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© Valentin Flauraud / VFpix.com

La cause LGBT en étendard

Publié mercredi 5 février 2020 à 08:28
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Publié mercredi 5 février 2020 à 08:28 
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Muriel Waeger, 26 ans, directrice de Pink Cross pour la Suisse romande, milite pour les droits de la communauté LGBT. A quelques jours de la votation du 9 février, rencontre chez elle, à Yverdon-les-Bains.
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A quatre minutes de la gare d’Yverdon à pied, «et deux en courant!», nous retrouvons Muriel Waeger dans son salon. La nature vive de la jeune Argovienne, Vaudoise d’adoption et directrice de Pink Cross pour la Suisse romande, détonne avec l’atmosphère grise de cette fin de mois de janvier. Nous l’interrompons en plein petit-déjeuner. «Pas de soucis, entrez, en ce moment je mange toujours en faisant autre chose!»

Agenda oblige, Muriel Waeger n’est pas loin du surmenage. Et pour cause, la campagne bat son plein. Eh oui, sept ans après l’initiative parlementaire du conseiller national valaisan Mathias Reynard et quelques mois après le dépôt d’un référendum de l’UDF, parti ultra-minoritaire se disant défendeur des valeurs chrétiennes, le pays tranchera enfin en votation ce 9 février: faut-il étendre la norme antiraciste aux victimes d’homophobie?

Valentin Flauraud / VFpix.com
Muriel Waeger adore les romans graphiques, «que mes amis adorent m’emprunter et qui permettent de vulgariser beaucoup de choses sans pour autant les simplifier».

A Yverdon, c’est jour de lessive. Muriel Waeger passe enfin un peu de temps chez elle. Elle coupe son téléphone, «sinon, on ne s’en sortira pas», et raconte. Comment, lorsqu’elle avait 14 ans, alors en échange en Allemagne, elle avait senti le besoin de se politiser. A l’époque, l’Europe a les yeux rivés sur une Suisse qui accepte, à plus de 57% et contre l’avis de presque tous les partis à l’exception de l’UDC et de l’UDF (encore elle), l’interdiction de construire des minarets. «En Allemagne, nous étions traités de racistes.» Premier déclic.

Et pourtant, Muriel hésite. «Mon père faisait de la politique au Parti socialiste. A table, les discussions étaient nombreuses et comme j’étais adolescente, elles m’ennuyaient un peu», sourit-elle. Mais la jeune femme n’arrive pas à lutter contre ce sentiment d’injustice qui la tiraille. «Si je me sentais aussi prise à partie, c’est qu’il fallait que je fasse quelque chose.» Et ce «quelque chose» arrivera deux ans plus tard, lors d’un autre échange en Allemagne. «Je n’avais cours que jusqu’à 14 heures, ce qui me permettait, l’après-midi, de lire les programmes des partis et de m’intéresser de près à l’actualité.» Lorsqu’elle rentre, son frère a adhéré à la jeunesse socialiste et Muriel suit le pas. Elle en deviendra vice-présidente, en 2014, en parallèle de ses études à Fribourg en histoire et mathématiques.

Mais plus le temps passe, plus Muriel Waeger sent le besoin d’avoir une influence sur un sujet plus pointu. «Et puis, ces partis de jeunes ont aussi un rôle formateur, que ce soit pour les débats ou pour les médias. Il est important de savoir laisser sa place pour que la génération suivante se forme et s’engage.»

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Muriel Waeger en balade avec Rosa, le chat de sa coloc.

Après un an de militantisme au Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), elle rejoint la direction de Pink Cross, chargée de la Suisse romande, et devient aussi codirectrice de l’Organisation suisse des lesbiennes (LOS). «Cette opportunité correspondait à un moment, dans ma vie, où pas mal de questions sur ma propre personne s’étaient résolues, si je peux dire ça comme ça.»

Derrière le canapé sur lequel Muriel est assise, il y a des bandes dessinées, des romans graphiques qu’elle apprécie particulièrement. Sur la table, une tasse sur laquelle elle a dessiné une vulve d’un côté et un clitoris de l’autre. «Je me doutais depuis longtemps de ma bisexualité, reprend Muriel. Disons que cela s’était confirmé et que, surtout, je ne pouvais plus le nier puisque je sortais avec une femme.»

Depuis, elle porte l’étendard des revendications de la communauté LGBT. «Ce qui est intéressant, c’est qu’ayant l’habitude de sortir avec les hommes, je me suis comportée de la même manière avec les femmes, comme se tenir la main dans la rue ou se montrer des gestes d’affection en public. Mais la perception des gens peut être violente. Il y a des regards insistants, des insultes, des remarques déplacées, comme des propositions de plan à trois, ou un homme qui nous demande de nous embrasser devant lui. Les personnes homosexuelles ne se sentent plus le droit d’être libres, d’être spontanées. Vous comprenez que dès que vous prendrez la main de votre partenaire dans la rue, c’est vous qui serez provocant et ce sera à vous d’en assumer les conséquences.»

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Muriel trace le slogan de la campagne, «Stop à la haine», sur une pancarte pour une prochaine manifestation.

Cette violence insidieuse, normalisée et presque structurelle, c’est le nerf de sa guerre. «Et notamment parce que les personnes homosexuelles elles-mêmes ne la voient plus. Il vous est arrivé quelque chose une fois, alors vous prenez vos précautions pour que cela n’arrive plus et vous avez l’impression de vivre normalement.» Muriel Waeger raconte aussi ce jour, sur un pont à Yverdon, où elles se sont fait traiter de «sorcières de Satan» ou de «lesbiennes de Yougoslavie». Et comment «jamais [elles n’auraient] imaginé porter plainte ou même en parler si cette votation n’avait pas existé».

Derrière le canapé, Rosa, 1 an et demi, s’agite. Rosa, pour Rosa Luxemburg, c’est le chat de la coloc. Enfin, plutôt un des chats, parce qu’il y a aussi Lénine. «Mais ce n’est pas moi qui l’ai appelé comme ça!» rigole Muriel. Souvent, elle promène Rosa au bord du lac. «Enfin, pour tout vous dire, c’est lui qui me promène.» Une balade une fois par semaine avec son chat. Et à part ça? «Si je vous réponds que je fais des ateliers bricolage, c’est vraiment le cliché de la lesbienne, non?» lance-t-elle dans cet éclat de rire qui la caractérise.

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Muriel Waeger dans son appartement yverdonnois.

«Mais non, je peux vous raconter quelque chose d’un peu plus étonnant. Avec mon ex-copine, nous avons parfois eu l’occasion d’aller sur scène en tant que drag kings. Nous faisons quelques mini-shows pendant des soirées travesties en homme. C’est amusant, car, déjà, cela permet de remettre en question des clichés de genre, mais je me suis rendu compte que notre comportement dépendait aussi des habits que l’on porte.» Une impression qu’elle avait déjà eue car, dans une autre vie, le petit boulot de Muriel, c’était agent de sécurité, en boîte de nuit. En gros, «mettre les gens qui se foutent sur la tronche dehors! Et là aussi, je peux vous assurer qu’avec ce genre d’habits vous écartez bien les pieds en marchant!»

Et le coming out? «J’ai eu de la chance, cela n’a jamais été un problème pour mes parents, et ma famille étendue a eu des réactions diverses.» Par contre, les inquiétudes de ses proches concernant sa sécurité reviennent régulièrement. «Je n’ai jamais eu peur pour moi, mais ma famille, oui. Ma grand-mère se fait encore énormément de souci, surtout car je suis exposée. Et si vos proches ont peur pour vous à cause de votre orientation sexuelle, j’estime que c’est un signal grave. Le chantier est énorme.»

>> A voir en vidéo: le témoignage de deux victimes d'homophobie


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