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© Stefano Galuzzi

Charlotte Gainsbourg: «Vivre à New York a sauvé ma famille»

Publié vendredi 1 novembre 2019 à 09:03
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Publié vendredi 1 novembre 2019 à 09:03 
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A la ville comme à l’écran, Charlotte Gainsbourg forme un couple avec Yvan Attal, père de leurs trois enfants. Il signe «Mon chien Stupide», drôle et bouleversant, où l’on découvre Ben, leur fils aîné. Une histoire de famille entre réalité et fiction.
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En total look noir, minceur de liane, Charlotte Gainsbourg, 48 ans, en paraît 15 de moins. Au dernier étage d’un palace parisien, devant une tasse de thé, l’ex-timide s’exprime d’une voix douce et assurée à l’occasion de la sortie du film dont elle partage l’affiche avec son compagnon Yvan Attal.

>> Lire l'article-rencontre avec Yvan Attal

«Mon chien Stupide» est tiré du roman de John Fante. L’histoire d’un écrivain largué dont le couple et les quatre enfants sont au bord de la crise de nerfs lorsqu’un chien débarque dans leur foyer. L’occasion pour la fille de Serge et Jane de nous parler d’elle, du fossé générationnel qui la séparait de ses parents comme de Ben, son aîné, lui aussi au générique de cette comédie dramatique ciselée.

- Auriez-vous pu accepter ce film sur le temps qui passe, l’usure du couple et la famille sans Yvan Attal?
- Charlotte Gainsbourg: Oui, car c’était avant tout un scénario de grande qualité. Le ton est acerbe, j’adore l’humour du livre de John Fante. La tendresse qui s’en dégage, je l’ai ressentie au visionnage du film. Je ne m’en rendais pas compte pendant les prises de vues. Le personnage d’Yvan est tellement touchant. On voit à l’image nos vingt-huit ans passés ensemble et c’est émouvant. Yvan a étoffé mon personnage. Cécile n’existe pratiquement pas dans le roman. Et il y a Ben (22 ans), notre fils aîné. J’avais compris qu’il désirait être acteur, mais il n’osait pas le dire.

- Il a fait l’école de gastronomie et de management hôtelier Ferrandi.

Charlotte Gainsbourg et Ben, alors tout jeune.

- La cuisine est sa passion. Ben s’est longtemps cherché. Il se cherche encore. Il est compliqué. Il était un peu rebelle. A 6 ans, il a joué dans «Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants» (d’Yvan Attal, 2004, ndlr). Je l’ai fait jouer en 2017 dans mon clip «Ring-a-Ring O’Roses» – sur les étapes de l’existence – par plaisir de le filmer. Il s’est prêté au jeu, ça l’enchantait et je l’ai dit à Yvan.

- Signe des temps, ses bras sont couverts de tatouages et il fume des joints dans le film. Du vécu?
- (Sourire.) Dans la vie, il nous en a fait voir de toutes les couleurs. Il a fumé des joints, il a été excessif. Il s’est tatoué (sur le torse et les phalanges, ndlr) mais pas comme son personnage… A l’image, ce ne sont pas les siens. Il avait deux à trois heures de maquillage quand on voyait ses bras.

- On le découvre bon comédien.
- Je pense qu’on le sait depuis qu’il est petit. Je ne veux pas lui porter la poisse (elle croise les doigts et touche du bois). Il y a une histoire de chance avec ce métier. Il a toujours été fait pour ça et il le découvre aujourd’hui. Je me retrouve beaucoup en lui. C’était génial pour moi de commencer jeune. J’avais 12 ans. Je ne me rendais compte de rien. Je m’amusais. J’étais adoptée par des familles de cinéma. Je n’avais pas décidé d’être actrice. J’y allais en dilettante.

- Quand avez-vous eu le déclic?
- A 19 ans. J’avais fait une école de dessin après le bac et lorsqu’on m’a demandé: «Quel est votre métier?» il a fallu que j’avoue: «Je veux être actrice.» C’était douloureux et embarrassant d’avoir à l’admettre parce que j’avais peur que ça ne continue pas.

«L’effrontée» a bouleversé toute une génération.
- Je l’ai récemment montré à mes deux filles, Alice (17 ans) et Joe (8 ans) – (elle sourit) je voulais frimer un peu – et je me suis trouvée catastrophique!

- A l’époque, vous parliez d’une voix à peine audible. Vous étiez fragilisée?
- J’ai passé une année en Suisse, à Villars-sur-Ollon, dans le canton de Vaud, à 13 ans. J’avais trouvé la pension Beau Soleil toute seule et décidé d’y aller de ma propre initiative. C’était un pensionnat de luxe d’enfants friqués. Je venais de tourner «Paroles et musique» d’Elie Chouraqui (sorti en 1984, tout comme la chanson «Lemon Incest» avec son père qui fit scandale, ndlr). J’ai voulu m’éloigner de Paris et de ma famille, être loin de tout le monde. J’avais demandé à mon père et il a accepté. Il était triste de me voir partir. C’est bizarre de la part d’un enfant d’avoir envie de quitter sa famille.

- Quel souvenir en gardez-vous?
- Une année d’indépendance totale. J’étais tombée amoureuse d’un garçon plus âgé que moi. J’ai fait beaucoup de découvertes, dont le ski. Je me débrouillais pas mal. Comme je ne rentrais pas à Paris en fin de semaine, Elie Chouraqui, qui vivait en Suisse, proposait de m’accueillir les week-ends. Un jour, Claude Miller est venu me voir pour me proposer L’effrontée et j’ai enchaîné les tournages.

- «Mon chien Stupide» aborde le thème de la confrontation enfants-parents. Etiez-vous révoltée?

Sygma via Getty Images
Jane Birkin et Serge Gainsbourg avec leur fille Charlottte (à g.) et Kate, née en 1967 d'une précédente union de Jane avec le compositeur John Barry et morte tragiquement en 2013.

- J’ai eu une enfance de rêve, facile, idyllique. Ma sœur Kate me disait toujours que j’embellissais la réalité. Pour elle, dans ses souvenirs, on se faisait chier (rires). Elle avait 4 ans de plus. Moi, j’ai tout aimé. J’ai eu une adolescence difficile en revanche. Je ne m’aimais pas physiquement, j’avais tous les complexes d’une ado, la timidité qui allait avec. Un mal-être palpable. D’où l’idée de partir une année en pension.

- Qu’est-ce qui vous était interdit?
- Avec mes parents, nous allions très souvent au restaurant. On ne choisissait pas ce que l’on mangeait et on avait l’interdiction de parler. On devait mettre les poignets sur la table. Mon père était très strict sur les manières, pas du tout sur le langage tel qu’on le connaît, la provocation, le parler cash. En revanche, il était intraitable sur la façon de se comporter. Le restaurant, c’était un cauchemar. Parfois, Kate et moi avions le droit d’aller jouer aux toilettes. C’était notre moment de liberté.

- Les enfants n’avaient pas la même place qu’aujourd’hui.
- Je me souviens de goûters chez ma grand-mère: le monde des enfants était à part. Il n’y avait pas de conversations avec nos parents. Nous avions une nounou et la nurserie ne faisait pas partie de la maison. J’avais peur. Les gouvernantes nous martyrisaient. Elles étaient plus vaches avec Kate qu’avec moi. On n’osait pas le dire aux parents parce qu’on avait l’impression qu’ils allaient se mettre de leur côté. Bref, tout le contraire d’aujourd’hui.

- Vos parents ont-ils desserré l’étau par la suite?
- Ils m’autorisaient tout. Je mentais à mes amis lorsque je leur disais que je devais rentrer à minuit. Je sortais comme je voulais et mes parents n’en avaient rien à fiche. Ma sœur, qui avait fait quelques conneries avant moi, était tenue plus sévèrement. Chez mon père, vers 18 ans, s’il ne m’incitait pas à fumer, il préparait pour moi un paquet de cigarettes, une boîte de Lexomil (anxiolytique, ndlr) et un cendrier. C’était la norme (rires).

- A la séparation de vos parents, vous vous êtes rapprochée de lui?
- Je pense qu’il m’a vue souffrir, mais qu’il était impuissant. On était vraiment très, très proches sans avoir besoin de se parler.

- Lorsque vous conduisez dans le film, vous ressemblez à votre mère.
- Ah! (Surprise.) Ça me touche, parce que je ne lui corresponds pas du tout physiquement. J’étais si complexée de ne pas lui ressembler. Elle a fait trois filles avec trois hommes différents (John Barry, Serge Gainsbourg et Jacques Doillon, pères de Kate, Charlotte et Lou, ndlr) et les trois ressemblent à leur père. C’est dingue!

- Votre personnage dit à son mari: «Est-ce que tu me trouves trop vieille?» Or, vous faites très jeune. Est-ce un handicap pour incarner une femme d’âge mûr?
- Dans le film, je me trouve plutôt moche, le visage cerné. Cela faisait quinze ans qu’Yvan ne m’avait pas filmée avec un gros rôle, j’étais angoissée à l’idée qu’il voie le passage des ans. Je pense que je vais sauter directement de jeune fille à vieille dame sans jamais passer par la case femme. J’ai une silhouette très androgyne, ça rajoute à la jeunesse.

Yvan Attal et Charlotte Gainsbourg, couple à l'écran et en dehors.

- Quelle décennie vous fait peur?
- La quarantaine m’a terrifiée. Heureusement, j’ai eu un enfant une semaine avant. J’avais encore 39 ans et ça m’a permis de passer ce cap, mon bébé était devenu ma priorité. Les 50 ans, à mon avis, ça va me foutre un coup.

- Yvan Attal a inséré des images d’archives familiales. Comment les ressentez-vous?
- Ce passage me fait beaucoup d’effet. Yvan a voulu, plus que dans le livre, passer du ton de la comédie à un autre plus sentimental, mélancolique. Ce sont des images nostalgiques. La musique de Brad Mehldau par-dessus m’arrache le cœur.

- En 2007, vous avez fait une hémorragie cérébrale. En 2013, après le décès de votre sœur Kate, vous êtes partie vivre à New York. La famille est-elle un refuge dans ces moments-là?
- Oh oui… Mais si je suis partie à New York, c’est parce que je dérapais. Je dérapais malgré ma famille. Ils étaient tous là, on était très soudés, mais j’ai perdu pied complètement. Pour moi, c’était un départ nécessaire et très égoïste. J’ai demandé à mes enfants. Ben n’était pas d’accord du tout. Il a vécu à Bath, en Angleterre, il vit désormais à Paris. Alice avait vachement envie. Yvan m’a suivie malgré lui. J’ai forcé le départ pour sauver ma famille, ma peau et celle de mes enfants aussi. Sinon je n’allais pas pouvoir rester saine d’esprit.

- Ce long métrage est-il une thérapie de couple?

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L'affiche du film «Mon chien »Stupide», sorti sur les écrans romands le 30 octobre.

- Non, au contraire. C’était un tournage difficile. Les conditions étaient géniales dans cette maison sur la côte basque. On avait une équipe en or, on dînait tous les soirs ensemble. Il y avait un esprit de famille très fort. Mais sur un tournage, Yvan est dur. Ensuite, il le regrette. Ce n’est presque pas de sa faute. Il est impulsif, impatient, c’est sa nature. Moi, ça me stresse quand on me parle durement. Je n’ai pas l’habitude. Après, on l’accepte ou pas. J’ai fait le film, je ne vais pas m’en plaindre maintenant.

- Certaines scènes entre Yvan et vous sont criantes de vérité.
- Cela aurait été impossible autrement qu’ensemble. Ces éclats du réel – la rupture par téléphone – m’ont éprouvée bien plus qu’une scène de nu chez Lars von Trier par exemple, j’en suis très fière. Pour la scène du joint sur le canapé, on a vraiment rigolé tous les deux…

- Le film est aussi une déclaration d’amour. Vos parents vous disaient-ils «je t’aime»?
- Mes parents pas du tout. Mon père le faisait par journalistes interposés en interview. Ou en chanson. On ne peut pas faire de déclaration d’amour plus énorme que «Lemon Incest». Moi, j’ai envie de dire à mes enfants que je les aime tout le temps. Parfois, je suis embarrassée parce qu’on se le dit à toutes les phrases et ça devient presque un peu banal. Mais c’est nécessaire. En tout cas, j’y crois.


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