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© Nicolas Righetti/Lundi13

Clap de fin pour les «Coups de cœur» d'Alain Morisod

Publié vendredi 18 janvier 2019 à 09:02
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Publié vendredi 18 janvier 2019 à 09:02 
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Après vingt et un ans, la RTS annonce la fin de l’émission de variétés pour décembre prochain, mais elle garde Alain Morisod. Chronique d’une folle semaine, entre larmes, négociations en coulisses et vision d’avenir.
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On connaissait Alain Morisod dans le registre de la variété, moins dans celui du blues. En lui téléphonant le mardi 8 janvier, on n’imaginait pas entendre le jovial Monsieur Loyal des Coups de cœur ravaler ses larmes. Son émission est en péril. En octobre dernier, il fêtait les 20 ans de son rendez-vous.

Lundi, il partait en Argentine, accompagnant vedette de ces voyages de groupe qu’il affectionne tant. «Je ne connais pas Buenos Aires. J’adore le tango. Cela me fera des vacances. Pendant les Fêtes, j’étais en tournée avec Sweet People.» Le 23 juin, il fêtera ses 70 ans, mais n’entend pas prendre sa retraite.

Vingt dates au Canada, un nouvel album et deux croisières musicales sont déjà prévus, mais son agenda télévisuel reste incomplet et ça le mine. «J’enregistre deux émissions les 23 et 27 mars. Après, je ne sais pas. La RTS a toujours été très correcte avec moi, mais je n’ai pas de contrat.»

Nicolas Righetti/Lundi13
A Genève, dans son bureau des Eaux-Vives, Nicola Guarino, son seul employé, est l’indispensable couteau suisse du musicien depuis 1976. «Il avait 22 ans en arrivant. Il sait tout faire. Moi, je ne sais même pas allumer un ordinateur...»

Au fil des ans, la chaîne avait progressivement réduit la voilure de ce rendez-vous convivial. Fin 2018, la direction lui a demandé de revoir sa copie. Son best of de Noël, une émission à base d’images d’archives, a bien marché, avec 94 000 téléspectateurs et 28,5% de parts de marché. De Mireille Mathieu à Kendji Girac, c’était chaleureux comme un bol de soupe au coin du feu. La comparaison l’émeut.

«Ça me touche, dit-il soudain dans un sanglot. Pourquoi ils veulent tout casser? Je ne comprends pas. Cette émission est une empreinte dans le pays romand…»
Morisod est bouleversé. Contrairement à un Patrick Sébastien, viré par France 2 en cinq minutes après vingt-deux ans d’antenne, la direction ne lui 
demande toutefois pas d’aller voir ailleurs. «Ils veulent que je devienne la mémoire de la chaîne. Mais je ne postule à rien. Je souhaite continuer ce que je sais faire, pas devenir le Pierre Tchernia 
romand.»

Nicolas Righetti/Lundi13
Morisod sait lire, en revanche. «Des gens de tout âge m’écrivent, des grands-mères comme des gamins de 20 ans.»

Il doit s’y résigner: Les coups de cœur ne survivront pas après 2019. Les variétés, comme l’ensemble des programmes, 
s’essoufflent. Et le mal s’étend. L’intrusion du numérique prend l’ascendant sur la télé d’autrefois. Il est urgent de se réinventer.

De Tino Rossi à Orelsan
En 2019, Alain Morisod propose 
de faire un dernier tour de piste avec Les estivales, d’anciennes 
séquences qu’il présente en chemisette d’été sur la plage. Il songe même à une édition supplémentaire, histoire de prendre congé dignement de son public. Pendant l’année, ses émissions rassemblent en moyenne 85 000 téléspectateurs et font 17,4% de parts de 
marché. Un show de cette envergure coûte 250 000 francs. Convaincre la direction de la RTS n’est pas gagné d’avance.

Fils d’un boucher du quartier genevois de Saint-Gervais, 
saltimbanque populaire, artisan et homme d’affaires, Morisod est un cas. Dernière figure historique du petit écran romand, il a abandonné ses études de droit à 22 ans. 
Le succès inattendu de son premier single, Concerto pour un été, a accéléré sa carrière. «J’en avais acheté 400 unités pour offrir. J’en ai vendu 2 millions.»

Il a été le pianiste de Fernand Raynaud. Il a vu Tino Rossi en 1970 à Savièse. «J’ai même fait ses 
premières parties.» Des souvenirs, il en a. Des envies aussi, comme celle d’inviter le rappeur Orelsan, bardé de Victoires de la musique. Morisod reste à la page. Il vend 
encore des disques et des DVD jusqu’au Canada. Toutes émissions confondues, cela fait vingt-neuf ans qu’il collabore à la RTS.

Dans son bureau des Eaux-Vives, au 20, quai Gustave-Ador, un mur tapissé de disques d’or, de diamant et de platine témoigne de ses nombreux succès.
C’est de là qu’il a négocié avec la chaîne romande dès mercredi. «Dans un premier temps, on m’a répondu: «On n’a pas le budget.» Mais je sais qu’ils ont toujours une poire pour la soif.» 
Il a vu juste.

Nicolas Righetti/Lundi13
«J’ai fait faire ce pendentif il y a une trentaine d’années par un artisan genevois, Jean-Claude Brasier. Il représente une croche et un ballon, mon amour pour le foot – j’ai été le président d’UGS – et la musique.»

Derrière sa collection de statuettes à l’effigie de Lino Ventura, de Bernard Blier et de Francis Blanche, les patibulaires du cinéma de Lautner, il retrouve progressivement le sourire. Après quelques réticences budgétaires, la RTS lui a donné satisfaction. «Moi aussi, j’suis un tonton flingueur!» lâche-t-il avec un sourire madré. On croirait entendre une des répliques cultes: «La psychologie, y en a qu’une: défourailler le premier. C’est un peu sommaire, mais ça peut être efficace.»

Morisod a fait mouche: «J’ai même obtenu une émission supplémentaire. On l’enregistre à l’automne. On la diffusera à Noël. Je ne voulais pas qu’elle tombe sur mes 70 ans.» On le sent rassuré. «Pleurer, cela prouve qu’on a du cœur. Je suis une vraie midinette en ce moment. J’ai la larme facile. La dernière a coulé en regardant Sur la route de Madison.» L’amour du public le console. «Dans la rue, on m’arrête tous les 5 mètres. Les gens me remercient. Je reçois un abondant courrier, de jeunes et moins jeunes», dit-il devant une pile de lettres.

«120 minutes», potion magique
Philippa de Roten, directrice du département société et culture, lui a confirmé la bonne nouvelle, tout en lui annonçant de façon officielle qu’il allait falloir plancher sur autre chose. «Les coups de cœur, c’est fini. Mais on ne se sépare pas de Morisod», confie-­t-elle à L’illustré.

De nombreux défis attendent la chaîne. «On entame une grande réflexion sur la grille des programmes. A cela s’ajoutent la télé versus le numérique et la contrainte économique.» Avec une redevance tombée à 365 francs, la RTS se voit amputée de 15 millions. Elle doit faire avec moins sans baisser en qualité ni se passer de ses programmes phares. La mission est de satisfaire infidèles et fidèles, les téléspectateurs jeunes et les plus traditionnels.

Mais pourquoi débrancher 
Les coups de cœur? «Morisod a rencontré un grand succès auprès de son public, mais il en a perdu une partie en route. Il ne les rassemble pas tous», constate 
Philippa de Roten.

Il a longtemps tenu tête à Foucault, Drucker et Sébastien. Mais le temps où cet Obélix repoussait l’envahisseur hexagonal est révolu. «En France, on constate le succès grandissant des talent shows. Nous n’avons pas les moyens de la concurrence, The Voice ou Danse avec les stars.»

Nicolas Righetti/Lundi13
Alain Morisod se promène chaque jour devant le Jet d’eau. L’occasion de croiser son public. «Les gens m’arrêtent tous les 5 mètres pour me dire merci.»

La nouvelle potion magique, ce sont les deux Vincent. Kucholl et Veillon. Du poil à gratter 2.0 que l’on peut décliner en radio en deux minutes comme en télé sur deux heures. Après François 
Silvant et Marie-Thérèse Porchet, le génie romand a enfanté ces deux oiseaux rares. Leur ironie mordante fédère. Plus et plus large. «120 minutes, c’est 33,4% de parts de marché et 176 000 téléspectateurs. Ils rassemblent les 7 à 77 ans», appuie Philippa de Roten. Morisod acquiesce: «Je peux dire sans acrimonie que ce sont les nouveaux chouchous.»

Là où la bonne chanson se recycle, l’humour, nouvelle rustine du petit écran après la cuisine, risque de lasser à la longue. Veillon et 
Kucholl, à la fois animateurs et 
artistes, vont-ils tenir la distance? Philippa de Roten n’en doute pas. «Les grands artistes se renouvellent, seule la forme peut s’user. Grâce à Couleur 3, nous avons un laboratoire de jeunes pousses, d’où ont émergé Thomas Wiesel ou Yann Marguet.»

Un futur «Super sympa»
Difficile d’avoir des certitudes. En 2018, les scores du télécrochet folklorique Chorus ont déçu. Malgré les moyens – trois samedis, un budget d’environ 1 million – il n’a totalisé que 16,6% de parts de marché. Philippa de Roten avance une explication: «Le premier samedi, nous avions en face la très forte actualité des «gilets jaunes», le deuxième, la descente de ski…»

De son côté, Alain Morisod songe à la suite. «J’ai le titre: Super sympa (ndlr: son expression favorite). Je vais aller voir les gens chez eux, partir à la rencontre de mon public, plus de 1000 personnes chaque fois. Je connais le pays comme personne. J’aurai des invités autour de moi. Mon carnet d’adresses me le permet. Et pourquoi pas insérer des images d’archives?» Philippa de Roten, plutôt favorable, se donne le temps d’y réfléchir. «Il faudra trouver une formule contemporaine.» Son souci majeur d’ici là, ce sont les 15-25 ans. «Ils ne regardent plus la RTS. Dans quelques années, ce sont eux qui vont payer la redevance. La chaîne doit rester vivante auprès d’eux.»

Le défi s’annonce passionnant, à la fois générationnel et culturel. L’occasion, pourquoi pas, de marier, dans ce minuscule coin de pays, les anciens et les modernes. Ce serait à la fois drôle et super sympa. Comme le dit Morisod: «Le plaisir n’a pas d’âge.»


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