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Les 30 ans de Rock Oz’Arènes

Charlotte Carrel: «J’ai appris à me forger une carapace, le rock n’est pas un milieu facile»

Rock Oz’Arènes fête ses 30 ans du 10 au 14 août, ultime édition dans l’amphithéâtre romain d’Avenches, qui sera restauré. Sa directrice historique, Charlotte Carrel, est une exception dans le monde très masculin des organisateurs de festivals rock. Bilan résolument genré.

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Charlotte Carrel

A la tête de Rock Oz’Arènes depuis la création du festival, Charlotte Carrel a dû se battre pour obtenir la considération et le respect des hommes. Dans le microcosme des organisateurs de grands festivals rock en Suisse, elle a longtemps été l’exception confirmant la règle.

Blaise Kormann

Présente depuis l’origine, Charlotte Carrel a mûri avec Rock Oz’Arènes. Son fils aîné est né un mois et demi avant la première édition, puis, en 2000, elle a eu des jumeaux, un garçon et une fille. Une histoire de femme. Rousse aux yeux bleus, bijoux hippies, personnalité enjouée: Charlotte Carrel, 56 ans, c’est un style.

«Je suis Fribourgeoise, rappelle-t-elle. J’ai grandi à Villarepos, petit village situé à côté de l’enclave vaudoise d’Avenches.» Milieu agricole. Le souvenir du festival naissant la fait sourire. «Les jeunes qui voulaient voir bouger Avenches débordaient d’énergie et occuper les arènes était une opportunité exceptionnelle.» L’amphithéâtre romain. Un écrin unique. Proximité avec les artistes. Scène visible de partout – le rêve –, mais un lieu non extensible. «La capacité du site, qui a été un atout durant vingt ans, est devenue un handicap quand les cachets des artistes ont explosé», avoue Charlotte Carrel qui, à force de persévérance, a quand même accueilli sur place Muse, Nine Inch Nails, The Cure ou Radiohead.

Charlotte Carrel

Rock Oz’Arènes fêtera ses 30 ans et sa dernière édition dans son cadre historique du 10 au 14 août. Autour de Charlotte Carrel: ses collaboratrices Cécile Dauny (presse et com), en bleu, et Marie Dubey (sponsoring, stands).

Blaise Kormann

L’histoire du festival sous sa forme actuelle s’achèvera le 14 août. Les arènes vont être restaurées durant cinq ans. Un crève-cœur? La «patronne», qui a cédé la direction générale à un conseil de fondation pour se concentrer sur la direction artistique, nuance: «Depuis six mois, on bosse sur un nouveau concept qu’on espère original, novateur, attractif. On se réinvente. On peut aussi rêver plus grand maintenant si on le souhaite. C’est très motivant.»

A Avenches, Charlotte Carrel est connue de tous. «Son» festival est devenu celui des gens du coin. Sa fierté. Depuis belle lurette, les voisins ne la harcèlent plus de pétitions pour faire «cesser le bruit». La musique adoucit les mœurs. Au départ, pourtant, elle cumulait les handicaps. Pas simple de faire germer un festival rock dans une région rurale, de surcroît en étant une femme. «Je suis arrivée à 27 ans, mais j’en avais bien 40 quand on a commencé à me prendre au sérieux. Sûr que ça aurait été plus simple pour un homme.»

Pourtant, elle l’aime, son coin de pays, même si elle a gardé l’envie d’aller voir et humer l’air ailleurs. Son expérience de plus d’un an à Londres l’a métamorphosée. «Je ne voulais plus rentrer.» Au sein de sa propre famille, elle était, des quatre enfants – trois filles et un garçon –, l’originale. «Je bassinais mon père en écoutant en boucle et «trop fort» l’album «Shades» de Deep Purple. Je n’ai pas voulu me marier à l’église et encore moins en blanc», confie-t-elle hilare. Le festival, c’était le pompon.

«Mon père a attendu dix ans avant de venir, c’est dire… Lui, il espérait me voir mère au foyer ou travaillant dans une banque. Ou les deux à la fois! Il a fini par accepter de venir voir Deep Purple, justement, et ça l’a subjugué. Il était en larmes. Il ne réalisait pas du tout mon rôle…» Une autre époque. D’autres préjugés. «Une femme à la tête d’un festival de rock, c’était plutôt mal vu par ici. J’avais la chance d’être maman. Ça a facilité mon acceptation.»

Claire, sa propre mère, disparue en 2018, l’a inspirée, à sa façon. «C’était une Suisse alémanique au fort caractère, confie Charlotte Carrel. Elle m’a souvent répété: «Ne te laisse pas faire! Peu importe ce que les gens pensent. Tant que tu es droite dans tes bottes, tu t’en fous.» Pour elle, c’était exclu que mes deux sœurs et moi nous contentions d’être femmes au foyer. Elle a insisté pour que chacune ait sa formation. Prenez votre indépendance, disait-elle, et défendez-la!» Un conseil avisé.

Charlotte Carrel

Charlotte Carrel avec Florent Pagny (qui lutte désormais contre un cancer) à l’été 2015. 

Rock Oz'Arènes

Charlotte Carrel a bataillé pour s’imposer. «Ça a été compliqué. Le milieu du showbiz est très masculin et pas tendre. J’ai reçu des coups de poignard dans le dos. J’en garde une légère amertume, je ne le cacherai pas. J’ai dû prendre beaucoup sur moi pour persévérer et ignorer les comportements misogynes et condescendants. J’étais la p’tite Charlotte… On ne me respectait pas vraiment.» «La petite Charlotte», c’est sympa dans la voix d’Henri Dès, moins dans celles d’autres organisateurs. Pas simple d’être l’exception féminine dans un monde de requins ultra-concurrentiel.

Très rares sont les femmes dirigeant un festival rock en Suisse. Charlotte Carrel songe à Beatrice Stirnimann, aujourd’hui patronne de Baloise Session (ex-AVO Session), restée longtemps le bras droit du directeur historique, décédé.

L’industrie du rock reste globalement une affaire d’hommes. Producteurs, directeurs de labels, managers: ils occupent tous les étages et peinent à faire de la place. Même le statut d’artiste ne met pas les femmes à l’abri. Que dire des hommes qui ont croisé la route de Tina Turner, Tori Amos et Amy Winehouse, pour ne citer que ces trois-là?

Charlotte Carrel

Charlotte Carrel en coulisses avec Patti Smith en 2014. 

Rock Oz'Arènes

Rock et sexisme se chevauchent. Le documentaire «Cocksucker Blues», réalisé par Robert Frank lors de la tournée américaine des Stones pour l’album «Exile on Main Street», reste scandaleux et difficile à regarder, cinquante ans après son tournage, en raison surtout d’une scène orgiaque avec une groupie filmée en plein ciel…

«A Rock Oz’Arènes, les hôtesses d’accueil n’entrent pas dans les loges des artistes, insiste Charlotte Carrel. J’ai été très ferme là-dessus. Pas question de laisser penser aux artistes qu’à Avenches on leur balance des filles… Il y va de notre crédibilité.»

Charlotte Carrel tient néanmoins à souligner que, si le sexisme n’a pas encore disparu du rock, «il est aujourd’hui moins le fait des artistes eux-mêmes que de leur entourage». Un souvenir l’a marquée «backstage»: «Le management du groupe Scorpions. De vrais GI! Ces gens-là n’avaient pas le moindre respect pour les femmes présentes.» A oublier.

Charlotte Carrel

Charlotte Carrel et Robert Smith une décennie plus tôt: «J’ai mis dix ans à faire venir The Cure. Chaque année, je bassinais leur manager avec mes e-mails. Robert Smith, informé, a fini par céder.»

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L’image dégradante de la groupie, que d’aucuns ont tendance à assimiler à toutes les fans de rock, a fait beaucoup de tort à la gent féminine. «C’est tristement vrai, dit-elle. Et cela rend la tâche d’une femme à responsabilités plus délicate encore.»

«C’est mon combat. Au risque de surprendre, j’ai rencontré plus de difficultés dans le milieu local, donc ici en Suisse, qu’à l’étranger. Les hommes se permettaient beaucoup de choses avec les femmes. Drague lourde, mépris, commentaires déplacés genre: «C’est des filles, quoi!» Les choses ont mis du temps à changer, mais tout n’est pas réglé.»

Le traitement que lui ont réservé certains médias lui reste aussi en travers de la gorge. «Des journalistes ont tenu sur moi des propos qu’ils n’auraient jamais tenus sur Daniel Rossellat, Mathieu Jaton ou Claude Nobs. J’ai toujours répliqué, mais ça m’a blessée.»

Rien de tel au sein de l’équipe d’organisation de Rock Oz’Arènes. «Il n’y a guère que dans le domaine de la sécurité que j’ai eu du mal à me faire entendre. Là, il y a encore du boulot.» Dépit. Sur ses cinq plus proches collaborateurs, trois sont des femmes. Un hasard? «Oui et non. Moi, ce sont les personnalités qui m’intéressent. J’aime travailler avec les hommes, mais je reconnais que je ne voudrais pas d’une équipe exclusivement masculine.» Charlotte Carrel révèle que son travail à la tête de Rock Oz’Arènes l’a transformée. «Personne ne veut me croire, mais en arrivant, j’étais plutôt réservée. Ensuite, à force de devoir argumenter et justifier mes décisions, j’ai développé une force de caractère, de conviction aussi. J’ai appris à me forger une carapace. Le rock n’est pas un milieu facile. Je ne suis pas une fille facile non plus.»

Le 1er juin dernier, la rockeuse bernoise Sophie Hunger, féministe militante, postait un tweet remarqué déplorant que le festival Moon & Stars, à Locarno, n’offre pas la moindre soirée à une artiste féminine cet été. «Chaque festival suisse devrait proposer une programmation équilibrée, réagit Charlotte Carrel. C’est hyper-important. A Rock Oz’Arènes, on y fait attention. Je me suis toujours battue pour la place des femmes. Je ne lâcherai rien.»

>> Retrouvez le programme de cette 30ème édition: rockozarenes.com

Par Blaise Calame publié le 6 août 2022 - 09:37