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© PATRICK MARTIN/24HEURES

Braquages en série au Mont-sur-Lausanne

Publié mercredi 26 juin 2019 à 08:36
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Publié mercredi 26 juin 2019 à 08:36 
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Les braquages de fourgons blindés se multiplient 
en Suisse, nouveau «terrain de jeu» du grand banditisme. Un an après une première attaque, 
qui aurait rapporté des clopinettes, selon nos informations, un gang a remis ça au Mont-sur-Lausanne dans la nuit du 19 au 20 juin.
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Même heure, même endroit, même société de convoyage, même mode opératoire et même «feu d’artifice» final avec, en guise d’engins pyrotechniques, les véhicules du convoi. Des images de guérilla urbaine bientôt classiques au Mont-sur-Lausanne, théâtre d’un second braquage de fourgon blindé dans la nuit du 19 au 20 juin.

Le scénario est en effet un remake de l’attaque du 12 avril 2018, laquelle s’était soldée par un cuisant échec pour les gangsters, selon le procureur chargé de l’enquête. «Le butin n’avait pas atteint 100'000 francs alors que le fourgon transportait des dizaines de millions», confie Pascal Gilliéron. Et cette fois? «Nous ne communiquons pas sur les montants dérobés», coupe Jean-Christophe Sauterel, le chef communication et prévention de la police cantonale vaudoise. Aux médias qui l’ont interpellé, Julien Aubry, le procureur chargé de cette nouvelle enquête, n’en dira pas plus. Par chance, cette attaque d’une rare violence, perpétrée dans la zone industrielle En Budron, n’a fait qu’un blessé léger, l’un des deux convoyeurs.

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Après l’attaque éclair, des centaines de billets de banque jonchaient le sol.

Qui a fait le coup?

Une question taraude désormais les enquêteurs: les deux attaques sont-elles «l’œuvre» de la même bande? «Impossible à dire à ce stade», indique Pascal Gilliéron, en consentant que l’enquête qu’il a diligentée depuis 2018 n’a donné aucun résultat pour l’instant. «Ce n’est pas si simple. Nous ne sommes pas dans "Les experts" ou ce genre de série télévisée, se défend-il avant de renchérir: des prélèvements ADN, d’empreintes et des recherches méthodiques de téléphonie mobile ont été effectués mais n’ont débouché sur aucune interpellation, ni identification de suspect. Des analyses d’images vidéo? Encore faut-il qu’il y ait des caméras», se désole le magistrat.

Redoine Faïd, le caïd surnommé «le roi des braquages de fourgons blindés», étant de nouveau derrière les barreaux après sa folle évasion du 2 juillet 2018, sa piste est écartée. «Mais il y a une bonne trentaine de Redoine Faïd en France ou ailleurs en Europe, capables d’organiser et de mener à bien de telles opérations d’une durée d’à peine cinq minutes, assure un grand spécialiste de la criminalité sous le couvert de l’anonymat. Ils disposent d’un réseau mafieux qui leur fournit les informations de base. La date du convoyage, sa logistique et la quantité d’argent ou de valeurs transportée.»

Pour ce superflic, les bandes se composent de trois à douze individus, selon la difficulté de l’opération, le blindage du véhicule, le plan de fuite, etc. «Moins ils sont, moins le partage du butin sera dilué. C’est l’une de leurs obsessions. Certaines opérations ont échoué par manque de personnel, si j’ose dire», ironise notre interlocuteur. Un dénominateur commun relie néanmoins ces sinistres individus, selon ce dernier: leur détermination. «Il est certain que si leur plan d’attaque ou leur fuite sont contrariés par une quelconque opposition, ils utiliseront leurs armes de guerre.»

Que fait la police?

A cet égard, certains s’étonnent que la police cantonale, dont le siège de la Blécherette se situe à un jet de pierre de la scène du crime, ne soit intervenue ni dans un cas, ni dans l’autre. Une question qui irrite Jean-Christophe Sauterel. «D’abord, la police n’a pas pour mission d’assurer la sécurité d’un transport de fonds ou de prévenir son attaque. La sûreté incombe à la société de convoyage à laquelle, en l’occurrence, nous avons donné une série de recommandations après la première attaque», recadre-t-il. «Ensuite, dire que nous n’intervenons pas est tout à fait faux. L’alarme a été déclenchée à peine deux minutes après le début de l’attaque et deux patrouilles ont été dépêchées sur les lieux. Au même moment, les polices communales environnantes et les polices cantonales valaisanne, genevoise et fribourgeoise ainsi que les gardes-frontières ont été alertés», détaille le porte-parole, réfutant la thèse selon laquelle la police ne serait pas armée pour faire face à ce type d’événement.

«Depuis 2015, à la suite des attentats terroristes qui ont ensanglanté l’Europe, les polices romandes se sont unies autour du concept dit «Amok». En clair, tous les policiers ont été formés et équipés et sont à même d’intervenir lors d’un attentat où le but d’un assaillant serait de faire un maximum de victimes. Chacun d’entre eux possède un gilet porte-plaques contre les calibres de guerre, un casque balistique et un fusil d’assaut militaire», énumère le communicant, tout en reconnaissant que ce dispositif ne peut pas être performant dans le cas d’attaques éclairs comme celles du Mont.

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Avant de quitter les lieux, les truands ont allumé un véritable feu d’artifice, utilisant les véhicules du convoi comme engins pyrotechniques.

Pourquoi la Suisse?

En Suisse, la liste des attaques de fourgons s’allonge. En 2017, la même société de convoyage s’est fait dérober 40 millions dans la banlieue de Nyon (VD), butin entre-temps récupéré. L’une de ses concurrentes a enregistré pas moins de cinq braquages depuis 2013. Comment expliquer cette «affection» des braqueurs pour notre pays? «Des sommes énormes circulent sur vos routes. Et France 3 en a fait une large publicité lors du braquage de Nyon. Souvenez-vous de cette interview surréaliste du directeur interrégional de la police judiciaire de Lyon déclarant au journal de 20 heures "avoir renoncé à compter les billets remplissant les vingt-cinq sacs retrouvés tellement il y en avait (sic)". Il est clair que ce genre de déclaration met l’eau à la bouche de tous les truands du continent», confie notre superflic.

De son côté, Jean-Christophe Sauterel met le doigt sur une raison beaucoup moins cocasse, quoique… L’article de loi sur la circulation routière qui interdit aux véhicules de plus de 3,5 tonnes de rouler entre 22 heures et 5 heures du matin. «A ces heures-là, on peut rouler avec de gros camions remplis de fleurs coupées ou de denrées périssables, mais pas avec de l’argent ou d’autres valeurs. Du coup, les fourgons de convoyage utilisés représentent des proies plus faciles à transpercer», regrette le policier.

«La loi va changer. Un jour. Bientôt…»

A la suite de la recrudescence des attaques, l’Association des entreprises suisses de services de sécurité, soutenue par la police vaudoise, a donc demandé à l’Office fédéral des routes (Ofrou), une autorisation spéciale pour le transport de valeurs par poids lourd. Dans la foulée, le conseiller national Olivier Feller (PLR/VD) a déposé une motion dans ce sens auprès du Conseil fédéral le 7 mai dernier. Hier, aux yeux de Guido Bielmann, le porte-parole de l’office. Et justement, ce genre de changement prend du temps dans notre pays, précise-t-il: «D’autant que celui-ci concerne plutôt l’ordonnance sur les règles de la circulation routière que la loi. Il doit passer par le parlement ou même devant le peuple, le cas échéant. A ce jour, la question se trouve sur la table du Conseil fédéral, qui évalue la situation et qui peut ensuite adopter l’ordonnance. Quand? Impossible à dire. Cet automne ou le printemps prochain peut-être», confie Guido Bielmann qui, à demi-mot, soupçonne les sociétés de sécurité de procéder à des convoyages de nuit par souci d’économiser sur les transports.

D’ici à ce que le cadre législatif change, la Suisse n’est donc pas à l’abri de nouvelles attaques. «Ça risque de continuer», craint notre informateur, qui ne manque pas de souligner qu’en France, grâce à des véhicules adéquats et à un système de destruction des billets de banque, les attaques de fourgons ont quasiment disparu.


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