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© Faunesque

Où chercher notre (nouveau) salut?

Publié jeudi 18 juin 2020 à 08:50
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Publié jeudi 18 juin 2020 à 08:50 
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L’universelle poignée de main, les bises latines, les «hugs» anglo-saxons et autres effusions tactiles (et contaminantes) vont-ils disparaître pour raison d’hygiène? Si tel était le cas, par quoi les remplacer? Histoire des salutations d’avant et, peut-être, d’après le confinement.
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Le Covid-19 a non seulement semé le deuil et l’angoisse mais il a aussi interrompu les plus quotidiennes de nos habitudes: nos gestes de salutation. Et maintenant? Allons-nous de nouveau nous serrer la main et nous faire des bises dix, vingt, trente fois par jour? Pas si sûr dans ce nouveau contexte.

Car ces gestes de convivialité sont bel et bien d’importants facteurs de transmission de maladies infectieuses. En 2014, des chercheurs de l’Université d’Aberystwyth, au Pays de Galles, ont publié une étude démontrant les failles sanitaires de la poignée de main. Un participant portait un gant stérilisé tandis qu’un autre avait enfilé un gant contaminé avec des bactéries. Les deux biologistes ont échangé des poignées de main, puis des «high fives» (se frapper les paumes des mains à la manière des sportifs qui s’encouragent) et enfin des «fist bumps» (se tapoter les poings fermés). L’analyse des gants était parlante: la poignée de main transmet deux fois plus de bactéries que le «high five». Mais c’est le «fist bump» qui s’est révélé très nettement le plus hygiénique des trois types de salut.

«Nous ne croyons pas que les gens devraient renoncer à se toucher quand ils se saluent, en avait conclu David Whitworth, l’un des auteurs de l’étude. Mais afin d’améliorer la santé publique, nous encourageons les gens à échanger des fist ­bumps. C’est une salutation simple, plus hygiénique et gratuite!»

L’étude avait également démontré que la durée du contact est un facteur de transmission très important lui aussi. L’idéal serait donc un «fist bump» unique et bref. Ce contact a aussi l’avantage de limiter la zone d’échange de microbes à l’extérieur de la main. Or c’est avec la paume et le côté intérieur des doigts que nous nous touchons les yeux, le nez et la bouche.

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Le «fist hug», geste assez sûr.

Mais avant d’envisager d’y renoncer, tentons de retracer l’histoire de ces effusions occidentales en péril. D’où vient d’abord la plus courante d’entre elles, la quasi mondiale poignée de main? Et la bise? Et le «hug»? Les chercheurs, anthropologues et ethnographes sont souvent réduits, faute de documentation, à des suppositions. Les gestes les plus quotidiens sont en effet rarement représentés dans les productions culturelles des différentes civilisations.

Commençons par la poignée de main. Son ancienneté ne fait aucun doute. Il en existe des images dès l’Antiquité. Le sens le plus couramment attribué à ce geste consiste à voir dans ces mains nues, sans arme et unies une volonté mutuelle de paix. Dans l'«Iliade» et l’«Odyssée», il y a 2700 ans, les héros des récits d’Homère se serrent par exemple la main. Mais ce geste aujourd’hui de politesse élémentaire était alors réservé à des situations solennelles, pour conclure un accord, par exemple, ou exprimer publiquement un désir réciproque de paix et d’amitié.

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Base du trône palais de Kalhu: le roi assyrien Salmanasar III (à droite) et le roi babylonien Marduk-zakir-šumi se serrent la main.

La transformation de ce geste rare en rituel incontournable de bonjour (et d’au revoir) ne daterait en fait que des années 1800. Auparavant, en Europe, pour saluer ou pour prendre congé, le plus fréquent consistait à s’incliner pour accompagner les différentes formules de politesse. Et le port très répandu d’un couvre-chef permettait aussi de saluer sans contact physique, simplement en soulevant canotier, béret ou encore panama.

L’histoire des bises est elle aussi délicate à reconstituer précisément. Ce rapprochement des joues, voire des bouches, est déjà mentionné dans la Grèce antique et les Romains la pratiquent ouvertement entre personnes de même rang social. Ils distinguent cependant l’«osculum», bise chaste sur la joue ou la main, du basium, baiser de tendresse intrafamilial sur la bouche. Puis vinrent le christianisme et son puritanisme. En 397, le concile de Carthage interdit ces vilaines manières entre hommes et femmes. Seuls les chevaliers et les clercs masculins ont le droit de s’embrasser, sur la bouche, fraternellement, virilement, entre gens de l’élite, quoi… Mais près d’un millénaire plus tard, la peste noire allait élargir cette interdiction, cette fois par intuition hygiéniste, à toutes les classes sociales.

Bise et baiser font pourtant des retours timides et fugaces dans certaines cours de la Renaissance avant d’être de nouveau proscrits durant le pudibond (et très hypocrite) XIXe siècle. En fait, la bise moderne semble n’avoir soufflé progressivement dans nos rues qu’après Mai 68. Elle se répand alors tel un affectueux virus dans toute l’Europe latine, avec des variantes régionales sur le nombre à faire et sur quelle joue commencer. Les peuples anglo-saxons conservent aujourd’hui encore de fortes réticences face à une pratique qu’ils réservent aux grands événements familiaux, comme les anniversaires, les mariages et les enterrements. Et en Asie, hormis les pays arabes et les Philippines, on la considère carrément comme une répugnante barbarie.

De son côté, le «hug» anglo-saxon, qui a aujourd’hui des adeptes dans le monde entier, ne s’est lui aussi imposé que récemment: cette embrassade (au sens littéral du terme) assez technique, qu’il faut savoir réaliser à la fois plus chastement et néanmoins plus corporellement que la bise, ne se serait banalisée en Amérique, au Royaume-Uni et dans le nord de l’Europe qu’il y a un demi-siècle, quand le monde était plus baba cool que jamais.

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Quel geste est susceptible de permettre un salut, une marque d'affection avec le moins de risque de contamination possible?

De si jeunes coutumes méritent-elles donc leur maintien face aux échanges massifs de bactéries et de virus qu’elles favorisent? Il est désormais possible, après deux mois d’abstinence forcée, qu’un réflexe de méfiance largement partagé les marginalise temporairement ou à jamais. Si tel était le cas, quels gestes pourraient les remplacer? La réponse sera-t-elle d’origine asiatique? On pense sans doute d’abord aux courbettes japonaises à distance. Mais ce geste en apparence standard est en fait réglé très finement selon l’âge, la nature des liens, le niveau hiérarchique des deux personnes et par le contexte. Selon le degré de flexion, la durée du geste, sa répétition chez chacune des deux personnes, il est possible de décoder en partie le type de relation qui les relie. Autant dire que cet art complexe de la révérence serait inadapté pour les règles de politesse minimalistes et les idéaux égalitaristes de nos sociétés occidentales. Les Japonais préfèrent d’ailleurs que les étrangers renoncent à tenter l’exercice tout en espérant aussi que ceux-ci ne leur tendent pas la main… Au Japon, une brève inclinaison de la tête accompagnée d’un sourire reste la meilleure solution pour un visiteur occidental. Cela pourrait même se révéler une piste possible pour se saluer sans échanger de microbes. Mais un souriant hochement demeure sans doute excessivement minimaliste pour avoir une chance de s’imposer.

Le salut viendrait-il alors du pays d’origine du virus, c’est-à-dire de Chine? Non. Car il faut se rappeler que dans l’Empire du Milieu, contrairement à celui du Soleil levant, l’étiquette de la vie quotidienne est réduite au strict minimum. Les «merci» et les «bonjour» sont très facultatifs. Et l’occidentale poignée de main s’y est largement généralisée. Oublions enfin le salut traditionnel (et très élégant) chinois, main gauche ouverte contre le poing droit fermé. Il est (hélas) réservé depuis longtemps aux arts martiaux. Quant au «Wuhan shake», inventé par de facétieux Chinois qui en ont fait une vidéo (virale forcément) sur internet, ces touchers de pied n’avaient qu’une motivation humoristique.

>> Démonstration du «Wuhan shake» en vidéo (YouTube):

C’est plutôt vers l’Inde ou la Thaïlande que s’ouvrent des pistes sérieuses avec ces salutations sans contact, mains jointes sur le front ou le torse. Le salut namaste a d’ailleurs été adopté en mars, non sans mal cela dit, par certains membres de la famille royale d’Angleterre quand l’alerte fut enfin lancée. Pas question en revanche d’envisager les salutations nez contre nez ou avec langue tirée à la tibétaine, qui offriraient une véritable piste d’atterrissage aux postillons environnants. La musulmane main sur le cœur est en revanche une option intéressante, quoique sans doute trop emphatique pour les sensibilités occidentales.

L’adoption du salut militaire dans la vie civile n’est (heureusement) pas une option, même si ce geste sans contact accompagné d’une certaine distance physique a des atouts sanitaires évidents. Mais la contamination massive des marins à bord du porte-avion Charles de Gaulle rappelle que, bien avant les salutations, c’est d’abord la promiscuité dans des espaces confinés qui accélère tragiquement la contamination. Reste que l’histoire du salut militaire, adopté dans pratiquement toutes les armées et polices du monde, n’est pas inintéressante, d’autant plus que sa variante principale, paume visible ou paume tournée vers le sol, est due elle aussi à une question d’hygiène.

Son principe de base, main droite portée au niveau de la tempe, trouverait son origine au Moyen Age. Lors des tournois, les chevaliers, avant de foncer l’un contre l’autre lance en avant, relevaient la visière de leur casque ou de leur heaume pour se montrer mutuellement leur visage. Ce signe de respect se serait ensuite transformé en signe de ralliement entre soldats. Dans certains pays, les guerriers se saluaient en levant la main droite au ciel en dépliant trois doigts symbolisant la sainte Trinité. Ce geste se serait progressivement arrêté au niveau de la coiffe, avant que la modernité ne le fige dans un geste décrit au millimètre près dans les règlements militaires.

La principale variation du salut militaire actuel consiste dans l’orientation de la main (hormis les Polonais qui saluent avec les seuls index et majeur). Les Anglais (sauf la Royal Navy) et les Français tournent la paume vers l’avant. Les Américains, les Allemands, les Chinois la tournent face au sol. Cette deuxième variante semble avoir des origines dans la marine. Les hommes d’équipage ayant souvent les mains sales, ils devaient en montrer une surface aussi réduite que possible en saluant les officiers. Cela n’a pas empêché la très peu navale armée suisse d’opter pour le salut paume vers le sol.

On ne parlera pas du salut fasciste, inventé en Italie par le régime de Mussolini et adopté par le nazisme. Il était censé réactiver le salut de la Rome impériale. Il n’existe pourtant pas la moindre source littéraire ou iconographique prouvant que le geste bras et main tendus vers l’avant était de rigueur dans les légions romaines. Ce salut est aujourd’hui, et à jamais, synonyme de fanatisme, de racisme, de génocide. Le salut olympique, inventé par Pierre de Coubertin et identique au salut fasciste mais effectué de côté, n’y a d’ailleurs pas survécu. La confusion entre ces deux saluts était telle que la délégation française aux Jeux de Berlin en 1936 avait été acclamée par le public allemand lors de la cérémonie d’ouverture. La foule fanatisée croyait que leurs ennemis historiques avaient adopté le salut hitlérien, alors que les sportifs de la France du Front populaire ne faisaient bien sûr que le salut olympique.

Cette anecdote nous rappelle au moins que, en cas d’adoption de nouveaux gestes de salutation, il s’agira d’éviter d’éventuelles incompréhensions culturelles. Or l’hygiénique «fist bump» (notre solution préférée) semble ne pas susciter de malheureuse équivoque. Quant aux bises et aux «hugs», ces gestes d’affection plus sentimentaux, ils pourraient se faire plus rares, en se limitant par exemple au cercle familial et aux amis les plus chers, sans que cela induise des carences affectives majeures.

En attendant de voir quel salut nous réserve l’avenir, échangeons un virtuel et néanmoins amical «fist bump»!


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