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Reportage

Etre clandestin dans l’Amérique de Trump

Le durcissement de la politique migratoire crée l’angoisse chez 11 millions de sans-papiers. New York se revendique «ville sanctuaire» mais ses illégaux craignent plus que jamais les déportations.

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Salomé Zapotitlan a laissé son fils de 13 ans au Mexique, avec son ex-mari, malade. A New York, elle vend des mangues dans la rue et loue une chambre pour elle, sa fille Angelica, 3 ans, et son fils de 8 ans. Elle est enceinte. Aline Paley

Les voilà réunies. Sur le patio de leur maisonnette d’East Elmhurst, dans le Queens, Jennifer, 18 ans, et sa maman Marcia s’enlacent tendrement. Humbles et si héroïques à la fois. «Cheek to cheek», pourrait bourdonner la trompette de Louis Armstrong qui a vécu vingt ans à trois rues d’ici.

Comme toutes les histoires d’immigration, la leur commence par un déchirement. Un père et une mère désespérés par la précarité de leur village en Equateur, abandonnant leur bébé aux grands-parents pour aller construire une vie meilleure aux Etats-Unis. Les années qui défilent. Une demande de visa infructueuse. Deux tentatives d’infiltration de leur fille par des passeurs véreux. Jennifer a 11 ans lorsqu’elle retrouve enfin ses parents à New York, après un mois et demi de voyage, disons plutôt un calvaire.

La traversée du désert

Panamá, Nicaragua, Mexique. En avion, à l’arrière d’un camion, sous le plancher d’un bus durant de longues heures, retenant sa respiration au passage des douanes. A cet âge, on répète ses tables de multiplication et on joue aux amoureux à la récréation. Jennifer, elle, traverse le désert et le Rio Grande, à bout de forces, avant de voir enfin Houston. En première année d’université à la City University of New York (CUNY), rêvant de devenir architecte, l’adolescente, tous les matins, se pose pourtant cette même question: «Rentrerai-je à la maison ce soir?»

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Jennifer Macias. Abandonnée par ses parents alors qu’elle est encore une nouveau-née, Jennifer a grandi avec ses grands-parents paternels, en Equateur, durant dix ans. Un matin, un passeur vient la chercher pour un voyage pas comme les autres... Aline Paley

Comme elle, 11 millions de sans-papiers aux Etats-Unis ont un poids supplémentaire sur la conscience depuis quelques mois. A la faveur d’une politique migratoire plus sévère sous l’administration Trump, l’agence fédérale contre l’immigration clandestine (Immigration and Custom Enforcement, dite ICE) a multiplié les raids et arrêté 22 000 immigrants illégaux en cent jours, soit 32% de plus que l’année précédente.

Barack Obama n’était pas un saint en la matière. Entre 2009 et 2015, il a expulsé 2,5 millions de sans-papiers, ce qui lui a valu le surnom de «Deporter-in-Chief». Mais il a eu deux mérites, reconnaissent les défenseurs des migrants. Il visait les coupables de crimes graves. Et il a créé le statut DACA (Deferred Action for Childhood Arrivals) qui permet temporairement à certains clandestins arrivés mineurs sur le territoire américain de ne pas être expulsés et d’obtenir un permis de travail. Jennifer ne remplit pas toutes les conditions.

«Bad hombres»

Aujourd’hui, personne ne sait trop bien ce qu’il adviendra de ce statut. En septembre dernier, l’administration Trump a annoncé l’abrogation du programme DACA mais un juge de San Francisco vient de bloquer cette mesure. Et dans un décret présidentiel antérieur, Donald Trump a élargi le champ d’action des expulsions aux personnes ayant commis des infractions légères comme la conduite d’un véhicule sans permis, l’utilisation d’un numéro de sécurité sociale pour travailler illégalement ou l’utilisation frauduleuse de prestations sociales, comme – qui sait? – un repas de midi à la cantine scolaire…

Face à ce tour de vis qui réjouit racistes et rednecks, ceux qui, en somme, ne voient dans les immigrants que des bad hombres («sales types») selon l’expression de Donald Trump, des violeurs et des voleurs d’emplois, la résistance s’organise. New York, comme 300 autres juridictions aux Etats-Unis, revendique son statut de «ville sanctuaire».

Concrètement, les autorités de ces villes refusent les demandes d’incarcération ou de détention prolongée formulées par les services fédéraux pour les auteurs de petits larcins. Un décret présidentiel menaçant de retirer leurs subventions à ces municipalités, totalisant 27 milliards de dollars (1 milliard pour New York), a, pour l’heure, été bloqué par un juge fédéral en Californie.

Les organisations de défense des migrants, qui ont des bureaux par dizaines à New York, distribuent des flyers et multiplient les réunions d’information sur le thème «Connaissez vos droits», comme ce soir-là, dans l’église épiscopale Holyrood, dans le quartier de Washington Heights, à l’initiative de la New Sanctuary Coalition. Au micro, devant l’autel masqué par des banderoles «Refuse fascism», défilent les indignés, avec leur enthousiasme et leurs excès.

Un représentant de Black Lives Matter cite Desmond Tutu: «Si vous êtes neutre lors d’un conflit, c’est que vous êtes du côté de l’oppresseur.» Un autre du Parti communiste révolutionnaire appelle à «faire ce que les Allemands n’ont pas fait sous Hitler avant qu’on ne vienne frapper à nos portes pour expulser tout le monde». Un guitariste mexicain joue les chants de la résistance: «Dans ce désert baigné du sang de nos frères...» fredonne-t-il.

Sur un banc, il y a Aurora, 29 ans, et son mari Alfonso, 40 ans. Lui a quitté Puebla, au Mexique, en 1998 après avoir, quelque temps, repris l’atelier de soudure de son papa, tombé malade, puis décédé. A New York, il a longtemps fait des petits boulots, travaillé quatorze heures par jour à 250 dollars la semaine. Il est aujourd’hui ouvrier dans la construction. «Le salaire est meilleur et c’est là qu’on trouve le plus facilement du travail au noir, mais ça fait dix ans que je paie mes impôts aux Etats-Unis», prévient-il.

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Alfonso Lazcan. Alfonso et Aurora, venus du Mexique séparément, ont refait leur vie ensemble ici. Depuis que Trump est président, ils se sentent traqués, mais l’association de défense des migrants New Sanctuary Coalition leur offre répit et soutien. Aline Paley

C’est une des singularités de la bureaucratie américaine. Les clandestins sont considérés comme des contribuables à part entière et ne sont pas dénoncés aux services d’immigration par le fisc. Selon la sécurité sociale, 3,4 millions d’illégaux payaient leurs impôts en 2014. La dernière estimation fiscale, datant de 2010, faisait état de 13 milliards de dollars de revenus provenant des clandestins.

Dans la bourgade hispanique de Port Richmond, sur Staten Island, une jolie petite tribu est réunie dans le restaurant familial. Il y a du foot à la télé. Martita, la doyenne, prépare des tamales. Elle a ouvert son restaurant au nom de son fils aîné, César, il y a deux ans, après avoir vendu ses délices au bord des terrains de sport new-yorkais durant quinze ans. Elle est sans papiers. César bénéficie du statut DACA.

Martita était enceinte de Daisy – aujourd’hui 17 ans – lorsqu’elle a traversé la frontière pour la deuxième fois, en 1999, après avoir fait un premier séjour de cinq ans aux Etats-Unis, avec son mari. Daisy est donc citoyenne américaine, tandis que sa mère est toujours sans papiers comme ses deux autres frère et sœur, Uriel et Miriam, qui ont des enfants nés aux Etats-Unis, et qui ont fait les démarches pour obtenir un DACA mais travaillent pour l’instant au noir dans la restauration.

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Martita Rodrigues et sa famille. «On n’avait qu’un gallon d’eau pour tout le groupe pour tenir un jour et une nuit dans le désert. J’ai bu l’eau des vaches», se souvient Martita. Elle était enceinte de 6 mois lorsqu’elle a traversé la frontière. Aline Paley

Centres de détention controversés

«Comment on le vit? Si quelqu’un frappe à la porte, on n’ouvre pas, c’est simple», commente Uriel. «Il n’y a pas un jour où je ne suis pas inquiète», poursuit sa sœur Miriam, 23 ans. «Quand j’amène mon fils Christopher à l’école ou quand je me rends dans le New Jersey pour aller faire des courses, j’ai peur des contrôles de police. Mais à New York, on est quand même mieux qu’ailleurs. Il y a beaucoup d’aides.»

Nous retrouvons les militants de Make the Road, en pleine manifestation sur Park Avenue, à Manhattan, devant une succursale de JP Morgan Chase. Banderoles, slogans à la criée: «No hate no fear, immigrants are welcome here.» L’attitude est pacifiste mais les discours sont fermes. Quatre cent mille personnes seraient placées chaque année dans les centres de détention de l’immigration américaine. Selon l’association, la banque finance certains centres de détention privés. Pour Javier Valdés, codirecteur exécutif du groupement, «la seule façon pour Trump de déporter des millions d’immigrants, c’est d’avoir le soutien de sociétés comme JP Morgan et son CEO, Jamie Dimon».

Les conditions de vie dans ces prisons transitoires font régulièrement l’objet de controverse et Melissa Nuñes est bien placée pour en parler. Cette transgenre clandestine, originaire du Honduras, s’est fait expulser plusieurs fois des Etats-Unis. Elle a fréquenté les centres de La Nouvelle-Orléans (Louisiane), de Brownsville (Texas) et, plus récemment, d’Elizabeth (New Jersey), dont elle est ressortie le 3 mai dernier, au terme d’un séjour de six mois.

«On m’a mise dans les dortoirs des hommes. Je devais prendre les douches avec les hommes. Dans ces centres, le personnel fait tout pour te dégrader. Tu dois travailler et gagner de l’argent, 1 dollar par jour, si tu veux manger correctement», nous raconte-t-elle, accompagnée de son petit ami Arturo, qu’elle a connu en détention. Melissa a un parcours jalonné d’horreur et a entamé les démarches pour obtenir un statut identique à celui de réfugiée. Son renvoi la mettrait en danger de mort chez elle, au Honduras, dit-elle. Make the Road la soutient et lui a trouvé une avocate.

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Melissa Nuñes. Melissa a vécu tant d’infamies. Elle parle peu et tend un résumé biographique glaçant. Né garçon en 1980, à Moroceli, Honduras. Abusé pour la première fois à 7 ans par son oncle. Une vie de maltraitances qui s’est poursuivie aux USA. Aline Paley

Cherchant à honorer son statut de ville sanctuaire, New York semble en faire beaucoup pour ses clandestins. Il y a quelques semaines, deux agents de la police de l’immigration (ICE) se sont rendus, sans mandat, dans une école publique du Queens à la recherche d’un jeune écolier de quatrième primaire. Les agents n’ont pas été autorisés à franchir le seuil de l’école, a commenté le Département de l’éducation, assurant que les enfants seraient toujours en sécurité dans les écoles new-yorkaises.

Mais certains pensent que l’administration du maire Bill de Blasio tient un double discours. Après avoir mis en place un programme inédit d’assistance légale aux immigrants (le NYIFUP) menacés de déportation (16 millions de dollars pour 2018), qui a commencé à faire des émules, le maire a annoncé récemment que les auteurs de crimes graves seraient en fait exclus du fonds.

Ce jour-là, la Legal Aid Society organise une conférence de presse devant le City Hall pour «dénoncer cette hypocrisie» avec le soutien de politiciens locaux. «Tous les jours, nous voyons des immigrants inculpés ou accusés à tort, ou forcés de plaider coupable parce qu’ils n’ont pas de moyens de défense», déplore Deborah L. Wright, avocate auprès de l’association Legal Aid Attorney.

«Même l’homme qui a commis le crime le plus abject a droit à une défense digne de ce nom, sans exception», s’insurge le conseiller municipal Rory Lancman, alors que la petite foule qui s’est massée sur les marches de l’hôtel de ville scande des slogans de solidarité. Il renchérit: «On le voit dans chacun de nos films: vous avez le droit de garder le silence, etc. Qu’y a-t-il de plus américain que ce droit-là pour tous?»

Par Filliez Xavier publié le 24 janvier 2018 - 00:00, modifié 22 mai 2018 - 10:56