise foi: «Après un débat démocratique, le peuple a pu se déterminer sur l’attribution du produit de la vente (un tiers à la Confédération et deux tiers aux cantons, ndlr). Mais ce n’est pas à lui de décider combien la BNS doit investir dans l’or, en titres divers ou en devises étrangères. Il y a eu un long va-et-vient avant de procéder à la vente du stock, mais le processus démocratique a été respecté.» Dont acte. La dernière salve revient à Luzi Stamm: «La vérité, c’est qu’il n’y avait aucune raison de vendre cet or. Les 21 milliards sont partis en fumée dans des affaires quotidiennes diverses et variées. Le milliard encaissé par le canton d’Argovie n’a, par exemple, même pas suffi à couvrir le trou de la caisse de retraite des enseignants et le coût d’assainissement de la décharge de déchets dangereux de Kölliken.»

Alors, qu’en pensez-vous? La BNS a-t-elle oui ou non bradé «la fortune du peuple»?


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