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© Thierry Porchet

«Le burlesque peut être une véritable thérapie pour les femmes»

Publié mercredi 28 octobre 2020 à 08:44
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Publié mercredi 28 octobre 2020 à 08:44 
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Classée parmi les dix meilleures danseuses burlesques d’Europe, Misty Lotus, qui vit de son art et l’enseigne en Suisse romande, évoque une danse sensuelle et dénudée qui n’a rien à voir avec le strip-tease mais avec la reconquête du pouvoir féminin.
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«Quelle est la partie de votre corps que vous préférez?» lance-t-elle à ses élèves dans cette salle de répétition de la banlieue lausannoise. L’une montre ses fesses, avec jubilation, sa voisine avance sa poitrine qu’elle fait trembler de gauche à droite comme une géante dominant le monde, une autre lève une gambette dynamique gainée de noir. Il n’y a pas de fausse pudeur dans les cours de Misty Lotus. «On envoie du feu», jubile cette jeune femme désinhibée.

Mon burlesque a un côté politique!

La musique de Bad Bitch retentit. Rythme pulsé, voix grave et sucrée de la chanteuse. Chacune des élèves va devoir improviser une «enlevée» de gants la plus sexy possible. L’atmosphère est tout de suite beaucoup plus hot. Mais attention, précise Misty, «il ne faut pas confondre burlesque et strip-tease. Le but de ce dernier, c’est l’excitation des hommes, celui du burlesque la réalisation de la femme, la reconquête de notre féminité, une façon d’apprendre à aimer nos corps. Mon burlesque a un côté politique!»

Thierry Porchet
Misty enseigne à Lausanne à une quarantaine d’élèves cette danse sensuelle qui, dit-elle, n’a rien à voir avec le strip-tease.

C’est dit, cette jeune femme de tout juste 30 ans s’inscrit dans la mouvance d’un New Burlesque plus féministe qui lutte contre l’image du corps de la femme soumis aux canons de la minceur et de la chirurgie esthétique. «Toutes les femmes ont un problème avec leur corps», assure Misty dont le public est à 70% féminin. Ce que je fais, c’est une façon rebelle de m’aimer. De redonner leur pouvoir aux femmes. Quand je suis sur scène, on me dit souvent que je suis puissante et c’est le plus beau des compliments!»

Misty Lotus est Yasmine Sengupta au civil, elle a déjà dansé dans toute l’Europe, vécu un an à Berlin, assuré cinq shows par semaine à Londres. Si le Covid-19 n’était pas passé par là, elle aurait été la première danseuse burlesque suisse cette année à se produire au Hall of Fame de Las Vegas, avec une tournée aux Etats-Unis à la clé.

Thierry Porchet
Misty confectionne une grande partie de ses accessoires, comme ce bustier sur lequel elle colle chaque perle à la main.

On est là pour se célébrer

Il faut aller sur son site ou YouTube pour découvrir son univers. Des costumes inséparables de ses prestations, comme celui du dragon, du paon, l’animal emblématique de l’Inde, le pays de son père, décédé lorsqu’elle avait 16 ans, un pays qui continue à l’inspirer. Elle y a vécu de l’âge de 3 mois à 9 ans avant de revenir en Suisse, patrie de sa maman.

Thierry Porchet
Misty dans l'un des somptueux costumes qu’elle effeuille au long de sa danse.

Il y a quelque chose de tectonique dans sa façon de bouger, comme si les puissances de la terre, réveillées par son ardeur, avaient elles aussi envie d’entrer dans la danse. Celle qui évoque la magie de son métier n’a aucun complexe avec ses kilos en trop et sa physionomie loin des critères esthétiques de la danseuse d’opéra. Dans le burlesque, on peut être sensuelle avec n’importe quel physique et séduire avec une taille XXL. «On n’est pas là pour se jauger, se critiquer, on est là pour se célébrer», dira une de ses élèves à la fin du cours. Une autre ose même le mot de thérapie. «Avant, j’étais une fille sensuelle, mais pour mieux me cacher; aujourd’hui, cette danse m’a permis d’affirmer mon véritable moi!»

Autant de déclarations qui ravissent bien sûr leur professeure. Qui a découvert le burlesque en 2011 avec Emma Mylan, pionnière du burlesque suisse à qui L’illustré avait d’ailleurs consacré un article en 2015. «Je suis moins poétique qu’elle dans ma vision artistique, elle veut mettre des étoiles dans les yeux des spectateurs, moi, je dis que les étoiles sont là de toute façon, je peux me montrer plus agressive sexuellement sur scène. C’est le seul endroit où je me sens 100% moi-même!»

Thierry Porchet
A la ville, elle s’appelle Yasmine Sengupta, elle a 30 ans et vit à Morges, où elle promène son chien Sayu. Même en dehors de la scène, les couleurs vives ont sa préférence.

Mon fiancé? Le plus féministe des hommes!

Avec ses origines métissées, la jeune femme confesse avoir souffert de racisme, mais aussi d’hypersexualisation, notamment de la part d’hommes plus âgés. «J’ai vécu aussi deux abus sexuels, une fois à 7 ans par un proche de ma famille en Inde, et un autre à 17 ans, en Suisse, après avoir été droguée. Je n’ai pas porté plainte mais le burlesque a été une manière de me réapproprier ma sexualité, de revendiquer que mon corps m’appartient.»

Thierry Porchet
L’artiste s’est déjà produite à Berlin, où elle a vécu, et à Londres, avec cinq shows par semaine.

Aujourd’hui Yasmine-Misty se déclare volontiers pansexuelle (éprouver du désir et des sentiments amoureux pour une personne indépendamment de son genre, ndlr). Ce qui ne l’empêche pas d’être fiancée à un étudiant qui se destine à la diplomatie, rencontré sur les bancs de Science Po. «Le plus féministe des hommes», clame celle qui pourrait devenir, qui sait, la première danseuse burlesque femme d’ambassadeur… Elle rit, précise que son amoureux ne voit aucun inconvénient à ce que des hommes la regardent avec du désir dans les yeux. «Il sait bien que c’est lui qui rentre avec moi après le spectacle!»

Parfois, Yasmine Sengupta doit tempérer Misty Lotus. La première a besoin de dormir alors que la deuxième est une boule d’énergie qui roulerait toute la nuit. La première s’attelle à la confection des costumes de la seconde, des parures éblouissantes garnies d’échancrures subtiles ouvrant le jeu de l’effeuillage. Elle cite Miss Dirty Martini, Dita von Teese, mais aussi une artiste qui a dansé jusqu’à 74 ans faisant même breveter la mise à feu de ses cache-tétons. Un geste particulièrement impressionnant que la Morgienne a repris à son compte. Sur scène, c’est un fait, Misty Lotus allume le feu dans tous les sens du terme!

Thierry Porchet
Selon Misty, la danse burlesque a une dimension féministe: faire découvrir ou redécouvrir aux femmes leur sensualité, leur pouvoir.

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