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Politque

Christelle Luisier Brodard: «J’ai toujours voulu défendre des causes»

Seule élue dès le premier tour au Conseil d’Etat vaudois, la libérale-radicale Christelle Luisier Brodard explique comment la jeune fille timide du Café de la Poste, à Payerne, est devenue la locomotive du gouvernement, au caractère cash.

Christelle Luisier

La libérale-radicale Christelle Luisier Brodard est la seule élue dès le premier tour au Conseil d’Etat vaudois.

Darrin Vanselow

En ce dimanche matin ensoleillé, la bonne ville de Payerne a de faux airs de Provence. L’arrivée en trombe de Christelle Luisier Brodard, à l’énergie solaire et à la gestuelle méditerranéenne, entretient joyeusement l’illusion. Hier soir, elle était en campagne pour le deuxième tour avec ses colistiers de l’Alliance de droite, ce soir, elle y retourne au pas de charge. On la verra sourire sur les photos, prendre ses compagnons par l’épaule et les défendre de toutes ses forces, même si elle-même a déjà été élue le 20 mars.

Mais là, pause café: elle s’arrête pour se raconter. Avec sa façade rouge carmin, le Café de la Poste la renvoie une trentaine d’années plus tôt. Sa famille s’installe là quand la fillette a 9 ans. Son père fait la cuisine, sa mère assure le service. Ils vivent à trois au-dessus, sans cuisine. «Notre lieu de vie était le café. J’y mangeais, j’y faisais mes devoirs.» Fille unique, car ses parents l’ont eue tard, elle se décrit d’une timidité difficile à imaginer à la voir aussi démonstrative aujourd’hui, mais profonde. «Heureusement, j’étais très observatrice. Si mes parents ne parlaient jamais de politique, j’entendais beaucoup de conversations. C’est sans doute ce qui m’a donné envie de m’investir.» Payerne est une ville militaire. Au moins deux fois par semaine, de larges tablées de soldats se forment. Ces soirs-là, la jeune Christelle vient aider. «J’étais derrière le bar, je préparais les consommations. Je ne servais jamais, j’étais beaucoup trop maladroite…»

Timide, maladroite, la future conseillère d’Etat va prendre de l’assurance. Le droit l’attire. «Dès l’âge de 10 ans, j’ai pensé en faire. J’ai toujours été animée par un grand esprit de justice, au sens large. Je voulais défendre des causes.» Elle étudie à Fribourg et décroche son brevet d’avocate à Lausanne en 2005. «Aujourd’hui, j’aime toujours beaucoup le droit, il permet de réguler les rapports entre les gens, mais les histoires de voisinage n’étaient pas pour moi. Il me manquait du sens.» Elle fonctionne ainsi: elle doit être convaincue pour convaincre.

Elle a 23 ans quand, un soir, un ami de ses parents lui propose de s’engager au niveau communal. Elle qui participe déjà à la paroisse y voit une occasion de s’intéresser aux liens collectifs. En 1997, elle est conseillère communale. L’année suivante, elle se présente à l’Assemblée constituante, ce monumental mouvement pour récrire la Constitution cantonale. Il y a juste un hic: «Ma licence en droit en poche, je parlais de manière disons… très technique, avec des schémas. Deux anciens membres de mon parti m’ont appris à construire un discours, à prendre les gens avec soi. C’était une claque, mais cela m’a aidée. Dès le début, je me suis sentie soutenue.»

Christelle Luisier

Avec la présidente libérale Catherine Labouchère, Christelle Luisier Brodard sillonne le canton pour faire accepter la fusion libérale-radicale, en 2012: «Nous étions le feu et l’eau.»

Yannick Bailly/Keystone

Elle est élue, choisie comme cheffe du groupe des radicaux et ses 47 membres. L’exercice de la Constituante dure trois ans; il joue pour elle le rôle de déclic, d’apprentissage express. «J’ai découvert le leadership. Je me suis rendu compte que j’aimais cela. Mener une séance, être la porte-parole, trouver des compromis, retravailler des dossiers.» Plus de vingt ans plus tard, elle est encore dans cet élan. Même si son parcours n’a pas été aussi linéaire qu’on pourrait le penser. En 2005, maman d’un deuxième enfant, Zacharie, après Ségolène en 2002, elle choisit d’apprendre le versant institutionnel du métier, en devenant secrétaire générale adjointe au Département des finances. Au volant: Pascal Broulis. «C’est la période où j’ai le plus appris. J’ai vu combien il était organisé, comment il se battait inlassablement pour convaincre. Pour faire passer ses budgets, à une période plus dure qu’aujourd’hui, il téléphonait quasiment aux 150 députés!»

Dès 2008, comme personne ne se presse au portillon pour présider le Parti radical vaudois, elle s’assied dans le fauteuil. L’époque est à la fusion potentielle avec le Parti libéral. Avec la présidente de ce dernier, Catherine Labouchère, elle empoigne son bâton de pèlerin. «Toutes les deux, nous avons sillonné le canton pour persuader les membres. Notre chance fut notre forte amitié.» Les deux femmes, de générations différentes, se complètent. Elles sont le feu et l’eau: l’une est aussi énergique que l’autre est posée et déterminée. Christelle Luisier Brodard se souvient de moments de doute, dans le froid, sur des routes gelées, pour atteindre des salles empreintes de scepticisme. «Lors d’une ou deux séances, on n’était pas loin de nous lancer des tomates, même si les gens se sont montrés bienveillants au final.» Sous leur férule, la fusion libérale-radicale, historique, est conclue en 2012.

Payerne, elle y est élue syndique en 2011. Si on dégaine les clichés habituels autour de sa ville, l’armée, le brouillard, elle s’enflamme: «Payerne est à la fois ancrée dans des traditions comme les Brandons et un carrefour, un pôle innovant en pleine croissance avec ses 10 000 habitants, dont 40% de population étrangère à intégrer. Des projets comme l’Aéropôle, ce sont vingt ans d’investissement humain. J’aime aussi que ce soit une cité à essence populaire.» La ville ne roule pas sur l’or, chaque projet nécessite de décrocher des financements. Elle s’y attelle de façon si efficace que les surnoms l’assaillent, «la locomotive», «la machine de guerre». Son succès majeur, acquis en équipe sur plusieurs municipalités, reste le sauvetage et la transformation de la séculaire abbatiale, dès 2011.

Christelle Luisier

Secrétaire adjointe dans le département du conseiller d’Etat Pascal Broulis de 2005 à 2008, elle le voit fonctionner: «Il téléphonait quasiment aux 150 députés!»

ATS Import

Surtout, elle imprime son style à elle. Du genre direct, elle le reconnaît: «J’ai un caractère cash. Rien de méchant, mais c’est ainsi. Dans le canton de Vaud, on parle avec plus de rondeur. Moi, quand j’ai une idée, il faut de bons arguments pour me contrer. Je sais que j’ai pu blesser en exprimant les choses de manière vive. Je travaille là-dessus, je n’aime pas le conflit. Ce qui me sauve est mon côté jovial.» Son goût pour la convivialité, son amour pour les gens, son bonheur à se déguiser chaque année lors des Brandons lui amènent d’autres sympathies.

Elle paie le prix de sa folle activité, des éternels trois soirs par semaine (au minimum) d’absence de son foyer. «Dans une ville comme Payerne, les gens attendent que vous soyez là à la soirée de la fanfare, partout. Or je ne suis pas Superwoman, impossible d’être au taquet sur tous les plans: ma vie personnelle a pâti de mes engagements. J’ai un divorce derrière moi, ce n’est pas pour rien.» Elle a la chance que son ex-conjoint, d’origine gruérienne, se soit impliqué dans la garde des enfants. «Il est le pilier de la famille. Sans lui, tout aurait été plus difficile.»

Le sexisme vu par une femme de droite? Elle n’en fait pas une montagne. «Dans mon parti, je ne l’ai jamais ressenti comme problématique. Certes, j’ai reçu des remarques. Se faire qualifier de «pétillante» n’arriverait pas à un homme. Cela me passe au-dessus. J’ai pris les chances que l’on m’offrait. J’en ai fait quelque chose qui me ressemble.»

Conseillère d’Etat depuis 2020, tout ce qui touche à la durabilité la passionne. Normal pour celle qui a œuvré à la création de l’une des plus grandes centrales solaires du pays, à Payerne. «Au canton, on travaille avec les communes, avec la volonté de se montrer pragmatiques. On a mis en place des aides, des fiches d’action, toute une boîte à outils pour que cela fonctionne.» Les empêchements administratifs, par exemple autour des panneaux solaires ou des pompes à chaleur, la rendent «dingue». «C’est une pierre dans mon jardin. Le mix énergétique est une évidence. Il faut absolument qu’on raccourcisse les procédures!»

Alors, pour décompresser, elle retrouve son fidèle cercle d’amis de Payerne, le postier du coin, la gérante du magasin, hors du monde politique. Ou elle enfile ses baskets et marche une heure sur les hauts de la ville, seule. «J’ai encore un peu ce côté ourse, je dois parfois me retrouver.»

Par Marc David publié le 31 mars 2022 - 09:01