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© Anoush Abrar

Christiane Brunner: «Il ne faut rien lâcher»

Publié samedi 18 mai 2019 à 10:06
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Publié samedi 18 mai 2019 à 10:06 
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Elle est celle qui a réussi à faire descendre 500'000 femmes dans les rues de Suisse. C’était le 14 juin 1991. A la veille de la prochaine manifestation, la Genevoise Christiane Brunner revient sur l’événement et sur son propre parcours.
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Alors que les femmes s’apprêtent à remonter au front, nous avons voulu redonner la parole à celle qui avait réussi l’exploit d’organiser la grève historique de 1991 et dont la non-élection au Conseil fédéral est restée dans les mémoires. Christiane Brunner, 72 ans, nous a reçus chez elle à Genève.

- Madame Brunner, allez-vous manifester le 14 juin?
- Christiane Brunner:
Non, parce que j’ai de la peine à marcher. Mais j’aurai de la joie à suivre ce qui se passe sur le Net. En 1991, nous n’avions ni Natel ni internet, et ce n’est que le soir venu, avant d’aller sur le plateau télé, que j’ai découvert les images.

- C’était comment?
- C’était grandiose, émouvant! J’ai été d’autant plus soulagée et ravie que j’étais encore très angoissée la veille. On m’avait bien fait comprendre que si c’était un flop, ce serait de ma faute! J’en ai fait des cauchemars jusqu’au bout, en me disant qu’il n’y aurait personne. Ce matin-là, j’avais dormi à Berne, il faisait beau et chaud. En sortant, je me suis dit: «Ouh, il y a des femmes en fuchsia…» Je ne pense pas que les Bernoises connaissaient mon visage, mais ce jour-là, il y a eu une connivence. Nous sommes du même bord: c’était le sentiment qui dominait.

Keystone
Quelques mois après la grève de 1991, la socialiste genevoise accède au Conseil national, avec un slogan qui pourrait encore s’appliquer aujourd’hui.

- Pourquoi les femmes ont-elles encore besoin de faire grève?
- Parce que les choses ont peut-être changé, mais pas assez. L’égalité des salaires est inscrite dans la Constitution depuis trente-huit ans, et nous n’y sommes toujours pas! Ce n’est pas normal qu’elle ne soit toujours pas appliquée. Pas seulement pour des questions d’argent, mais parce que c’est la base de la discrimination et que cette inégalité a des répercussions sur tous les aspects de la vie des femmes.

- Que pensez-vous de demander aux hommes de ne pas se mettre aux premiers rangs?
- Je trouve juste de leur dire de rester un peu derrière, pour une fois. Sans les exclure, en leur disant d’aider les femmes. En 1991, je n’aurais rien pu faire sans les syndicalistes hommes, mais enfin, ça, c’était quand j’ai fini par tous les convaincre, ce qui n’était pas facile! Ils ont assuré l’intendance. Il faut dire que, à l’époque, c’était tellement évident que ce jour-là était pour les femmes, parce qu’il y avait beaucoup de frustration, de colère.

- Vous avez élevé et aidé à élever plusieurs garçons. En féministes?
- Ah oui, ils ont baigné dedans! Quand mon fils était au primaire et qu’il ramenait des copains à la maison, face aux affiches de 1981 sur la loi sur l’égalité, il leur disait: «Tu vois, c’est l’égalité entre les hommes et les femmes.» Il faisait très bien son travail de propagande! D’ailleurs, les mamans me téléphonaient pour me demander ce qu’il fallait voter.

- Votre vie n’était pas traditionnelle. Cela vous a nui…
- Mais je pense que beaucoup de femmes se sont reconnues dans mon parcours.

- Vous aviez des modèles?
- Plutôt littéraires, des Françaises, comme Benoîte Groult.

- Et dans votre famille?
- Ah non. Sauf peut-être ma grand-mère, catholique, qui s’est mariée trois fois. J’ai tout fait pour avoir la matu, aller à l’uni, aidée par une enseignante qui m’a trouvé une bourse. Ce dont je lui serai éternellement reconnaissante.

- A 22 ans, vous vous êtes mariée.
- Je savais que la vie domestique ne me suffirait pas, mais je n’en ai pas discuté avec mon futur mari. Je me suis aperçue après coup que lui pensait que j’allais rester une femme au foyer. Je travaillais, mon fils allait en crèche… Quand j’ai voulu passer mon brevet d’avocate, les choses se sont gâtées. Aujourd’hui encore, c’est quand les enfants arrivent que la situation se complique. Avant, chacun fait sa vie.

- Vous avez même fini par faire la grève de la lessive…
- A la maison, c’était moi qui m’occupais de tout, nos discussions n’y changeaient rien. Je me suis dit que je devais faire quelque chose de concret. Et j’ai arrêté de laver le linge de mon mari pour ne m’occuper que de celui de mon fils et du mien! Ensuite, j’ai vécu avec un homme qui cuisinait. Moi, j’étais très occupée, je n’étais pas souvent à la maison. Ce n’était pas du féminisme réfléchi, mais il l’appliquait au quotidien. Nous vivions en quelque sorte une inversion des rôles traditionnels. Lui a eu droit à des remarques comme «Tu vois encore ta femme?» ou à des moqueries quand il faisait la lessive ou préparait les repas.

Sobli
La même année, en campagne devant le QG du Café Papon à Genève avec Micheline Calmy-Rey et Maria Roth-Bernasconi notamment, Christiane Brunner brandit le soleil devenu son emblème.

- L’année de la grève, vous devenez conseillère nationale. Est-ce qu’on vous a fait sentir que vous n’étiez pas du bon sexe?
- Oh, au National, j’avais des copines. Le véritable choc, cela a été d’entrer aux Etats (ndlr: en 1995, le Conseil des Etats comptait 8 femmes pour 38 hommes, contre 7 pour 39 hommes aujourd’hui), où c’était clairement plus lourd, plus machiste.

- Géraldine Savary a écrit que pour faire de la politique, elle avait joué un rôle, flouté sa féminité, roulé des mécaniques. Vous aussi, vous avez joué un rôle?

Anoush Abrar
Offerte à Christiane Brunner pour ses 60 ans, Myel, la chienne cocker (qui a fait la une de L’illustré) a blanchi, mais reste fidèle au poste.

- Je ne crois pas. J’ai continué à faire des choses qui me correspondaient, à la fois ludiques et sérieuses, sans me sentir obligée de prendre des attitudes masculines. Comme le «programme de minorité pour la majorité oubliée» pour la législature 1991-1995, que j’avais voulu présenter avec une mise en scène de théâtre au sein du Palais fédéral, ce qui m’avait évidemment été refusé. Ce programme, j’en suis encore très fière! A vrai dire, il m’a été moins évident de m’imposer dans le milieu syndical. Quand j’ai été élue à la présidence du plus grand syndicat suisse (ndlr: la Fédération suisse des travailleurs de la métallurgie et de l’horlogerie, FTMH, en 1992), c’était vraiment macho. «De toute façon, on ne risque rien, elle n’aura pas le coffre», c’est ce qu’on disait. Il m’a fallu m’affirmer, tenir le bateau tout en faisant valoir que j’étais une femme. Les witz, je ne supportais pas, alors ils ne se permettaient plus certaines agressions verbales.

- Il vous est arrivé de pleurer?
- Sûrement. Mais pas en séance.

- En 1993, unique candidate du PS pour le Conseil fédéral, vous êtes attaquée par une lettre anonyme qui vous accuse de «dévergondage», d’avoir avorté. Quel souvenir en gardez-vous?
- Aujourd’hui, je dirais que c’était sexiste, violent, mais à l’époque il n’y avait tout simplement pas les mots pour dire ces violences faites aux femmes. Mais j’étais très déstabilisée.

- L’Assemblée fédérale élit un homme, Francis Matthey, à votre place. Il renonce, notamment à cause de l’hostilité des femmes. Vous vous retrouvez cocandidate avec Ruth Dreifuss, finalement élue. Lui en avez-vous voulu, à elle?
- (Une pause.) J’ai été un peu blessée, car elle ne m’a jamais avoué qu’elle savait que je ne serais pas élue.

Keystone
Le 10 mars 1993, elle vit l’échec de sa non-élection au Conseil fédéral, au terme d’une campagne de dénigrement d’une violence inouïe.

- Pour vous, c’était clair?
- Très clair. Ils ne pouvaient pas accepter une femme qui se déclarait féministe et qui le restait. C’était la première année que des auditions de parti avaient été mises en place. On m’a posé des questions comme: «Est-ce que vous prendriez une femme cadre?» ou: «Utiliseriez-vous la grève comme moyen de pression?» J’ai dit oui, évidemment.

- Pas de regrets de ne pas être entrée au gouvernement?
- Pas vraiment. Ma non-élection a fait bouger plus de choses que ce que j’aurais pu faire en tant que conseillère fédérale. Ce qui s’est passé a créé une prise de conscience et une révolte partout en Suisse, y compris de la part de femmes de droite ou non politisées. Mais le soutien des femmes, je l’ai toujours senti. J’ai vu qu’elles m’appuyaient.

- Comment l’expliquez-vous?

Anoush Abrar
Chez elle, Christiane Brunner pose fièrement devant un portrait d’elle réalisé en 1991 par la peintre Ariane Laroux.

- Je crois que je leur parlais de choses qu’elles connaissaient, qu’elles vivaient. Et puis, cela m’a toujours frappée, elles appréciaient le fait que parfois, je n’avais pas de réponse, que moi aussi j’avais des questions non résolues. Alors que les hommes semblent toujours avoir réponse à tout… Enfin, j’ai toujours su transmettre de l’enthousiasme. La grève de 1991 sans enthousiasme? Jamais! (Elle tape de la main sur la table.) J’ai dû me bagarrer! Je ne voulais pas quelques manifs dans la rue. Il fallait faire sortir cette révolte, que ce soit un choc.

- Naître dans un milieu modeste a-t-il fait de vous une double révoltée?
- Le milieu d’origine et le sexe sont deux choses différentes… mais peut-être peut-on les lier. Ce double poids, je l’ai surtout senti à l’université, alors encore très machiste et où la différence de classe était visible, avec une grande majorité de fils de notaires, d’avocats, de médecins.

- Votre mère était-elle fière de votre parcours?
- Elle était plutôt bigote, pas du tout de gauche. Mais elle a toujours été fière de moi et voté pour moi. Ses copines de l’église lui amenaient toujours les articles des journaux, elles étaient également très fières de connaître «la mère de».

- Vous n’aimez pas le terme d’icône.
- Une icône, c’est quelqu’un de pratiquement parfait. Je ne me reconnais pas dans ce mot.

- Un exemple, alors?
- Je peux être un exemple. Mais pourquoi faut-il un mot pour dire ce que j’ai fait? Je me suis engagée et j’ai convaincu beaucoup de femmes à s’engager et à agir. Cela suffit, non?

- Que diriez-vous aux nouvelles générations?

- Il ne faut jamais lâcher.


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