1. Home
  2. Actu
  3. Christian Constantin: «En 2024, je ne serai plus président»

FC Sion

Christian Constantin: «Dans deux ans, je ne serai plus président du FC Sion»

A l’heure d’annoncer son départ du club, en 2024, Christian Constantin, président du FC Sion, retrouve la mémoire des chiffres, histoire de mettre au parfum son hypothétique successeur. Très ouvert, celui qui se qualifie de «président de guérilla» parle aussi de son «ancestral» contentieux avec la Swiss Football League, de l’avenir de son fils, de Mario Balotelli, de son entreprise et de sa vie de riche. Interview déjantée.

Partager

Conserver

Partager cet article

Christian Constantin

CC n’a jamais caché son amour pour les belles carrosseries italiennes, une passion qui l’anime depuis son adolescence. Ici, avec une Lamborghini Urus qu’il possédait l’an dernier, dont le prix dépasse légèrement les 200 000 euros.

Nathalie Pallud
Christian Rappaz, journaliste
Christian Rappaz

- Vous avez laissé entendre que votre mandat à la tête du FC Sion n’irait pas au-delà de 2024. C’est votre dernier mot ou, à l’instar de Michel Sardou, l’un de vos chanteurs préférés, vous ferez plusieurs tournées d’adieu?
- Christian Constantin: Non. Je ne prolongerai pas le contrat de location du stade de Tourbillon (300 000 francs par année), qui me lie à la commune de Sion jusqu’au 1er décembre 2024. En juin 2024, il me restera cinq mois pour démonter les infrastructures et les inventaires commerciaux que nous avons aménagés et rendre les lieux comme nous les avons trouvés. Enfin, presque, puisque nous léguerons sans contrepartie certaines infrastructures construites à nos frais, comme les Business Seats Platine, par exemple.

- Votre décision est irrévocable?
- Irrévocable et raisonnable. En 2024, je fêterai mes 67 ans. J’aurai présidé le club durant vingt-cinq ans, organisé 18 galas – je voulais en faire 20, mais le covid en a décidé autrement –, payé 300 fois les salaires en temps et en heure, et mon fils Barthélémy aura 30 ans. Aller au-delà ne ferait que repousser le problème de ma succession sans le résoudre.

- Votre fils ne vous succédera pas?
- Non. Bart n’a pas à être l’héritier des choix de son père. Cela étant, je le vois bien continuer dans le foot. A son poste, il s’est familiarisé avec un métier pour lequel il n’y a pas d’école. Il a appris des langues, l’art de la négociation, à créer des contacts, à gérer des êtres humains et à organiser toutes sortes de choses et de situations. Je pense qu’il a le bagage pour travailler dans n’importe quel club professionnel. Il porte l’AC Milan dans son cœur depuis son enfance…

- Même si pas mal d’eau coulera encore dans le Rhône d’ici à 2024, tirez-nous déjà un premier bilan de votre long passage à la tête du club…
- (Il réfléchit.) J’aurai été d’un bout à l’autre un président de guérilla. C’est le seul moyen de faire exister le club de la plus petite ville de la ligue sur la carte du football suisse. J’aurai également été un président à l’ancienne, qui s’est toujours démerdé seul pour donner au club les moyens de rester parmi l’élite. Et je ne parle pas que d’argent.

- C’est-à-dire?
- Vous n’ignorez pas qu’à part Tourbillon la plupart des infrastructures mises à la disposition du club m’appartiennent: 85 000 m² de terrain, entre Riddes, Saxon et Martigny, sur lesquels ont été aménagés huit terrains de foot et environ 10 000 m² de locaux techniques et administratifs. Sans ces apports, une dizaine d’équipes de jeunes auraient été sacrifiées. Nous avons de surcroît assumé l’entretien de ces terrains. A ce propos, je ne citerai qu’un chiffre: la facture des engrais s’élève à 180 000 francs par année. Je vous laisse imaginer le reste.

Christian Constantin

A l’aéroport de Sion, Christian Constantin devant le jet qu’il utilise pour certains de ses déplacements.

Blaise Kormann

- Combien y a-t-il de juniors au sein du FC Sion?
- Environ 1000, entre le football loisir, la compétition et la formation. Donner aux enfants et aux jeunes du canton la possibilité de pratiquer leur sport et de progresser près de chez eux a toujours été l’une de mes priorités. Nous consacrons d’ailleurs 3 millions par saison à cette cause. Il faut savoir que, sur les 20 000 jeunes Valaisans et Valaisannes âgés de 8 à 18 ans, 8000 possèdent une licence de foot. Dont 500 filles. Ce dernier chiffre devrait bientôt quadrupler grâce aux programmes que nous avons créés et que nous soutenons.

- Puisque nous sommes dans les chiffres, parlons d’argent. Vous dites avoir mis plus de 100 millions de votre poche dans le club. N’est-ce pas un peu exagéré?
- Les calculs ne sont pas compliqués. Je compare notre budget de 26 millions et quelques (budget moyen des clubs suisses de Super League: 28 millions) à un gâteau qu’on découperait en 12 tranches, correspondant au nombre de mois. Soit 2,2 millions la tranche. Trois d’entre elles sont payées par les recettes réalisées dans le canton et à travers la ligue, deux et demi par les transferts, une et demi par mes relations d’affaires et quelques bons potes, et une par le gala. Si je calcule bien, ça fait huit. Il en reste donc quatre pour le président, en précisant qu’avant le covid il y en avait une de moins.

- Autant dire que vous êtes en train de décourager les rares candidats ou candidates qui songeraient à vous succéder?
- Ce n’est pas le but. A vrai dire, je vois beaucoup de gens qui réfléchissent à ma place ou se mettent carrément dans ma tête. Sur les réseaux sociaux en particulier. Puisque vous m’en donnez l’occasion, je préfère présenter la réalité telle que je la vis au quotidien depuis trente ans.

- Vous êtes pas mal critiqué sur les réseaux sociaux, justement. On vous accuse souvent de vous servir du foot pour vos affaires…
- Je crois que c’est Jean Gabin qui a dit un jour: «On trouve toujours plus con que soi mais certains doivent chercher plus longtemps.» Mais Gabin n’avait pas les réseaux sociaux. Aujourd’hui, vous trouvez les plus cons à une vitesse folle. Je vais vous étonner, mais ces insultes me font plus de bien que de mal. Elles m’incitent en effet à me poser cette question fondamentale «A quoi bon?» et me permettent de me libérer de toute mauvaise conscience.

Christian Constantin

La coupe de Suisse. Un trophée que Christian Constantin a déjà soulevé à sept reprises.

Sebastien Agnetti/13photo

- Cela dit, vos emmerdes ont volé en escadrille ces derniers jours, comme disait Jacques Chirac. A commencer par les dérapages de Balotelli, qui lui valent deux matchs de suspension et une procédure disciplinaire. Vous regrettez de l’avoir engagé?
- Pas du tout. Mario nous a amené quelques points précieux. Et sa réclamation à Bâle était tout à fait légitime. Le joueur bâlois se débarrasse du ballon en le fouettant du bras en corner et, même aidé par la VAR, l’arbitre ne veut pas le voir. Très fort…

- Malgré ce que vous dites, on attend beaucoup mieux d’un joueur de son calibre…
- Nous ferons les comptes à la fin de son contrat, le 30 juin 2024. Mario a besoin d’être servi haut dans le terrain. Jusqu’à maintenant, il a été contraint de se replier pour aller chercher des ballons. Ce n’est pas son jeu, on le sait.

- Vous voulez dire que Paolo Tramezzani n’a pas su l’utiliser?
- Je dis simplement qu’il y a certaines choses que j’aurais faites différemment.

- Vous êtes vous aussi sous le coup d’une procédure disciplinaire après avoir déclaré que les clubs romands, et le FC Sion en particulier, étaient prétérités par les arbitres au profit des clubs alémaniques…
- Ce n’est pas une accusation lancée en l’air née d’une frustration, mais une réalité confirmée par deux études réalisées par des chercheurs de l’Université de Saint-Gall et d’Oslo, qui ont compilé plus de 5000 matches. Je vis et je subis ce problème depuis que je suis président. C’est culturel. Comme ils sont trois fois plus nombreux, les Alémaniques imposent un rapport de dominants à dominés sans vraiment s’en rendre compte. Pour résumer d’une phrase un peu sibylline, je dirais qu’ils sont injustes de bonne foi. Quand j’étais joueur à Neuchâtel, le président Gilbert Facchinetti me répétait souvent cette phrase: «Tu ne peux rien faire contre les casques à boulons.» Il avait raison.

Christian Constantin

«Les insultes me font plus de bien que de mal. Elles m’incitent à me poser la question fondamentale: «A quoi bon?»

Jean-Christophe Bott/ Keystone

- C’est un peu caricatural comme argument, non?
- Peut-être, mais c’est la réalité. Les enjeux sont tellement énormes que, même si elles ne sont pas prises de manière délibérée, les décisions tombent de leur côté. Bien négocier un ou deux tours de Ligue des champions ou d’Europa League change complètement le financement du gâteau dont je vous parlais avant. Alors, quand un concurrent roule devant, la tentation est grande de lui crever les pneus. Il arrive que la Swiss Football League me donne raison. Elle m’a même adressé des lettres d’excuse. Malgré cela, elle continue à me la faire de travers et, surtout, elle voudrait que je ferme ma gueule. Faut pas pousser, quand même…

- Vous allez vous ennuyer, sans le foot?
- Vous rigolez? Je pense déjà à l’après. D’ici à 2025, près de 35 projets, d’une valeur de 2,6 milliards de francs, sortiront de mon bureau et seront réalisés d’ici à 2032. En Suisse romande, au Tessin, dans la région des Trois-Lacs et en Valais, bien sûr. Ce qui portera les surfaces construites par ma société depuis 1982 à 2 millions de m2. Si Dieu me prête vie, j’aurai 75 ans dans dix ans. L’âge de passer la main. Pour le faire, il me faudra mettre en place une structure capable d’assurer la pérennité de l’entreprise, puisque aucun de mes enfants ne me succédera sous la forme actuelle. Vous voyez, je n’aurai vraiment pas le temps de m’ennuyer.

- Après quoi, vous aurez tout loisir de vous occuper de vos petits-enfants, comme tout bon grand-papa…
- Je n’ai qu’un petit-fils pour l’instant: Aloys, 6 ans. Un fou de ballon, qui fait déjà un malheur au jardin de foot du Martigny-Sports. Il marque des buts en pagaille. S’il garde son enthousiasme, il ira loin. J’ai d’ailleurs demandé à son papa, Italien, de faire le nécessaire pour lui donner la double nationalité. On ne sait jamais, il pourrait finir dans la Squadra azzurra (rires).

Christian Constantin

Christian Constantin avec son fils Barthélémy, directeur sportif du club, en 2015.

Valentin Flauraud/Keystone

- Vous êtes riche et célèbre, en bonne santé, bourré de projets, avec une fortune estimée entre 400 et 500 millions de francs. C’est comment, la vie de riche vue par Christian Constantin?
- Je ne suis pas du genre à compter ma fortune tous les matins. Pour moi, la première richesse, c’est la santé. D’autre part, j’appartiens à une génération qui trouve du bien-être dans le travail. Dès lors, l’argent que je gagne, d’abord je le respecte – même si j’en crame un peu de façon stupide dans le foot – mais, surtout, je le réinvestis dans mes nombreux projets. J’ai tellement de projets pour éviter de mourir d’ennui et oublier que le temps passe que j’ai toujours peur de manquer d’argent. A dire vrai, je ne me considère pas comme quelqu’un de riche.

- Se déplacer en hélicoptère, en jet privé, en Ferrari, en Lamborghini n’est donc pas un privilège réservé aux riches, à vos yeux?
- Cela dépend pour quelles raisons vous le faites. En ce qui me concerne, ce ne sont pas des caprices de riche, c’est uniquement dans le but de gagner du temps pour mon travail. Il n’y a rien d’ostentatoire là-dedans. Maintenant, c’est vrai, j’ai toujours aimé les belles voitures italiennes. Mais, même ouvrier, j’aurais économisé pour pouvoir m’en payer une un jour. Je vais d’ailleurs sur les chantiers avec. Personne ne s’en offusque, tout le monde sait bien que ce n’est pas pour me la péter ou en mettre plein la vue. Mon patrimoine, je l’ai acquis à la sueur de mon front, tout au long de ma vie. Il m’a permis de faire vivre une entreprise de 70 personnes, de payer 2 millions de salaires et de charges par mois, de donner du travail à des centaines de personnes. Quand je pense à l’argent, c’est avant tout à cela que je songe.

- L’argent fait votre bonheur?
- Il y contribue, c’est sûr. Mais l’argent ne permet pas de tout acheter et heureusement. Sinon, je ne me lèverais pas tous les matins à l’aube… 

Par Christian Rappaz Publié il y a 1 heure