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© Darrin Vanselow

Christiane Badel, pour Sentinelles avec l’Afrique au cœur

Publié vendredi 9 octobre 2020 à 15:01
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Publié vendredi 9 octobre 2020 à 15:01 
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La fondation Sentinelles a 40 ans cette année. L’occasion de rencontrer sa présidente, l’ex-championne de basket Christiane Badel. Qui espère que la pandémie ne fera pas oublier la détresse des plus démunis.
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Lancez Christiane Badel sur les talibés, ces garçons exploités auxquels Sentinelles, la fondation qu’elle préside, vient en aide au Sénégal, et la voilà intarissable. La faire parler d’elle-même, de sa petite personne et de son parcours, c’est une autre paire de manches. Nous insistons. «Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été révoltée par l’injustice», consent la Genevoise de 74 ans. Une phrase un rien bateau, que chacun ou presque pourrait reprendre à son compte. Elle qui voulait «être infirmière pour aller travailler en Afrique» a franchi le pas. Des parents missionnaires? Catholiques? Elle sourit. «Pas du tout! Moi, les religions, c’est toutes ou aucune. En grandissant, j’ai vu la chance que j’avais eue de naître là où je suis née, et d’étudier. J’ai deux mains, et j’ai eu envie de les mettre au service des autres.»

Enfant, elle avait «l’Afrique au cœur. C’est ce que me disaient mes parents.» Pourquoi? Elle ne sait pas. Elle se souvient en tout cas que le bébé mouilleur qu’elle avait réclamé en cadeau, elle l’avait «voulu noir». Issue d’une famille modeste, elle doit renoncer à entamer des études d’infirmière, pour des raisons financières. Pour cette passionnée de sport, ce sera l’éducation physique. Une fois son brevet en poche, elle file «dans les collines du Burundi» enseigner dans une école pour jeunes filles tenue par des Pères blancs de Fribourg.

De retour à Genève, elle retrouve ses coéquipières basketteuses du Stade français de Genève. Elle a été une sportive aguerrie, ailière dans cette équipe championne de Suisse, «à plusieurs reprises!» précise-t-elle fièrement. Elle a dû renoncer à jouer en raison de genoux fragiles, mais se met à entraîner l’équipe.

Yvan Muriset
Au Sénégal, les garçons talibés (pluriel de «talib», étudiant en arabe classique) seraient 100 000. A partir de l’âge de 4 ou 5 ans, ils sont confiés, pour des raisons religieuses mais aussi économiques, à un marabout chargé de leur enseigner le…

Ses congés scolaires, la jeune femme les consacre à voyager pour venir en aide, déjà, aux plus démunis, comme au dispensaire de Mère Teresa, où elle est témoin d’un «travail magnifique». Au printemps 1988, une amie lui parle d’une ONG qui cherche des bénévoles. Elle écrit à Edmond Kaiser. Trois mois plus tard, elle s’envole avec lui pour sa première mission chez Sentinelles, direction M’bour, au Sénégal, auprès des enfants condamnés très jeunes à guider un proche aveugle. «Il fallait leur rendre leur enfance. Nous avons fait des réunions avec les chefs de famille. Des palabres et des palabres», sourit-elle.

Rien n’est vain, tout plutôt que l’inaction

Du fondateur de Terre des hommes (1960) puis de Sentinelles il y a quarante ans, mort en 2000, elle parle avec une ferveur intacte. «Edmond était un homme d’exception, révolté. Il disait souvent: «On peut être désespéré, mais on ne doit pas être découragé.» Comment fait-on, justement, pour supporter toutes les souffrances vues et ne pas baisser les bras? Il y a les enfants talibés du Sénégal. Mais aussi ces femmes victimes «d’exactions horribles par les groupes armés au Congo, désespérées, avec des enfants dénutris, harassées par les corvées». Celles emprisonnées à Madagascar avec leurs enfants, que Sentinelles aide à se réinsérer socialement. «Sur le terrain, vous vous rendez compte de l’impact que vous avez. Je pense aux visages de ces femmes congolaises qui se transforment quand elles prennent conscience qu’elles ne sont plus seules. La confiance qui se noue grâce à la main tendue.»

La frustration est inévitable face aux autorités souvent absentes, à la corruption endémique. «C’est parfois écœurant, mais il y a de braves gens et des salopards partout. Et, parmi ceux qu’on prend en charge, la grande majorité s’accroche à cette chance et fait tout pour s’en sortir. Ça aussi, ça me motive à continuer. Rien n’est vain, tout plutôt que l’inaction, c’est aussi ce que disait Edmond.»

Yvan Muriset
Depuis vingt ans, Sentinelles a réussi à faire fermer certains «daaras» pour abus corporels et noué des liens avec plusieurs établissements.

Une vie consacrée à l’humanitaire, donc. La voilà qui grimace. «Je déteste ce terme d’humanitaire, qui est utilisé à tort et à travers. J’ai souvent entendu cette expression: «Moi, je suis dans l’humanitaire», et je ne l’aime pas du tout! Car malheureusement, «l’humanitaire» est trop souvent devenu un business dans lequel l’humain passe au second plan.» Elle insiste: «Nous sommes tous d’abord des hommes et des femmes tout simplement soucieux de l’autre. Jamais je n’emploierai ce mot pour évoquer notre engagement.» Message reçu.

La pandémie a représenté un coup de massue pour d’innombrables ONG, quels que soient leurs combats. Sentinelles, qui dépend des dons du public, n’a pas échappé à la baisse actuelle. De quoi mettre en péril la vénérable et petite fondation, qui emploie, pour un budget annuel d’environ 2 millions de francs, une douzaine de collaborateurs en Suisse et une centaine de personnes de par le monde? «Pendant très longtemps, nous avons su être sages et gérer nos fonds, mais la situation devient plus difficile, et le soutien du public est essentiel. Même si, bien sûr, je comprends la détresse ici aussi, la perte de travail et les soucis personnels», insiste la présidente. Qui s’est d’ailleurs rendue à la patinoire des Vernets pendant le semi-­confinement pour y apporter de la nourriture.

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Christiane Badel a été une joueuse de basket accomplie au sein du Stade français de Genève. «Bien sûr, il y avait l’envie très forte de gagner, mais j’ai aussi adoré l’esprit d’équipe de ce sport.»

Christiane Badel, qui a divorcé il y a longtemps, n’a pas eu d’enfants biologiques. «Mais par mon métier et par Sentinelles, j’en ai eu des centaines et des centaines», sourit-elle. Impossible de ne pas s’attacher. Elle évoque Fatou, cette fillette qu’elle découvre un jour de 2012, allongée devant chez elle, au Sénégal. Sur chaque hanche, une énorme escarre. «Elle était en train de partir.» L’enfant est emmenée à l’hôpital, «où ils ont fait ce qu’ils ont pu» – les mains de Christiane Badel se crispent sur le bureau. L’enfant souffre d’une tuberculose non soignée devenue osseuse, qui a attaqué sa colonne vertébrale. Transférée aux HUG, elle restera neuf mois en Suisse. Aujourd’hui âgée de 17 ans, Fatou, dont la photo orne le bureau de Christiane Badel à Prilly, vit en fauteuil roulant, mais a pu suivre une formation de couturière, et la fondation lui a aménagé une petite pièce dans la maison familiale. «Le genre de rencontre qui vous conforte dans votre engagement et qui vous fait continuer à avancer.»

>> L’exposition anniversaire «40 années de lutte au secours des plus meurtris», avec des dessins originaux de Burki, se tient au Forum de l’Hôtel de Ville de Lausanne du 14 au 31 octobre (sauf di-lu).

>> Pour faire un don: Banque cantonale vaudoise, Lausanne
IBAN: CH12 0076 7000 S045 9154 0


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