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Témoignage

Continuer à vivre après un incendie

Le feu qui s’est déclaré le dimanche 11 mars dans une barre d’immeubles de la rue de la Servette a privé de toit 160 locataires. Quelques-uns ont accepté de témoigner alors qu’ils tentaient de reprendre pied.

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Julia et Vitor Almeida avec leur fille Alexandrina et le chien Lasko dans leur nouvel appartement, pour l'heure temporaire. Jean Revillard/Rezo

«Nous voilà enfin sous le même toit. Voir ma fille partir tous les soirs après son repas, c’était dur.»

Les yeux de Julia s’embuent alors que sa fille de 14 ans, Alexandrina, se jette dans ses bras. «Elle a été très secouée les premiers jours, elle pleurait beaucoup.» Leur famille s’apprête à retrouver un semblant de normalité après plusieurs jours de chaos. Depuis l’incendie qui a ravagé, le dimanche 11 mars, les combles de la barre d’immeubles constituant les 69, 71, 73 et 75 de la rue de la Servette, à Genève, la vie de dizaines de personnes est sens dessus dessous. 

Les premières nuits, l’adolescente a trouvé refuge chez une copine de classe, ses parents et le chien ont logé chez un beau-frère. Tout en continuant d’assurer le service de son restaurant, dans le même quartier populaire, Julia a bataillé ferme pour retrouver un toit. Elle a d’abord refusé un trois-pièces aux Eaux-Vives, «trop loin, trop petit», avant d’accepter un cinq-pièces en duplex sur le boulevard James-Fazy.

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Marie-Claire (à droite) a pu s'installer chez son amie Christiane Jean Revillard/Rezo

Tous les sinistrés ne sont pas logés à si bonne enseigne. Christiane Amoos se morfond dans une chambre de l’hôtel Ibis de la rue du Grand-Pré avec ses animaux, où elle est bloquée en raison d’un pied bandé. «Je n’ai même pas de bonnes chaussures pour sortir!» Elle ne s’anime que lorsqu’une connaissance arrive pour lui faire quelques courses ou aller promener sa chienne. Comme une trentaine d’autres personnes, Christiane a passé sa première nuit dans l’abri PC de Varembé. Marisette, une mère de famille du quartier qui lui rend des services en échange d’un peu d’argent, a dormi à ses côtés. «Elle m’a appelée, paniquée, je ne pouvais pas la laisser seule. Je lui ai amené une chemise de nuit, des chaussettes, une brosse à dents.» «J’étais heureuse de vous avoir ce soir-là!» s’exclame Christiane, qui retrouve le sourire un bref instant. Avant de s’assombrir. «C’était sinistre, il faisait très froid.»

Placés en EMS 

Le lendemain, une chambre a été dénichée, malgré le Salon international de l’automobile. Et si, à la salle municipale des Asters ouverte en catastrophe pour servir de cellule de crise, refermée le mercredi soir, nous avons vu des gens en pleurs ou en colère, la majorité des personnes rencontrées ont salué le fort engagement de l’Hospice général et de la Protection civile, présents pour accompagner les résidents dans l’immeuble et les aider à transporter leurs affaires. Un contraste avec les vives critiques qu’avait provoquées la gestion des suites de l’incendie d’un immeuble de la Jonction en 2012. Cette fois-ci, ce sont 160 personnes, pour 84 ménages, qui ont dû quitter les lieux. Une cinquantaine se sont tournées vers l’Hospice général. Selon la responsable de l’unité logement, Leila Badiss, «la majorité des gens ont accepté sans problème le relogement qui leur a été proposé. Pour ceux qui n’ont pas d’assurance, nous leur avons conseillé d’aller plutôt chez des tiers.» Quatre personnes, dont un couple, ont été placées en EMS et dans des structures adaptées. Des solutions ont été trouvées pour deux, voire trois semaines, après quoi il faudra s’adresser au centre d’action sociale de la Servette. Trente-quatre ménages ont été relogés par le biais de la régie Livit. Quant au bloc incendié, il ne sera pas habitable avant fin mai, entend-on. «Nous mettons tout en œuvre pour que ce soit le plus rapidement possible», réagit par le biais d’un porte-parole le propriétaire du bloc, le fonds d’investissement Sima, qui est géré par UBS.

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Serge et sa femme Ayko sont à l'Ibis Centre Nations. Il n'a pu emporter que sa valise et son chapelet bouddhiste Jean Revillard/Rezo

Retourner dans leur appartement au 6e étage et désormais ouvert à tous les vents, Michel et Dolores Rossier ne l’envisagent pas. Ils avaient décidé de se mettre en quête d’un nouveau logement après avoir été informés des gros travaux agendés pour 2020, qui prévoient une rénovation générale et un rehaussement de trois étages, soit une quarantaine d’appartements en plus. «Livit proposait de nous reloger dans un périmètre de 500 mètres, sur une période de cinq ans. Mais où? Sans parler du fait qu’on n’aurait jamais retrouvé un loyer similaire pour notre trois-pièces», soupire Michel Rossier. Derrière les lunettes, ses yeux sont lourdement cernés. «Depuis l’incendie, on ne fait que courir partout, à essayer de régler tous les problèmes. A un moment, on ne savait même plus comment on s’appelait.»

Une «bombe atomique» 

Le couple préfère regarder de l’avant, saluer l’équipe de chez Pfister qui s’est démenée pour leur livrer un lit au plus vite dans l’appartement où ils ont emménagé après avoir dormi chez leurs nièces. «C’est provisoire, mais nous remercions le futur locataire, qui a accepté de repousser son installation de quelques jours.» Et de lancer, mi-figue mi-raisin: «Heureusement qu’il fait froid et qu’on a un balcon, il nous sert de frigo puisqu’on n’en a pas!» Une autre résidente, qui préfère ne pas donner son nom, glisse que la lettre de la régie lui a fait «l’effet d’une bombe atomique. Même si je n’en pouvais plus de l’immeuble et de ce quartier si bruyant, vous imaginez, beaucoup de mes voisins vivent là depuis plusieurs décennies. Qu’est-ce qu’ils vont faire maintenant?»

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Dolores et Michel Rossier, mariés depuis vingt-neuf ans, dans l'appartement déniché par une coopérative. Ils ont acheté des meubles en uragence chez Ikea Jean Revillard/Rezo

Ascenseurs constamment en panne, problèmes de chaudière, bras de fer de différents locataires avec la gérance, les critiques pleines de colère envers la régie, qui aurait laissé les lieux se dégrader, sont allées bon train toute la semaine. Et avec elles, les rumeurs. Dans le bar à café Le Méridien de la rue de la Servette, vis-à-vis du grand bloc gris, résidents et commerçants se sont retrouvés pour échanger des nouvelles et avancer des hypothèses. «C’est scandaleux de voir comment on a laissé cet immeuble, construit dans les années 50, dans l’euphorie de l’après-guerre, se dégrader. Ils l’ont rendu insalubre», se lamente une voisine. Selon la Tribune de Genève, dans sa demande d’autorisation de travaux déposée fin 2017, le fonds indiquait que «les appartements n’ont jamais été rénovés, les cuisines et les salles de bains sont dans leur état d’origine». Même si, indique le porte-parole de Sima, 570 000 francs avaient été investis dans diverses réparations ces dernières années. Le dossier pour les travaux avait été renvoyé par l’Office des autorisations pour des motifs techniques.

Coupable tout trouvé

Pêle-mêle, on évoque l’état des combles, pleins de vieilleries qui ne demandaient qu’à s’embraser, ces matelas qui seraient apparus le matin de l’incendie dans les galetas… Pour d’autres, le coupable est tout trouvé: c’est forcément un résident du 6e étage qui allait devoir quitter son logement et qui s’est vengé. Une hypothèse qui fait ouvrir de grands yeux à Dolores Rossier; asthmatique, elle a été hospitalisée quelques heures après l’évacuation. «Vous vous rendez compte, il aurait pu y avoir des morts!» «On entend passablement de rumeurs dont beaucoup sont parfaitement fantaisistes, réagit le porte-parole du fonds immobilier. Il faut laisser se dérouler l’enquête de la police scientifique et en attendre les conclusions. Bien évidemment, le sinistre va compliquer et ralentir la procédure en cours.» De quoi faire enrager les locataires, d’autant que certains nous disent avoir commencé à recevoir des appels de Livit leur demandant s’ils voulaient résilier leur bail. Une résidente s’indigne: «C’est fou que la régie nous demande ça alors que nous, nous voulons juste rentrer chez nous!»

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Christiane partage sa chambre de l'Ibis Centre Nations avec "Câline" et le chat "Roméo", caché sous le lit. Une infirmière vient bander son pied régulièrement  Jean Revillard/Rezo
Par L'illustré publié le 23 mars 2018 - 00:00