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© Keystone

Bruno Ganz, l'envol

Publié mardi 19 février 2019 à 09:07
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Publié mardi 19 février 2019 à 09:07 
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Il a joué l’ange et le dictateur, les grands-pères attachants et, pour son ultime rôle, un chanoine tout empreint d’humanité dans le deuxième film du Lausannois Germinal Roaux. Bruno Ganz, mort samedi dernier à 77 ans, avait accordé à L’illustré ce qui restera sa dernière interview. Souvenirs.
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Le 16 février au matin, entouré de Ruth Walz, sa compagne de longue date, et de son fils Daniel, Bruno Ganz, 77 ans, a succombé à un cancer, à son domicile, sur la rive gauche du lac de Zurich. Une année plus tôt, jour pour jour, le comédien assistait à la première projection de «Fortuna», du réalisateur lausannois Germinal Roaux, qui fut deux fois récompensé – Ours de cristal du meilleur film et Grand Prix du jury international – à l’issue de cette 68e édition du Festival de Berlin.

>> Retrouvez l'entretien du printemps 2018 avec Bruno Ganz

Zurich et Berlin, deux villes emblématiques d’un parcours qui a fait de Bruno Ganz l’un des plus remarquables comédiens de ce pays, une voix et une présence admirées dans le monde entier.

Fils d’ouvrier

A Zurich, à Seebach, précisément, qui n’était alors qu’un petit village, Bruno Ganz est né le 22 mars 1941, premier fils d’un ouvrier suisse et d’une mère originaire d’Italie du Nord. A l’adolescence, c’est un ami éclairagiste au Schauspielhaus qui lui ouvre les portes du théâtre. Rêvant d’horizon plus large, à 20 ans à peine, il s’en va découvrir l’Allemagne. Son chemin passe par Göttingen, où il aidera à transporter le piano de Barbara pour un concert à l’issue duquel elle écrira sa célèbre chanson homonyme.

Bruno Ganz s’arrête ensuite quelques années à Brême, où il rencontre Peter Stein, immense metteur en scène en devenir. Avec ce dernier et quelques-uns des meilleurs comédiens de l’époque, ils fondent à Berlin-Ouest la Schaubühne, un théâtre engagé qui, en ce début des années 1970, bouleverse radicalement le mode de production artistique. Avec notamment la collaboration du dramaturge Botho Strauss, la troupe devient rapidement l’une des plus réputées du monde.

Age d'or

Une quinzaine d’années plus tard, en 1987, dans «Les ailes du désir» («Der Himmel über Berlin»), Bruno Ganz sera Damiel, un ange qui renonce à son immortalité par amour pour une magnifique trapéziste… Restauré l’année dernière par son réalisateur, Wim Wenders, il demeure l’un des films les plus fantastiques de cet âge d’or du «nouveau cinéma allemand» et l’image d’un Bruno Ganz ailé, perché au bord d’un toit (voir photo), une icône du cinéma d’art et d’essai. Un film culte, comme on dit, auquel Germinal Roaux doit une large part de sa vocation, et «Fortuna», son deuxième long métrage, beaucoup de sa beauté émotionnelle et formelle.

Pour en parler, Bruno Ganz, réputé discret sinon farouche, nous avait accordé le 3 avril 2018 ce qui restera l’un de ses derniers entretiens. Rendez-vous avait été fixé à côté de la gare de Zurich, au restaurant du Musée national. Il avait raconté ce tournage aventureux au col du Simplon, à 2000 mètres d’altitude, dans la neige de printemps, et son rôle de prêtre parmi les chanoines d’un hospice bousculé par l’arrivée de réfugiés. D’éducation protestante mais n’allant plus depuis longtemps à l’église le dimanche, il avait confié son «impossibilité à dire que Dieu n’existe pas».

Interprétation saisissante

Il avait encore une fois parlé de «La chute» (2004), dans lequel il interprétait Adolf Hitler d’une façon tellement saisissante qu’elle secoua les spectateurs du monde entier… Et puis, avec ses yeux coquins et son regard d’une douceur amusée, il redevenait tout à coup le formidable grand-père de «Vitus» (de Fredi M. Murer, en 2006) ou celui de «Heidi» (dans le film d’Alain Gsponer, en 2015).

Ponctuée par les admirateurs qui venaient le saluer, l’heure s’était très vite écoulée et l’on n’avait pas eu le temps d’évoquer le quart des quelque 50 longs métrages de sa filmographie, ni tous les réalisateurs de légende - Eric Rohmer, Werner Herzog, Francis Ford Coppola, Theo Angelopoulos - avec lesquels il avait travaillé.

Semblant soudain impatient et fatigué, il était retourné à sa préparation du rôle du grand-père récitant de «La flûte enchantée» de Mozart prévue l’été dernier au Festival de Salzbourg. Hélas, au mois de juillet, le diagnostic d’un cancer de l’intestin allait l’obliger à se faire remplacer à Salzbourg par Klaus Maria Brandauer. En France, il fut aussi contraint d’annuler toutes ses rencontres prévues avec les plus grands médias, comme Libération ou France 2, pour parler de «Fortuna».

Longue ovation

La sortie de ce film en Suisse alémanique sera l’occasion de sa dernière apparition publique, le 9 novembre dernier, à l’Arthouse Le Paris, à Zurich, en compagnie du réalisateur Germinal Roaux, qui raconte: «Il est arrivé après la projection, toute la salle debout l’a salué par une très longue ovation. Il était amaigri et il avait l’air fatigué, mais il a répondu à toutes les questions et même réussi à faire rire la salle. Lui espérait encore qu’il allait s’en sortir, mais je crois que le public sentait que c’était peut-être la dernière fois qu’il le voyait. Je n’ai pas les mots pour dire combien son départ me fait de la peine…»


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