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© DAVID MARCHON

«Cet été, on devait jouer avec Kiss et Johnny Depp...»

Publié jeudi 6 août 2020 à 08:48
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Publié jeudi 6 août 2020 à 08:48 
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L’année 2020 devait être celle de la consécration pour le groupe de métal jurassien Silver Dust. Lors des grands festivals, il aurait dû côtoyer des géants du rock comme Kiss, Alice Cooper et d’autres. La crise a ruiné ses plans. Rencontre à Porrentruy avec Lord Campbell, «Kiki» Crétin au civil, ancien champion de hockey du HC Bienne devenu icône du métal.
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«Au début, tu es en colère, comme un enfant qui voit ses projets fracassés, puis tu reviens sur terre. Tu réalises que ce n’est pas la fin du monde», philosophe Christian Crétin, consacré en Lord Campbell quand il enfile son haut-de-forme et noircit le contour de ses yeux pour prendre les traits de son avatar scénique.

Depuis le mois de mars, le Jurassien de 47 ans cumule les annulations et les concerts repoussés. Alors que Silver Dust, son groupe de métal, gagnait en notoriété – ils venaient d’achever une immense tournée en 2019 dans toute l’Europe avec plus de 50 dates en moins de deux mois – l’heure était venue d’exploser lors des festivals de l’été.

Un rêve que cet originaire de Porrentruy travaillait au corps depuis 2013 et la naissance de son projet musical. «C’était dur d’entrer dans le cercle des manifestations internationales, d’autant plus quand on n’a pas de gros label», explique-t-il. A force de persévérance, son groupe, Silver Dust, avait cette année rejoint la programmation de rencontres cultes comme le Rock the Night à Madrid ou le Riverside Open Air en Suisse alémanique. Leurs guitares électriques allaient se brancher sur les mêmes amplificateurs que celles de leurs idoles, Kiss ou The Hollywood Vampires, avec Alice Cooper et Johnny Depp. «On prend aujourd’hui notre mal en patience, mais j’espère sincèrement que ces grands noms seront maintenus en 2021», raconte ce fan de la première heure.

DAVID MARCHON
Son groupe, Silver Dust, a joué en première partie des stars gothiques Moonspell en 2019. A la fin du marathon de plus de 50 concerts en Europe, le leader du groupe portugais a légué ses lunettes à Lord Campbell tout en lui dédicaçant son recueil de…

Sur les étagères de son salon, les albums de ses héros trônent à côté des cadeaux de ses groupies. Dessins, lettres, jeux de cartes, le lieu est un véritable mausolée à l’effigie de Lord Camp­bell. «J’ai été impressionné quand j’ai découvert qu’une personne à Londres avait tatoué mon visage sur son bras», raconte le musicien.

Entrepreneur-né, Christian Crétin a fait de son personnage scénique une marquede fabrique. «Tu dois être plus qu’un artiste. Il faut savoir te vendre, chercher des partenariats pour développer une carrière à l’étranger», explique l’autodidacte.

La visite de son antre surprend aussi quand le «métalleux» déplace des sculptures de Beethoven et de Mozart qui surplombent son espace de création. «Le requiem est la plus grande des pièces jamais composées», résume-t-il simplement.

Ce jour-là, derrière ses lentilles de contact couleur de feu, l’homme tombe le masque. La rock star extravagante baignée dans l’univers fantastique de Tim Burton redevient celui que tout le monde dans la région surnomme «Kiki»: le fils, un végétarien amoureux des animaux, un guide averti de Porrentruy, une ville qui l’accompagne d’ailleurs dans tous ses clips. «T’as un mélange magnifique de plusieurs styles, ici, de l’usine industrielle à la maison de maître.»

DAVID MARCHON
«Kiki» Crétin pose ici en famille dans une vieille pharmacie au Musée de l’Hôtel-Dieu, qui n’a pas hésité à ouvrir ses portes au beau milieu du confinement pour le chanteur jurassien.

Avec un plaisir non dissimulé, il nous présente son compagnon d’aventure, Benji, un labrador «capable seul d’aller chercher une carotte dans le frigo», évoque-t-il en faisant la démonstration de retour chez lui. Il suffit de jeter un coup d’œil à son compte Instagram pour comprendre que ces deux-là sont les meilleurs amis du monde. Mais les plus grands supporters de sa carrière, ce sont ses parents qui, pour le shooting photo, ont accepté de changer de peau. Ils se sont transformés en protagonistes du monde déjanté de Silver Dust. René, le papa, garagiste encore en activité à 74 ans, devient un alchimiste fou. Quant à Marie-Madeleine, la maman, qui distribue des repas à domicile pour Pro Senectute, elle s’est muée en Lady Campbell. «Ce sont les deux personnes qui m’ont toujours accompagné. Les plus précieuses de ma vie», souligne le musicien. Ce jour-là, il manque son frère pour que la famille soit au complet.

Coquet et très attentif aux détails, Christian Crétin met en scène ses proches sous l’œil avisé d’Estelle. Maquilleuse attitrée, la jeune étudiante en biologie de 26 ans connaît sur le bout des doigts ses exigences visuelles puisqu’elle performe dans les shows du groupe en Dame blanche. «Mon fils, tu peux nous faire un sourire?» le taquine alors sa maman pour perturber avec tendresse le pro de la pose. René ajoute de bon cœur: «Ah, c’est qu’il est maniaque et perfectionniste, mon fils!» Le sourire aux lèvres, Kiki acquiesce.

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Kiki Crétin a gardé des souvenirs de sa première vie, celle de champion de hockey sur glace.

Il faut dire que ce sens aigu du travail bien fait l’a finalement poussé à réaliser ses deux rêves. Le premier, celui de devenir champion de hockey sur glace. «A 12 ans, j’ai découvert Olivier Anken, gardien légendaire. Je me souviens, je voulais être comme lui. Au départ, juste pour l’équipement», rigole-­t-il.

Petit, l’enfant du Jura souffrait de crises d’asthme. Isolé par la maladie et ses séjours à l’hôpital, il aspirait secrètement à faire partie d’une équipe. A 16 ans, c’est chose faite quand il joue son premier match junior en ligue nationale pour le HC Ajoie. A l’aube de sa vingtaine, un coup de fil change sa vie: celui du sportif qui l’a inspiré quelques années plus tôt. Christian Crétin succède à Olivier Anken devant les filets du HC Bienne. «Etre gardien, c’est très formateur. Tu prends des pucks qui font mal. Tu apprends à souffrir, à former ta carapace pour montrer que tu gères. Tu gardes les pieds sur terre, car un jour tu es un dieu et le lendemain un moins que rien.»

DAVID MARCHON
Dessins, lettres, jeux de cartes, poupées, les fans de Lord Campbell lui envoient des cadeaux qu’il conserve soigneusement.

Au sommet de sa gloire sportive, à 27 ans, il quitte tout pour se consacrer à son autre passion, la musique. «On m’a pris pour un rêveur, mais j’avais besoin de retrouver de l’adrénaline, une dose qui me tienne jusqu’à la fin de ma vie. Je crois aussi que j’aurais mal vécu d’arrêter si je devenais moins bon», avoue-t-il. Son pendant musicien, il l’a forgé discrètement avec sa première guitare, qu’il s’est offerte lorsqu’il était adolescent. Inspiré par les rois du rock, il développe alors une affinité particulière pour les excentriques. «Le côté horreur loufoque me correspond. Je n’ai jamais eu envie de faire le gros méchant du métal qui tire la gueule.»

A peine a-t-il quitté la patinoire qu’il s’essaie à plusieurs genres: électro, classique, rock. L’envie de chanter viendra plus tard. Le métal sera finalement son salut. «Je suis un grand chanceux, car j’ai rapidement pu collaborer avec des gens géniaux comme David Richards, le mixeur de Queen», raconte Lord Campbell. Après trois albums qui l’ont propulsé dans la scène bouillonnante du hard rock, le Jurassien prépare un quatrième opus avec son groupe. Repoussé par la crise, l’album qu’ils enregistrent en ce moment dans leurs terres sortira en février 2021. Et ça va déménager!


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