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© Adrian Moser

«C’est aussi bon pour le climat de rester chez soi»

Publié mardi 26 mai 2020 à 16:27
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Publié mardi 26 mai 2020 à 16:27 
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Le Covid-19 a permis de réduire notre empreinte carbone. Cette crise profitera-t-elle au moins à l’environnement? Le climatologue Thomas Stocker en doute.
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-L’eau est redevenue claire dans les canaux de Venise et le massif de l’Himalaya est de nouveau visible depuis le nord de l’Inde. Il est donc tentant de considérer que la pandémie exerce des influences bénéfiques sur l’environnement. Est-ce vraiment le cas?

DR
Conséquence immédiate du confinement, l’Himalaya est à nouveau visible depuis le nord de l’Inde.

- Thomas Stocker: Il est évident que les effets sur l’atmosphère d’un confinement qui réduit le trafic de 60% à 80% dans certaines métropoles comme New Delhi sont immédiatement perceptibles. Ces instantanés nous montrent, d’une part, à quel point notre environnement est pollué et, de l’autre, la rapidité et l’ampleur des modifications lorsqu’on diminue les sources d’émissions.

- Savez-vous dans quelle proportion les gaz à effet de serre sont actuellement réduits?
- Non, ces données ne sont pas encore connues. Elles seront sans doute communiquées prochainement par le Global Carbon Project.

- Pouvez-vous estimer cette diminution?
- Le trafic aérien a chuté de presque 90% et le trafic routier de près de la moitié. Comme l’aéronautique représente 20% des émissions de gaz à effet de serre et le trafic routier un bon tiers, l’empreinte carbone de la population suisse s’est fortement contractée. Sur l’année entière, une fois que les conditions habituelles auront repris le dessus, cette diminution peut être évaluée à environ 10%.

>> Voir la vidéo d'un vol de drone au-dessus d'une Suisse confinée:

- En raison de la pandémie de Covid-19, l’Allemagne devrait atteindre ses objectifs climatiques en 2020. Qu’en est-il de la Suisse?
- Il n’est guère significatif que l’Allemagne atteigne ses objectifs climatiques cette année. Afin de juguler le réchauffement climatique, des modifications structurelles et une réduction permanente sont nécessaires, année après année. Cette évolution n’est possible qu’avec un changement énergétique et la sortie du carbone, en d’autres termes grâce au remplacement des énergies fossiles par des énergies renouvelables.

- Distinguez-vous néanmoins des parallèles entre la crise climatique et la pandémie de Covid-19?
- Je vois plutôt des différences significatives. Le coronavirus menace directement la vie de chacun de nous. La plupart des gouvernements ont écouté les scientifiques et agi rapidement. La population et les partis politiques soutiennent ces mesures. Il en va autrement pour la crise climatique. Elle ne met pas uniquement en danger les êtres humains, mais la planète dans son ensemble, sans toutefois comporter de danger immédiat. Il y a une trentaine d’années, les scientifiques mettaient déjà en garde contre le réchauffement climatique, les phénomènes météorologiques extrêmes et l’élévation du niveau des mers. Pourtant, aucune action n’a été entreprise.

nik hunger
Absence de promeneurs et végétation luxuriante: le parc Seleger Moor, près de Rifferswil (ZH).

- Une constatation qui vous irrite en votre qualité de climatologue.
- Je le déplore, naturellement, mais il ne sert à rien de se mettre en colère. Notre mission de scientifique consiste à apporter des informations fiables pour alimenter le débat démocratique. Au cours des deux dernières années, ces données ont été reprises par les jeunes générations, qui ont exercé une forte pression sur l’opinion publique et le monde politique. Cette question a été discutée dans beaucoup de familles. En Suisse, les parlementaires se penchent enfin sur une diminution du CO2 substantielle, un sujet qui est longtemps demeuré tabou.

- L’engagement de la jeunesse en faveur du climat connaît-il aujourd’hui un ralentissement?
- Je ne pense pas. De nombreux indicateurs nous permettent de prévoir que nous nous apprêtons à vivre de nouveau un été extrêmement chaud. La teneur en humidité des sols représente un facteur essentiel pour déterminer l’intensité du réchauffement au cours des prochains mois. Actuellement, la sécheresse est plus prononcée encore qu’en 2018.

LAURENT GILLIERON/Keystone
Le trafic privé a presque été réduit de moitié pendant la pandémie de Covid-19. Vue de l’A1 à Oulens-sous-Echallens (VD), à la mi-avril.

- Le climatologue allemand Hans Joachim Schellnhuber souhaite l’instauration d’un «contrat climat-coronavirus». «Toute personne qui transmet le virus par négligence met en danger la vie de ses grands-parents. Et toute personne qui émet du CO2 sans considération met en danger la vie de ses petits-enfants.»
- C’est une belle formule et elle correspond parfaitement à la réalité.

- Les jeunes s’indignent que les retraités aisés passent d’une croisière à l’autre. Comment percevez-vous ce conflit de générations?
- Les retraités ne sont pas les seuls à surconsommer. Nous participons tous à ce mode de vie, en particulier en Suisse. L’injonction «Restez à la maison» s’applique également d’une certaine manière à la crise climatique.

- Quels enseignements pouvons-nous tirer de la pandémie?
- Elle nous démontre qu’un Etat bien organisé, aux ressources financières suffisantes, peut sauver des vies. Nous sommes capables d’innover et d’atteindre de nombreux objectifs grâce à la solidarité. Cette disposition d’esprit est aussi nécessaire dans la crise climatique. Toutefois, elle ne peut être maîtrisée par quelques semaines de patience et de fréquentes conférences de presse, mais uniquement par une stratégie à long terme.

- Comment est-il possible de soutenir l’économie tout en agissant de manière favorable pour le climat?
- En nous efforçant de ne pas revenir au modèle que nous avons suivi au cours des vingt dernières années. Si une compagnie aérienne bénéficie d’un soutien de l’Etat, cette aide doit s’accompagner de conditions. Naturellement, cette position est difficilement acceptable par ceux qui considèrent que l’économie doit se développer librement. Cependant, l’Accord de Paris sur le climat, que la Suisse a aussi signé, pose clairement les limites d’un libéralisme absolu.

Major Donat Achermann
Swiss, Edelweiss et Helvetic parquent leurs avions sur l’aérodrome de Dübendorf (ZH) en attendant de pouvoir reprendre leur envol.

- Le prix du pétrole a atteint un plancher historique. Quelles en sont les conséquences pour l’environnement?
- Les événements qui se produisent actuellement sont des phénomènes momentanés. A long terme, le négoce du pétrole devra s’adapter aux objectifs climatiques fixés par l’Accord de Paris. La consommation du pétrole ou du charbon doit s’accompagner d’une contribution destinée à favoriser le remplacement des énergies fossiles et à convertir nos infrastructures aux énergies renouvelables.

- Comment la pandémie a-t-elle modifié votre quotidien professionnel?
- J’ai donné mes cours devant des salles vides. Toutes nos conférences ainsi que notre engagement sur le terrain au Groenland ont été annulés. Ce sont surtout les discussions informelles et spontanées au sein de l’institut qui me manquent.

- Et sur le plan personnel?
- Nous avons pris nos dispositions et avons la chance de bénéficier d’un jardin. Une grande discipline est nécessaire pour travailler avec ce beau temps, car il est très tentant de flâner sur la terrasse.

- En tant que climatologue, réussissez-vous à vous réjouir de ce printemps presque estival?
- J’habite en Suisse et, à ce titre, j’apprécie la chaleur. Cependant, à l’image d’un paysan, je souhaite également des journées de pluie afin que l’été ne soit pas aussi chaud qu’en 2018 ou 2003.

* Entretien publié dans notre cahier Green


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