Aller au contenu principal
Publicité
© Blaise Kormann

Boris Cyrulnik: «Le masque est devenu notre nouveau grigri»

Publié jeudi 10 septembre 2020 à 11:07
.
Publié jeudi 10 septembre 2020 à 11:07 
.
Le masque obligatoire imposé à Paris et dans d’autres grandes villes pour prévenir un éventuel rebond du Covid-19 est surtout une manière de se rassurer en surfant sur la pensée magique, estime le psychiatre français Boris Cyrulnik, le père de la résilience, qui plaide pour une nouvelle culture fondée sur le ralentissement. Interview.
Publicité

Il nous avait accordé une interview par téléphone au début de l’épidémie, au mois de mars, en plein confinement, et nous l’avons retrouvé pour une nouvelle interview, en tête à tête, vendredi 4 septembre, dans sa belle maison qui fait face à la mer à La Seyne-sur-Mer, à côté de Toulon. Boris Cyrulnik nous accueille sans masque, avec la même gentillesse et le même sourire que lors de nos précédentes rencontres, mais il préfère cette fois qu’on ne se serre pas la main et il nous salue en mettant la main sur le cœur. A 83 ans, le célèbre psychiatre français, inventeur du concept de résilience, observe avec son esprit libre et son insatiable curiosité cette drôle de planète qui, en quelques mois à peine, a été chamboulée de fond en comble par un obscur virus surgi de nulle part, à la fin de l’année dernière, dans un marché de Wuhan, en Chine.

>> Lire l'interview:«Après l'épidémie, il y aura une explosion de relations»

- L’obligation du port du masque à Paris et dans d’autres villes, dans la rue, les magasins et les entreprises, c’est le triomphe de la raison ou de la déraison?
- Boris Cyrulnik: Le fait de porter un masque est rationnel, le fait de l’imposer est une décision politique. Le fait de le porter est rationnel puisque le virus se transmet par les mains et par la bouche, avec les postillons. Si l’on porte un masque, le virus va s’éteindre plus rapidement. C’est un raisonnement probabiliste, statistique.

Blaise Kormann
Portrait dans son jardin

- Vous ne pensez pas qu’on impose le masque à contretemps, alors que le danger lié au virus est largement dépassé?
- Je pense qu’on a eu du mal à entrer dans une stratégie de lutte contre le virus. Moi comme les autres! Quand j’ai appris qu’il y avait un virus, j’avais une réunion à Nice et j’ai serré la main à tout le monde. C’est la culture occidentale. Quand vous allez dans un pays asiatique, on ne se serre pas la main, on ne s’embrasse pas. Dans les pays arabes, les femmes sont masquées. Quand je travaillais en Syrie et au Liban, j’étais frappé par le fait que les enfants reconnaissent toujours leur mère dans un groupe de femmes qui sont des fantômes noirs, en tchador. L’enfant ne se trompe jamais, il se dirige toujours vers sa propre mère. Il la reconnaît à la démarche, à la forme, à la voix.

- Le visage n’est pas primordial?
- Si, et nous sommes même, les êtres humains, les virtuoses du traitement des informations faciales. Aucune espèce n’est aussi précise que nous, parce que nous avons dans le lobe pariétal droit une petite zone de neurones déterminée pour traiter la moindre variation des mimiques faciales. Un clignement des yeux, une crispation, une amorce de sourire… Même les bébés préverbaux, avant l’âge de 2 ans, perçoivent la différence d’information quand leur mère est triste ou quand elle est gaie, quand elle invite au jeu, quand elle menace…

- Les gens sont souvent heureux en mettant leur masque: c’est comme un jeu d’enfant ou comme une allégeance au groupe?
- Je ne dirais pas qu’ils sont heureux, mais ils ont une émotion. Il y a presque une érotisation de l’angoisse, ils ont l’impression en mettant le masque de se protéger et de jouer. Dans les pays en guerre, à quoi jouent les enfants? A la guerre! Dans les pays en paix, à quoi jouent les enfants? A la maîtresse, au docteur, à tous les thèmes de la vie. Le thème de notre vie actuellement, c’est le virus. Donc les gens jouent à mettre le masque et ils se sentent mieux, comme les enfants se sentent sécurisés quand ils jouent à la guerre dans un pays en guerre.

- Vous mettez un masque?
- Quand je vais en ville, je le mets parce que j’ai peur d’angoisser les autres en ne le mettant pas. Mais quand je parle avec quelqu’un, j’ai envie de l’enlever. J’ai l’impression que je le trompe, parce que je sais qu’il ne peut pas traiter toutes les informations de mon visage. Au carnaval de Venise, se masquer permettait des débauches sexuelles, puisqu’on ne savait plus qui était qui.

Blaise Kormann
«Je m’installe volontiers dans mon jardin pour réfléchir. J’ai la passion de comprendre la vie des êtres humains et du monde.»

- Les scientifiques sont très partagés sur l’efficacité supposée du masque.
- J’ai lu des papiers de virologues qui disent qu’en parlant, on fait un véritable nuage de postillons qui est bourré de l’ADN du virus. Moi, je les crois, parce que je crois en la science. Au contraire, si je ne crois pas en la science, je vais dire que ce n’est pas vrai, comme le disent Bolsonaro, Trump, Boris Johnson au début. Boris Johnson a été hospitalisé, Bolsonaro a laissé se développer au Brésil une épidémie terrifiante.

- J’ai l’impression que ce virus a ravivé une angoisse venue du fond des âges, celle de la peste, et que le masque est devenu une sorte de grigri.
- Oui, absolument. On a toujours vécu avec des épidémies, mais on l’a oublié ces dernières années, même s’il y a eu l’épidémie de sida et, en Afrique, l’épidémie d’Ebola qu’on a réussi à juguler grâce au confinement. L’armée encerclait le village et les gens ne mouraient que dans ce village. Si l’on n’avait pas encerclé le village, le virus d’Ebola aurait tué des centaines de milliers de gens. Je pense qu’un jour, il y aura une épidémie d’Ebola qu’on ne pourra pas juguler.

- C’est fatal?
- Oui, parce que depuis que l’homme fabrique de la civilisation, il fabrique des stocks d’aliments et il les transporte, c’est-à-dire que la civilisation ne fabrique pas le virus mais qu’elle en fabrique les piliers. Il y a des virus dans la nature, les animaux ont des virus, mais comme il n’y a pas de civilisation, l’épidémie s’éteint rapidement. On fabrique le virus dans des élevages intensifs de viande et on le transporte en bateau, en avion. En 1348, un Européen sur deux est mort dans l’épidémie de peste et quand, en 1720, il y a eu une nouvelle épidémie à Marseille, l’armée a encerclé la ville, les soldats tiraient sur les gens qui voulaient fuir. La mort était enkystée. Mais aujourd’hui, avec les transports, on ne peut plus enkyster les épidémies. Donc le masque prend le relais avec l’effet d’une protection magique.

- La pensée magique n’est-elle pas absurde à l’heure d’internet?
- Le développement de la technologie renforce paradoxalement l’esprit magique. Si vous ne me croyez pas, allumez votre ordinateur ou faites un Skype! Chaque fois que je fais un Skype, j’éprouve une impression de magie. Les sectes recrutent d’ailleurs beaucoup plus chez les scientifiques que chez les ouvriers ou les paysans. Beaucoup de gens font des rituels de lavage des mains ou de port du masque pour accomplir un rituel de protection magique. Je suis protégé si je mets le masque comme je suis protégé si j’ai une patte de lapin ou si j’ai une amulette. Les chrétiens croient que si je mets une croix autour de mon cou, je serai protégé. On a tous des mécanismes de porte-bonheur. Il y a des sportifs qui veulent avoir des chaussettes blanches parce qu’ils ont gagné une fois avec des chaussettes blanches.

- Il y a peu de nouvelles hospitalisations et de morts depuis deux mois, même si l’augmentation du nombre de tests – plus de 100 000 chaque jour en France, contre 5000 en mars – entraîne mécaniquement une augmentation du nombre de gens ayant été en contact avec le virus sans développer de symptômes. N’est-il pas absurde d’imposer le masque quand le virus a déjà reculé?
- L’épidémie n’a pas complètement reculé, même si elle est en train de le faire. Le virus change de forme, il est sans doute moins agressif. Il change de cible et s’attaque plutôt aux jeunes qui résistent mieux. Avec la rentrée, je pense qu’il va y avoir un rebond de l’épidémie jusqu’à la fin septembre.

- Avec le masque, les gens ont-ils renoncé avec plaisir à leur liberté?
- La liberté est un concept très ambivalent. Car si vous refusez de porter le masque, vous avez aussi le droit de refuser d’être soigné, un jour, si vous tombez malade. Dans le premier cas, vous allez parler de liberté; dans le deuxième cas, vous allez appeler au secours et là, vous serez heureux de perdre votre liberté. On n’a pas la liberté de voler comme les oiseaux, on n’a pas la liberté de vivre dans l’eau comme les poissons, on n’a pas la liberté d’être immortel, on n’a que des degrés de liberté et c’est pour cela qu’il est précieux de les préserver.

- On préserve sa liberté en y renonçant?
- Une journaliste qui m’avait posé la même question et à qui j’avais fait la même réponse, m’a dit ensuite: «J’ai eu un cancer du sein. J’ai découvert une rondeur dans le sein, je suis allée voir un médecin qui m’a instantanément privée de liberté. Il m’a dit: «On va essayer de vous sauver le sein, on va vous opérer à telle date et à telle heure, vous viendrez à tel service hospitalier, vous ne mangerez pas, vous prendrez tel médicament, vous ferez des rayons…» Ce médecin a pris possession de mon âme, j’ai été totalement privée de liberté.» C’était soit elle gardait sa liberté et elle risquait de mourir, soit elle consentait à perdre momentanément sa liberté et elle augmentait ses chances de survie. Devinez ce qu’elle a choisi!

- Ceux qui refusent le masque sont des rebelles, des résistants?
- Ce sont des gens qui sont dans le déni ou qui veulent jouer avec la mort. Tous les adolescents jouent avec la mort. Le déni de la mort me permet de vivre sans angoisse mais, en même temps, il m’empêche d’affronter le danger réel qui est un danger invisible. Le masque peut être le chemin de la dictature, c’est vrai, mais ne pas le mettre, c’est revendiquer la liberté à un prix qui peut être très élevé. La liberté, c’est le risque de la mort.

Blaise Kormann
Boris Cyrulnik dans son bureau envahi par les livres, où il travaille chaque matin dès 7 heures. «Seul, je ne mets pas de masque, mais je le mets en général quand je reçois des visiteurs.»

- Le virus n’est-il pas en train de fabriquer une société infantilisée?
- Il y a un danger. On constate qu’après une crise, quand on se remet à vivre, on invente une autre forme de vie. Il y a l’apparition d’une nouvelle société, mais une nouvelle société, ça ne veut pas dire forcément une société meilleure. Le risque, c’est qu’un prétendu sauveur autoritaire apparaisse en disant: «Moi, je sais ce qu’il faut faire, votez pour moi!» Hitler l’a fait en Allemagne. Au Brésil aussi, Bolsonaro a été élu démocratiquement…

- Macron impose le masque obligatoire alors que Bolsonaro laisse les gens libres.
- Bolsonaro laisse la liberté aux gens parce qu’il dit que le danger n’existe pas. Donc il leur donne en réalité la maladie et la mort.

- Je préfère vivre au Brésil sans masque qu’à Paris avec un masque.
- Donc vous acceptez la mort.

- Est-ce qu’elle ne fait pas partie de l’aventure humaine?
- Elle fait partie de l’aventure tout court. Tout ce qui est vivant meurt, que ce soient les animaux, les plantes, les êtres humains, même les planètes. Si l’on meurt, c’est qu’on a eu la chance d’être vivant. Les Romains valorisaient le suicide parce qu’ils disaient que c’est la dernière liberté. Je veux être libre et si un jour je suis malade, je me suiciderai. Si on choisit de ne pas se masquer, c’est qu’on a décidé que la mort est notre dernière liberté.

- La crise va laisser des traces?
- Oui, bien sûr, elle a provoqué des envies de changement de vie. Beaucoup de gens ont découvert le plaisir du ralentissement, parce que les cultures du sprint, comme aux Etats-Unis ou au Japon, provoquent des dégâts psychologiques majeurs.

- L’avenir est à la «slow life»?
- J’ai préparé avec un groupe d’experts un rapport que je vais remettre au président Macron mardi 8 septembre: le maître-mot de nos suggestions, c’est le ralentissement. Il faut retrouver un rythme plus lent et plus humain: le ralentissement du développement, le ralentissement de la consommation, le ralentissement des voyages. Qu’est-ce qui a le plus de valeur pour nous? Est-ce que c’est de consommer un maximum de viande et d’aller passer un week-end en Thaïlande ou est-ce que c’est de favoriser une consommation plus locale et de moins se déplacer? Si l’on choisit de ralentir, le virus n’aura plus de force et il s’éteindra de lui-même.


Newsletter L'Illustré Recevoir la newsletter L'Illustré