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Christian Levrat: «Ma fille m’a rendu plus féministe»

La pomme n’est pas tombée loin de l’arbre: alors que Christian Levrat s’apprête à passer la main de la présidence du Parti socialiste suisse, la nouvelle génération se voit incarnée par sa fille Marie. Entre transmission et valeurs, dialogue entre un père et une fille engagés.

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Le président du PS se dit fier de l’engagement de sa fille aînée, Marie, 21 ans. Magali Girardin

Entre le père et la fille, la pudeur se mêle à la complicité. Pour le président du PS, c’est une première: poser pour un média avec quelqu’un de sa famille. Car Christian Levrat, 50 ans, fait «en principe une distinction presque hermétique entre vie privée et politique». Son épouse et la mère de ses enfants, Martine Ducrest Levrat, brièvement membre du législatif de leur commune de Vuadens (FR), n’apparaît quasiment jamais à ses côtés, et il a hésité avant d’accepter cette rencontre. «Mais là, c’est différent, si ma fille s’engage publiquement, cela implique une certaine visibilité.» Et il en fait des efforts, se prêtant au jeu avec son aînée peu habituée aux feux de la rampe. Car Marie, 21 ans, a décidé de marcher sur les pas de son père en s’engageant en politique. Au PS, évidemment: depuis 2018, elle copréside la Fédération gruérienne du parti.

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Un air de famille: Marie, 21 ans, et Christian Levrat, qui a fêté ses 50 ans cette année. Ils posent, en janvier dernier, au Collège du Sud de Bulle où ils ont tous deux suivi leur scolarité. Magali Girardin

En ce début d’année où nous le rencontrons une première fois, le tandem se réjouit de participer à la mythique course cycliste du Paris-Roubaix, que père et fille ont prévu de faire avec des amis. Une manière pour le sénateur fribourgeois de tourner la page de douze ans d’une présidence qui devait prendre fin en avril. Mais le Covid-19 a tout bousculé et a repoussé l’élection de ses successeurs à octobre. «Cela a été un privilège que de rester à la tête du parti pendant cette période dense. C’était passionnant, avec autant, voire davantage, de travail que d’habitude!»

Très tôt, Christian Levrat, qui continue de se rendre régulièrement à Berne, demande aux siens – à Marie, à sa sœur de 19 ans et à leur frère de 17 ans rentré d’une année d’échange – de se confiner dans la maison familiale de Vuadens (FR). «On a très bien vécu cette période, raconte la jeune femme. On a fait les courses pour notre grand-maman et sa voisine. Cette solidarité qui s’est manifestée un peu partout, ça fait vraiment plaisir. Je suis convaincue que les gens auront constaté l’importance d’un Etat social fort et de toutes les assurances sociales pour lesquelles nous nous battons. Et pleine d’espoir pour la suite.» Elle-même a planché, et réussi, ses examens de droit. Les mêmes études que son père, entamées «non pas à cause de l’influence familiale, mais bien parce que cela m’a toujours intéressée».

«Pugnace» et «stratège» sont deux adjectifs souvent utilisés pour qualifier Levrat père, un poids lourd de la politique fédérale qui n’hésite pas à tacler adversaires et médias. Mais au café où nous discutons, il se fait plus modéré, attend que sa fille réponde, la couve du regard. Se fait-il du souci pour elle dans ce milieu peu réputé pour sa tendresse? La réponse fuse. «La politique, j’adore ça, notamment les campagnes. Alors ce n’est pas moi qui vais dire aux autres de ne pas y aller! Il faut arrêter de décrire la politique comme un sacrifice, une croix qu’on porte. Si mes proches s’engagent, c’est qu’ils voient bien que ça peut être passionnant.»

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Des ballons aux couleurs du PS pour Marie en septembre 2001, lors de la campagne paternelle pour la préfecture de la Gruyère. DR

Il évoque ce jour de 2019 où, pour qu’il puisse assister à la cérémonie de remise de bac de Marie, le président de la Confédération, l’UDC Ueli Maurer, lui a prêté limousine et chauffeur. «Cela montre bien qu’en Suisse, on peut avoir des rapports très durs sur le fond, mais qu’entre politiciens, il est tout à fait possible d’avoir des relations cordiales, humaines. Ce qu’il faut? Aimer parler aux gens, ne pas prendre les attaques de manière trop personnelle. Marie a un contact chaleureux et positif. L’expérience, la stratégie… Cela s’apprend.»

Marie, elle, a fait des expériences «inoubliables» lors de la campagne pour les dernières élections fédérales, où elle était candidate au National sur la liste de la Jeunesse socialiste fribourgeoise. «J’ai pu constater à quel point les gens avaient besoin et envie d’échanger. On touche au cœur du lien social et c’est ce qui me plaît.»

Elle ne se souvient pas de son père, entré sous la Coupole en 2003, «autrement que faisant de la politique. Toute petite déjà, je baignais dans ce monde, ne serait-ce que par les gens qu’on fréquentait, les amis de mes parents ou les pique-niques du PS, où nous nous rendions enfants.» Lui évoque le 100e anniversaire de la Jeunesse socialiste suisse à Berne, en présence de Micheline Calmy-Rey, alors conseillère fédérale. «Tu étais toute petite et vous n’aviez pas arrêté de discuter.» «Je me souviens que je lui faisais coucou depuis la tribune du National», sourit Marie. Elle cite comme modèle une autre conseillère fédérale socialiste, Ruth Dreifuss. «Elle a de la poigne, un caractère fort et ne se laisse pas marcher dessus, mais elle est juste. Et bien sûr, c’est une femme!» Très concernée par les droits des femmes, Marie travaille d’ailleurs avec le collectif de la Grève des femmes du Sud fribourgeois.

Son engagement prend corps à ses 15 ans, lors d’une année d’échange en Allemagne. Logée chez une famille de la Ruhr, elle vit «au cœur de ce qui avait été et reste encore une région d’ouvriers. L’arrière-grand-mère avait fait le trajet depuis l’Autriche à vélo avec les enfants pour les mettre à l’abri de la guerre.» C’est là que prennent essor le mouvement Pegida (Européens patriotes contre l’islamisation de l’Occident) et les violences contre les centres d’accueil. «Voir une telle haine, cela m’a choquée. Je me demandais ce que ces mouvements reprochaient à des gens qui ne faisaient rien d’autre que de fuir la guerre, ce que nous aurions également fait si nous avions été dans leur situation. Je me suis dit que c’était le moment de réagir.» A son retour, elle s’inscrit chez les Jeunesses socialistes puis au PS, «sans en informer personne».

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En septembre 2003, Marie est avec son père à une manifestation des syndicats contre l’augmentation de l’âge de la retraite. DR

Le nom qu’elle porte «la sert et la dessert en même temps, estime son père. Dans des milieux conservateurs, ce serait un avantage, à gauche, c’est moins évident. Mes liens familiaux avaient déjà donné lieu à une discussion animée lorsque mon beau-frère (Pierre Mauron, mari de la sœur de Martine Ducrest Levrat, ndlr), alors chef du groupe socialiste au Grand Conseil fribourgeois, a été candidat au National en 2015. Dans ce cas, comme pour la candidature de Marie, on en a parlé avec le comité directeur. Ce qui est sûr, c’est que Marie doit construire elle-même sa vie politique.» L’engagement de sa fille lui fait-il plaisir? «Oui, mais ce doit être son choix. Disons qu’en tous les cas, je suis heureux que mes enfants ne soient pas de la droite dure!» «J’espère que les gens font la part des choses, réagit sa fille. Je ne suis et ne veux pas être mon père. J’ai évidemment des choses qui me rapprochent de lui tout comme j’en ai qui me différencient.»

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Marie et son père à Poschiavo (GR) en juillet dernier. La famille Levrat est restée au pays cet été, avec des excursions au Tessin, dans le Jura et les Grisons. DR

A savoir? Elle hésite. Lui: «Marie est pour la légalisation du cannabis, ce qui n’est pas mon cas.» Elle ne fume «pas du tout», mais pense que ce sera mieux contrôlé si c’est légalisé. «Je n’ai pas dû être assez sévère», rigole le papa. Autre sujet de divergence: la décroissance. Pour la jeune femme, engagée dans les manifestations pour le climat, «il n’y a actuellement pas d’autres solutions qui offrent à court terme une réduction aussi drastique des émissions de gaz à effet de serre». «Je vois bien chez les jeunes cette remise en question profonde de nos modes de vie, mais je n’arrive pas bien à voir comment ils comptent y arriver», tempère-t-il. Même si, reconnaît-il, «le curseur a bougé, des propositions qui ne passaient pas deviennent réalistes. C’est clairement aux jeunes qu’on le doit. En même temps, les citoyens restent d’abord préoccupés par les coûts de la santé et de la retraite.»

La rumeur le donne déjà candidat au Conseil d’Etat fribourgeois fin 2021. «En politique, il ne faut jamais dire jamais», élude-t-il. Marie, elle, se présentera «peut-être» au Conseil général de Vuadens. «J’aime beaucoup ma région de la Gruyère. Il faut travailler pour la rendre encore plus attractive, pourquoi pas dans mon village?» Reportée à octobre, la course du Paris-Roubaix se fera vraisemblablement sans les Levrat. «De toute façon, Marie nous aurait laissés loin derrière», rit son père. Avec une fierté éclatante.


Par Albertine Bourget publié le 20.08.2020