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© Fabrice COFFRINI / AFP

«Credit Suisse fera cadeau du bénéfice!»

Publié mardi 14 avril 2020 à 09:49
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Publié mardi 14 avril 2020 à 09:49 
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A peine nommé à la tête de Credit Suisse, il a dû faire face à d’énormes défis. En télétravail, Thomas Gottstein prend position pour la première fois sur la crise du coronavirus. Il fait l’éloge du Conseil fédéral, explique de quelle façon sa banque vole au secours des entreprises et raconte comment, à la maison, il potasse les maths avec son fils.
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- Nous faisons cet entretien par téléphone. Etes-vous à votre bureau à la Paradeplatz, à Zurich, ou à la maison en télétravail?
- Thomas Gottstein: Je suis effectivement en télétravail à la maison.

- Et ça se passe comment?
- Mon outil de travail le plus important à domicile est le téléphone. En cette période, je m’entretiens encore plus fréquemment que d’habitude avec les collaborateurs, les clients, les représentants des autorités politiques ou des autres banques. Cela fonctionne très bien.

- Et vos collaborateurs? Combien d’entre eux sont en télétravail?
- Nos collaborateurs font du très bon travail. Ils sont très nombreux à rapporter que le contact avec la clientèle passe très bien ainsi. Sur nos 20 000 collaborateurs, en Suisse, désormais 90% ont la possibilité de télétravailler. Certains collègues alternent entre la maison et le bureau. Seuls ceux qui dépendent d’une infrastructure particulière pour travailler ne peuvent rester à la maison, à l’exemple du négoce de titres et, bien sûr, du personnel des filiales. Il y a là des mesures de protection particulières pour le personnel comme pour les clients.

- Et comment s’y prennent les employés qui doivent aussi s’occuper de leurs enfants à la maison?
- Nous avons mis sur pied une réglementation souple. En cas de besoin et en accord avec leur supérieur, ces collaborateurs en télétravail peuvent prendre des congés payés pour garder leurs enfants. Cette offre s’étend jusqu’à mi-avril. Elle est très appréciée. De manière générale, cette crise a mobilisé le personnel.

- Et vos deux enfants? Ils font l’école à la maison?
- Oui, et ça marche très bien.

- Vous les aidez concrètement?
- Le petit, qui a 12 ans, je peux encore l’aider en mathématiques et en allemand. Il a grandi en Angleterre, si bien que son allemand n’est pas très bon. Mais le grand a 18 ans et n’a plus besoin de mon aide.

- Où placez-vous actuellement les priorités?
- Premièrement, sur la sécurité et la santé des collaborateurs. Deuxièmement, sur la mise à disposition de liquidités et de capital pour nos clients PME et grandes entreprises en Suisse. Troisièmement, nous entendons être là pour nos clients dans cette crise et les conseiller. Et pour finir, en tant que banque, nous devons aussi travailler de manière profitable.

- Aux Etats-Unis, on part de l’idée que le PIB s’effondrera de 30% et que le nombre de chômeurs passera à 13%. Est-ce que ça peut aller aussi loin en Suisse?
- Toutes les prévisions sont actuellement entachées de beaucoup d’incertitudes. Mais il est évident que l’économie, aux Etats-Unis comme chez nous, connaîtra un terrible revers en raison d’un confinement de deux à trois mois. Le chômage en Suisse n’augmentera que faiblement, en raison du chômage technique généreusement financé par la Confédération. Sitôt que la pandémie sera sous contrôle et que les mesures seront progressivement assouplies – ce qui devrait être possible, espérons-le, vers la mi-mai –, la croissance reprendra. Sur l’ensemble de l’année, la chute devrait par conséquent s’avérer nettement plus faible.

- Hans Gersbach, un économiste de l’EPFZ qui s’est longuement occupé de crises dans sa vie de chercheur, compare les répercussions politico-économiques de la crise du coronavirus avec l’éclatement d’une guerre. A-t-il raison?
- Je ne parlerais pas de guerre. Les mesures ordonnées dans beaucoup de pays sont évidemment exceptionnelles, mais elles servent à protéger la population et sont adaptées à la situation. Par ailleurs, à la suite de cette crise, nous ne devrons pas nous attendre à des dommages aux infrastructures.

- Quelles seront les conséquences à long terme?
- Les gens réfléchiront mieux à ce qui importe vraiment dans la vie. Beaucoup de ces choses devenues banales, par exemple les multiples voyages à l’étranger, feront l’objet de débats. Le télétravail et, de façon générale, le travail numérique s’imposeront de plus en plus. En même temps, l’économie récupérera. Espérons que la cohésion dans notre pays en sortira renforcée. Et les gens porteront plus souvent des masques.

- Le Conseil fédéral a pris des décisions pénibles pour tout le monde. Vous les soutenez?
- Le Conseil fédéral agit judicieusement et fait du bon travail. Maintenant, nous devons nous rassembler et mettre en œuvre ces nouvelles règles au quotidien. J’espère qu’une interdiction absolue de sortir ne sera pas nécessaire mais, sur ce point aussi, je me fie aux appréciations du gouvernement et des experts.

- Dans les plans du Conseil fédéral, les banques jouent un rôle cardinal: vous êtes censés assurer les liquidités des PME dans cette crise. Credit Suisse répond-il présent?
- Oui. Dans les mesures d’aide aux 600 000 PME du pays, nous avons joué un rôle actif dès le début. Il est possible de demander un crédit de soutien à sa banque à l’aide d’un simple formulaire. Ce qui importait dans l’immédiat, c’était de disposer d’un processus simple et rapide, afin que l’argent soit disponible aussi vite que possible sur le compte de l’entreprise. Un client d’entreprise qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 1 million peut obtenir 100 000 francs. En quelques jours, nous avons pu ainsi satisfaire plus de 10 000 demandes, dont 400 pour la Suisse romande, pour un montant dépassant 1,6 milliard de francs.

- Qu’y gagne Credit Suisse?
- Les petits crédits ne sont pas assortis d’intérêts et ceux au-dessus de 500 000 francs sont avantageux. Mais pour nous, il est évident qu’en tant que banque nous voulons soutenir l’économie. S’il en résultait un bénéfice, nous en ferions cadeau à des entreprises suisses dans le besoin.

- La Banque nationale suisse gère, dans les faits, un fonds souverain de 750 milliards. Pourquoi ne va-t-on pas prendre l’argent là-bas?
- Dans une crise, la tâche de la BNS est d’assurer la stabilité de l’ensemble du secteur financier et de l’économie et de mettre des liquidités à disposition. En outre, il est aujourd’hui plus crucial que jamais de préserver l’économie d’un nouveau choc du franc. C’est ce que fait la BNS. Le financement des dépenses liées à la pandémie, c’est l’affaire de la Confédération et des cantons qui, par ailleurs, avec les taux négatifs, peuvent s’endetter de manière presque aussi avantageuse que la BNS.

- Dans le SonntagsBlick, Adolf Ogi demandait, outre l’engagement de l’Etat, un geste de solidarité des banques et des riches. Son épouse lui avait soufflé: «Si quelqu’un a 300 millions sur son compte, il peut bien offrir 20 millions.» Vous êtes d’accord?
- Je suis tout à fait en faveur de la solidarité dans cette crise. En tant que banque, nous entendons soutenir l’économie réelle, vite et sans complications, à l’aide de crédits avantageux. Dans un premier temps, nous accordons à nos collaborateurs un congé payé jusqu’à mi-avril afin qu’ils puissent régler la question de la garde des enfants pendant qu’ils sont en télétravail. Et en raison de la crise, il n’y aura pas de licenciements pour le moment. Personnellement, je fais régulièrement des dons, actuellement pour la Chaîne du bonheur. C’est quand les particuliers se remettront à investir et à consommer qu’on rendra le mieux service à l’économie.

- Les managers ne devraient-ils pas renoncer à leurs bonus?
- Lorsque les rémunérations pour l’exercice 2020 seront examinées par le conseil d’administration, il tiendra assurément compte de la crise du coronavirus. Par ailleurs, la rémunération au niveau de la direction se fait en bonne partie sous forme d’actions. De sorte que nous ressentons aujourd’hui déjà la turbulence du marché des actions dans nos portemonnaies.

- Le modèle du Conseil fédéral prévoit que les banques mettent immédiatement des liquidités à disposition de leurs clients. La Confédération assume l’entier de la responsabilité jusqu’à 500 000 francs et au-delà à 85%. La pierre d’achoppement est que ces prêts augmentent durablement l’endettement des entreprises. Si bien que les risques s’accroissent pour les autres positions de crédit des banques. Est-ce qu’à terme cela ne pourrait pas mener à une grande crise bancaire?
- Non, je ne pense pas. Premièrement, le montant de crédit maximal est limité à 10% du chiffre d’affaires. Ensuite, le taux d’intérêt, de 0% jusqu’à 500 000 francs et de 0,5% jusqu’à 20 millions, est relativement modeste et donc aisément supportable pour les entreprises. Troisièmement, sa durée est de cinq ans. Et enfin, les PME suisses sont dans l’ensemble en bonne santé et ont un niveau d’endettement bas.

- En plus des prêts, ne faut-il pas des contributions à fonds perdu pour les PME qui, aujourd’hui déjà, arrivent tout juste à l’équilibre ou doivent-elles toutes mourir?
- Le client d’entreprise moyen réalise 10% de bénéfice opérationnel, c’est jouable. L’important est que l’aide arrive rapidement. On pourra discuter plus tard d’éventuelles solutions supplémentaires. L’interaction entre les banques, la Confédération et la Banque nationale suisse a bien fonctionné.

- N’aurait-il pas été plus indiqué que ce soient seulement les entreprises qui ont trop demandé ou qui ont pu compenser leurs pertes qui doivent rembourser?
- De telles questions sont trop complexes pour que l’on puisse les résoudre en quelques jours. Pour l’instant, il s’agit de mesures immédiates, avant tout pour que les entreprises saines ne finissent pas elles aussi dans le fossé. Il va de soi que nous vivons des temps très difficiles. Pour les compagnies aériennes, la restauration, le tourisme, je n’exclus rien, y compris de futures implications de l’Etat. Mais c’est un sujet qu’il faut étudier avec soin. Pour ce type de solutions, nous disposons d’un peu plus de temps.

- Certaines entreprises menacent: elles préfèrent faire faillite en pleine crise puis, à l’aide d’une nouvelle société, racheter pour quatre sous les éléments indispensables à leur activité dans la masse en faillite, aux frais des banques.
- Cela ne correspond pas à l’immense majorité des expériences que nous faisons. Nous parlons quotidiennement avec des entrepreneurs qui font tout pour piloter leur entreprise d’une façon ou d’une autre à travers cette crise. La Confédération et les banques font en sorte de trouver des solutions rapides. Tout le reste n’est pour l’instant que secondaire.

- Comment gardez-vous la forme?
- En ce moment, je ne peux hélas pas faire mon jogging, car j’ai subi une petite intervention médicale. Et les golfs sont fermés à cause de la crise. Mais je fais de courtes promenades avec les chiens. Nous avons deux terriers de Boston.

- N’auriez-vous pas souhaité des débuts plus paisibles à la tête de Credit Suisse?
- Oui, j’aurais certes souhaité autre chose. Mais on est en crise et je la traverse avec mon équipe de cadres et les collaborateurs. Ce que je peux dire, en tout cas, c’est que chez nous, en tant qu’entreprise, il y a également une très bonne cohésion. Envers et contre tout, les gens sont confiants et donnent le meilleur. Je ne saurais remercier assez nos collaboratrices et collaborateurs!


Thomas Gottstein en un clin d'œil

Un CEO de 56 ans. Le banquier, né en 1964, de nationalité suisse, est marié à une médecin, il a deux fils et habite Küsnacht (ZH). En golf, il a été champion d’Europe junior; il aime le ski et le FC Zurich.

14.02.2020. Il succède à Tidjane Thiam à la tête de Credit Suisse. Habitué de la Paradeplatz et de ses coutumes, Thomas Gottstein travaille chez CS depuis 1999.

Ce que dit de lui Oswald Grübel, 76 ans, ex-CEO de CS et d’UBS: «En tant que CEO de Credit Suisse, Thomas Gottstein a maintenant une bonne occasion de solidariser ses employés et de mettre en place une stratégie claire, conviviale pour les clients. Ceux-ci en ont assez de ces taxes toujours élevées sans contre-prestation.»


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