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© Keystone

Clint Capela: «Enfant, je rêvais d’être comme les autres»

Publié dimanche 14 juillet 2019 à 17:27
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Publié dimanche 14 juillet 2019 à 17:27 
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Le basketteur est en Suisse pour la première édition de son camp et revêtira le maillot de l’équipe nationale en août. Il raconte son parcours fulgurant, des parquets genevois aux stades rutilants de la NBA, 
de son enfance en internat au rêve américain.
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Il arrive à la rédaction de L’illustré en Uber et total look Valentino, chaînes en or au cou, montre rutilante au poignet. Un cadeau qu’il s’est offert quelques jours plus tôt dans une célèbre boutique genevoise, glisse-t-il en aparté. Souriant, décontracté, il salue et distribue un mot gentil à ceux qui l’abordent, pose pour un selfie quand on le sollicite. Malgré un calme et une discrétion cultivés depuis toujours, Clint Capela, 2 m 08 de haut pour 2 m 24 d’envergure de bras, passe difficilement inaperçu. De retour en Suisse durant la traditionnelle pause estivale de la NBA, le pivot genevois des Houston Rockets ne chôme pas: mi-juillet, il transmettra son expérience aux jeunes lors de son premier Capela Geneva Camp et défendra en août les couleurs de l’équipe de Suisse dans les matchs de préqualification pour l’Euro 2021. A 25 ans, il se réjouit d’avoir déjà bouclé cinq saisons dans la très prestigieuse ligue américaine, où la carrière d’un basketteur dure en moyenne 4,7 ans seulement. Généreux à l’interview, comme à son habitude, il répond avec sincérité concernant sa réussite et son succès, mais aussi les moments plus difficiles de sa vie, avant les millions, les jets privés et les fans scandant son nom dans les plus beaux stades d’Amérique.

Vous avez créé ce printemps la Clint Capela Foundation, qui vient en aide aux familles monoparentales dans le besoin. Est-ce un sujet qui vous touche particulièrement?

Oui. J’avais envie de montrer aux jeunes qui ont eu la même enfance que moi qu’on peut s’en sortir. A l’époque, j’aurais rêvé d’avoir un modèle, quelqu’un qui me montre la voie. Je l’ai eu plus tard avec Thabo (le Vaudois Thabo Sefolosha, premier Suisse à avoir rejoint la NBA en 2006, ndlr). Son parcours m’a beaucoup inspiré. Grâce à lui, je connaissais le chemin à suivre pour atteindre mon rêve. A 14 ans, j’avais déjà échafaudé mes plans: intégrer Chalon-sur-Saône, le meilleur centre de formation de France, et me faire repérer. Cela a marché.

Nicolas Righetti / Lundi13
En juin 2017, le basketteur avait reçu «L’illustré» dans l’appartement genevois de son enfance, où vit Philomène, sa mère.

En quoi votre enfance vous a-t-elle marqué?

Ma mère nous a élevés seule, mes deux frères aînés et moi. Les services sociaux lui ont conseillé de me placer quelque temps en internat. J’ai passé six ans à Pierre-Grise, à Genthod, près de Genève. Je rentrais à la maison le week-end. C’était dur. Je me souviens qu’à mon anniversaire, quand on me demandait de faire un vœu avant de souffler mes bougies, je demandais à chaque fois la même chose: être un garçon comme les autres et pouvoir vivre avec ma famille.

 

Cette enfance singulière vous a-t-elle obligé à grandir plus vite?

Oui, clairement. Enfant, j’en ai voulu à ma mère d’être aussi stricte, mais aujourd’hui je la remercie. Quand je vois le comportement de certains joueurs de NBA, je me dis que j’ai vraiment de la chance d’avoir eu ce cadre. A mon retour de l’internat, j’étais super bon à l’école, très discipliné avec mes devoirs, je savais me gérer. Ça me poursuit aujourd’hui encore: je fais mon lit tous les matins, comme on me l’a appris. C’est un détail qui m’a marqué (il sourit).

 

Quels contacts avez-vous eus avec votre père?

J’en ai eu très peu. Mes parents se sont séparés quelques mois après ma naissance. Je n’ai croisé mon père qu’une ou deux fois, enfant, à des fêtes de famille à Genève, mais je n’ai pas de liens avec lui. Parfois, notre mère nous déposait un moment chez lui, mais ce sont des souvenirs diffus. Aujourd’hui, je n’ai plus aucun contact avec lui.

Comment vous êtes-vous construit comme adolescent, puis comme homme, sans cette figure paternelle?

C’est l’internat, puis le centre de formation de Chalon-sur-Saône qui m’ont forgé. Les entraînements étaient durs. C’est un sport de contact. On saigne du nez, on se blesse, ça endurcit. Cette discipline a fait de moi un homme. Au fond, le basket m’a sauvé la vie. Je ne sais vraiment pas ce que j’aurais fait d’autre. Je n’avais aucun plan B. A part peut-être présentateur météo. Enfant, cela me fascinait de voir ces nuages et ces soleils avancer sur la télé (il rigole).

Instagram
L’athlète, qui chausse du 50, est un grand amateur de mode, notamment de chaussures, qu’il achète par cinquantaines. Ses costards sont quant à eux taillés sur mesure, une obligation pour s’ajuster à ses 2 m 08 de haut et 2 m 24 d’envergure de bras.

Quels liens entretenez-vous avec vos origines congolaises?

J’avais 11 ans la dernière fois que je suis allé au Congo avec ma mère. On y est restés un mois. C’était un peu la brousse, je me souviens d’une région très pauvre, des gens qui regardaient mes baskets Air Force comme si je débarquais de la Lune. La culture congolaise, je l’ai surtout vécue ici, à Genève, autour des fêtes familiales, de la cuisine du pays, des chansons de Koffi Olomidé. En soirée, on se reconnaît entre Congolais parce qu’on a grandi avec la même musique à la maison.

Vous avez souvent évoqué votre côté acharné au travail. D’où tenez-vous ce trait de caractère?

De mes années d’internat, encore une fois. J’avais tellement envie d’en sortir que j’ai tout fait pour être irréprochable. Ce côté calme et posé m’a permis d’arriver là où je suis aujourd’hui. J’ai dû apprendre à garder la tête sur les épaules, parce que tout est allé très, très vite. A 14 ans, cinq mois après avoir commencé le basket à Meyrin, on me disait déjà que j’avais le talent pour viser la NBA. Mon entourage s’emballait et c’est moi qui les ramenais sur terre. Cette attitude m’a permis de franchir chaque étape sereinement. Un état d’esprit à l’opposé du système NBA.

C’est-à-dire?

Aux Etats-Unis, si tu es calme, tu n’y arrives pas. Dès l’enfance, on t’apprend à être un mauvais garçon, à crier plus fort que les autres, à montrer que tu es un dur. En NBA, la politesse et le respect sont perçus comme des signes de faiblesse. Les joueurs ne disent ni bonjour ni merci, ils se montrent souvent hautains. Là-bas, j’ai dû apprendre à être plus méchant pour me faire respecter. Je rentre un peu dans un personnage dès que j’arrive à Houston. C’est vraiment un autre monde.

La marche jusqu’en NBA est-elle d’autant plus haute quand on est Européen?

Oui. C’est plus facile de rêver là-bas qu’ici. Aux Etats-Unis, les parents encouragent très tôt leurs enfants, ils prennent les champions de NBA en exemple. Kevin Durant (l’une des grandes stars du championnat, ndlr) raconte que sa mère l’envoyait faire des pompes au petit matin. La mienne, elle m’expédiait au lit en plein milieu d’un match à la télé parce que j’avais l’école le lendemain. Elle ne connaissait rien au basket, pour elle c’était juste un passe-temps. Ma mère a pris conscience de mon potentiel quand le proviseur de Chalon-sur-Saône lui a dit que je percerais un jour aux Etats-Unis et qu’elle n’aurait plus besoin de travailler. Et, par la suite, quand elle a vu les premiers articles sur moi dans les journaux. Aujourd’hui, elle suit tous mes matchs.

 

Vous avez connu une ascension fulgurante: sept ans à peine entre vos premiers dribbles au parc Geisendorf et cette folle nuit de la draft à New York, en juin 2014, où vous avez été engagé par les Houston Rockets. Aviez-vous un don particulier pour le basketball?

J’avais surtout très envie d’y arriver! Mon rêve déchu, c’était le football. Enfant, j’aurais tout donné pour devenir joueur professionnel. Mais j’ai dû arrêter à 13 ans parce que je ne trouvais plus de chaussures à crampons à ma taille. A cet âge-là, je mesurais déjà 1 m 90. Je me vois encore dans ce magasin à Genève avec ma mère, quand la vendeuse m’a annoncé que ma pointure n’existait pas. Pour me consoler, mon frère Landry m’a emmené jouer au basket. A 14 ans, j’ai intégré l’équipe de Suisse et je me suis fait repérer par Chalon-sur-Saône. J’ai passé mon bac là-bas.

En 2018, vous avez signé un contrat de 90 millions de dollars sur cinq ans avec les Houston Rockets. Comprenez-vous que certains trouvent votre salaire démesuré?

Oui, forcément. Je me rappelle d’où je viens et je connais la réalité dans laquelle vivent la plupart des gens. Quand j’étais enfant, je trouvais les salaires des footballeurs complètement fous. Aujourd’hui, j’évolue dans ce milieu et je vois les montants défiler, ce qu’on rapporte à la ligue chaque soir en suant sur le parquet. C’est le business.

 

Vous souvenez-vous de votre premier salaire?

Oui, 60 euros par mois, à Chalon. J’avais 15 ans. Le centre de formation m’avait proposé un contrat pour s’assurer que je ne partirais pas ailleurs. C’était une première. Je mettais tous mes billets dans un tiroir, j’économisais le moindre centime. En Pro A, quelques années plus tard, je gagnais 3500 euros par mois. En arrivant en NBA, je suis passé d’un coup à 100 000 dollars mensuels. Je me souviens que j’allais consulter mon compte en banque et que je me disais: «Waouh, c’est vraiment à moi, tout ça?»

 

Vous dites avoir toujours eu un rapport sain à l’argent. Est-ce encore le cas, malgré la fortune?

Oui, même si aujourd’hui je me fais plaisir. J’ai acheté une Rolls-Royce et une belle maison à côté du stade, à Houston. En attendant de pouvoir emménager, je loue toujours mon appartement au centre-ville, où je vis depuis mon arrivée au Texas en 2014. C’est mon côté européen. Un joueur américain aurait déjà déménagé trois fois pour une maison plus grande et plus bling-bling. Moi, ce qui me plaît avant tout, c’est de pouvoir offrir à mes proches des choses dont on rêvait enfants. Hier soir, par exemple, on est partis avec des potes sur un coup de tête en jet privé assister à un match de l’équipe de France à Andorre. Pendant le vol, on s’est remémoré nos galères d’ados, comment on rêvait de pouvoir entrer dans les boutiques de luxe à Genève. Aujourd’hui, ça me fait bizarre de me dire que tout cela est accessible.

 

Votre mère a travaillé à l’usine. Que pense-t-elle de votre salaire?

Je ne lui ai jamais posé la question, mais c’est vrai que ça doit lui faire bizarre. Mon plus grand bonheur, c’est d’avoir pu lui permettre d’arrêter de travailler et de la voir aussi heureuse aujourd’hui. Quand j’étais enfant, elle était souvent fatiguée à cause de son travail, elle ne rigolait jamais. Cela me rendait triste.

Christian Smith/Keystone
Clint Capela en plein dunk devant la star des Golden State Warriors Stephen Curry, lors du match 3 de demi-finale de conférence entre les deux équipes, le 4 mai dernier au Toyota Center de Houston.

Vous avez rencontré Barack Obama et Cristiano Ronaldo, vous êtes ami avec Paul Pogba et Antoine Griezmann. La NBA, ça ouvre toutes les portes?

Ça en ouvre énormément, oui. Je ne l’ai pas tout de suite réalisé. C’était incroyable de rencontrer Barack Obama. Il connaît bien Chris Paul, mon coéquipier. On s’est vus un bon moment. Il était au courant de mon parcours, il m’a parlé de mon jeu, il suit à fond la NBA.

A 25 ans, pensez-vous déjà à la paternité?

Pas encore. J’ai très envie d’avoir des enfants, mais j’aimerais prendre le temps de les voir grandir. Avec 82 matchs par saison régulière, les play-off et tous nos voyages, cela serait impossible. Ma carrière ne va pas durer éternellement, alors je souhaite m’y consacrer à fond.

Aujourd’hui, qu’aimeriez-vous dire au petit garçon que vous étiez?

«Ne t’inquiète pas, ça va aller. Continue ton chemin et ne laisse personne t’arrêter. Débrouille-­toi, trouve des chaussures à ta pointure et essaie de percer dans le football, si c’est ça, ton rêve.»

 

Le football, c’est à ce point une déception?

Oui, j’aurais vraiment aimé briller sur les pelouses, même si aujourd’hui je suis un basketteur accompli et heureux.


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