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© Michael Raaflaub

Crypto, la folle saga des chiffreurs espions

Publié jeudi 5 mars 2020 à 08:36
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Publié jeudi 5 mars 2020 à 08:36 
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Retour sur l’affaire Crypto, ou comment la CIA contrôlait le monde avec l’aide de la Suisse. Un scandale à retardement, qui remonte aux années 1950, et qui embarrasse aujourd’hui de nombreuses personnes… Le département de Guy Parmelin, qui dit tout ignorer de l’histoire, vient de déposer une plainte contre inconnu pour tricherie.
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Il y a longtemps déjà que les maîtres du monde, pour l’espionner, n’utilisent plus guère de séductrices soutirant des secrets sur l’oreiller, plus guère d’agents acrobatiques pour se glisser par la fenêtre dans les bureaux confidentiels. Il y a mieux. L’écoute et le décodage des messages qu’échangent les gouvernements dont on veut connaître les plans. Cette curiosité-là n’a pas attendu internet, Google et compagnie. La saga de Crypto est moins sexy que les films de James Bond mais tout aussi folle, imaginative et palpitante. Elle a commencé en fait aux Etats-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale. Ses acteurs méritent un portrait.

ETH-Bibliothek Zürich, Bildarchiv
Crypto AG, créé en 1952, a son siège à Zoug.

Quiconque s’est intéressé aux dessous de ce chapitre de l’histoire le sait: si les Alliés ont pu égarer les Allemands au moment du débarquement de Normandie, c’est parce qu’ils avaient déchiffré leurs communications. Plus précisément, c’est le champion de la cryptologie – toute une science! – qui a réussi cet exploit, le Britannique Alan Turing, génie des mathématiques, retiré alors dans une discrète villa proche de Londres, Bletchley Park, où il menait ses travaux avec l’aide d’une femme non moins virtuose des chiffres, Joan Clarke, à qui il vouait un amour platonique.

Très tôt, l’équipe perce le mécanisme de la machine allemande Enigma. Les propos des pilotes de la Luftwaffe, captés par radio, puis ceux des sous-marins du Reich sont traduits en clair et livrés à l’état-major britannique. Au lendemain de la guerre, le brillant Turing pose les fondements du langage des ordinateurs actuels, et même de l’intelligence artificielle. Comment fut-il récompensé? Par un procès pour homosexualité! Le malheureux choisit de subir une castration chimique pour échapper à la prison. Il se suicidera à l’âge de 41 ans, en 1954. En mangeant un bout de pomme contenant du cyanure. On dit que c’est en son hommage qu’Apple a choisi son logo, le fruit entamé…

Keystone
L'Américain William Friedman, génie en cryptologie, est le cofondateur de Crypto AG.

Mais les Américains ne sont pas en reste. Leur pape de la cryptologie s’appelle William F. Friedman (1891-1969), non seulement ingénieur mais devenu l’un des hauts responsables de la NSA, la National Security Agency, attachée au Département américain de la défense. Entre 1940 et 1944, il se lie à un certain Boris Hagelin, Suédois, passionné lui aussi de cryptologie. Tous deux, dès la fin de la guerre, échafaudent un plan mégalomane.

Il ne s’agit plus d’espionner l’ennemi principal, mais des dizaines de gouvernements à travers le monde. Comment? En leur vendant des machines truquées! Où le faire? Aux Etats-Unis? Ce serait un peu gros. En Suède? Hagelin se méfie de son pays, où l’on attache, selon lui, trop d’importance aux questions d’éthique, notamment au chapitre des exportations de matériel de guerre. Alors en Suisse! Pays officiellement neutre où, dans les années 1950, on déteste le communisme, où l’on aime les affaires juteuses… et où l’on sait fermer les yeux pour les faire fleurir. Plus précisément à Zoug. Ce petit canton, proche de Zurich, bien desservi par les transports publics, a plusieurs atouts. Une fiscalité sur mesure et très avantageuse, des politiciens conservateurs pas trop difficiles à mettre de son côté et, enfin, des compétences: les ingénieurs et les ouvriers qualifiés ne manquent pas dans les parages.

Getty Images
Le Suédois Boris Hagelin est le cofondateur de Crypto AG.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Hagelin et son mentor américain, retraité ravi de poursuivre ses activités en Suisse, toujours en relation avec la NSA, lancent Crypto AG en 1952. L’idée se concrétise. L’entreprise offre sous le label helvétique, en insistant sur la neutralité de ce pays béni des dieux, une petite machine qui code les messages envoyés par télex, téléphone ou radio. En toute confidentialité. A une discrète nuance près: une «porte arrière» du système retransmet tous les contenus à la centrale de Zoug, qui les achemine ensuite aux services de renseignement américains, la NSA d’abord, la CIA plus tard. Et pour que tout se passe bien avec les autorités locales et fédérales, pour garantir une image bien suisse, Hagelin forme un conseil d’administration au-dessus de tout soupçon: dès 1952, il y embarque les pontes du Parti démocrate-chrétien, alors tout-puissant à Zoug, Philipp Schneider et Walther Hegglin, qui furent notamment conseillers d’Etat et présidents de la ville. Ils passèrent trente-six ans à la tête de cette officine peu ordinaire. Le job n’était pas trop fatigant et fort bien payé. Tous deux sont aujourd’hui décédés et ne diront jamais à quel point ils connaissaient les liens américains de cette entreprise apparemment locale.

A leur départ, ce furent des personnalités radicales qui prirent le relais. Entre-temps, le fondateur suédois s’est retiré des affaires à l’âge de 77 ans, affecté par la mort de son fils, victime d’un accident de voiture. Chapitre sensible, car le fiston reprochait à son père de tricher avec ses produits et se querellait souvent avec lui. Hagelin cède alors l’entreprise, via un montage financier au Liechtenstein, à la CIA et au BND allemand. Ce qui ne dissuadera nullement deux poids lourds du PLR, à Zoug et à Berne, de se retrouver au conseil d’administration et de le présider longuement: Georg Stucki, qui fut conseiller national et conseiller d’Etat, et Rolf Schweiger, qui présida même le parti suisse. Tous deux jurent aujourd’hui leurs grands dieux: ils n’ont rien su de la vraie identité des propriétaires de la société qui les arrosa si longtemps! Ils n’ont rien su des ressorts secrets des fameuses machines! Le second prétend même que, lors des séances du conseil, «on ne parlait pas des produits»…

Il faut dire que la boutique tournait bien: elle a compté jusqu’à 130 pays, principalement des administrations publiques, des services de renseignement. Un exploit indépassable au firmament de l’espionnage mondial: les espionnés ont payé eux-mêmes les outils qui les trahissaient! Un succès commercial inouï qui illustre la crédibilité dont bénéficiaient le «Swiss made» et la sacro-sainte neutralité, chantée sans relâche dans les spots du marketing. Une belle image aujourd’hui méchamment écornée par le scandale.

Keystone
Employé commercial de Crypto, Hans Bühler, de retour en Suisse en 1993 après avoir été embastillé et torturé 292 jours en Iran, pays qui avait découvert le stratagème.

La machine a commencé à grincer en 1993. Un employé commercial de Crypto, Hans Bühler, est envoyé en Iran pour renouveler le contrat. Le malheureux est arrêté, interrogé, torturé, détenu pendant 292 jours: ses clients ont découvert le stratagème. Il est finalement libéré en échange d’une caution de 1 million de dollars. Bizarrement, ses patrons le convoquent à Istanbul avant qu’il ne regagne la Suisse. Ils lui intiment l’ordre de ne rien dire, lui versent 250 000 francs pour son silence. Soulagé, il part en vacances avec les siens. Et au retour, il reçoit une lettre de licenciement. Et aussi la visite d’agents des renseignements suisses, très intéressés par ce qui a pu se passer dans cette maison qu’ils connaissent manifestement fort bien.

Le petit soldat lâché par ses supérieurs est amer. Il finira par s’exprimer dans les médias… ce qui lui vaut une plainte, heureusement sans suite, de ses anciens employeurs. En 1994, le journaliste zurichois Res Strehle publie un livre qui raconte la triste histoire de Bühler: «Verschlüsselt» (Ed. Werd).

130 pays. C’est le nombre de «clients» auxquels l’entreprise, située dans le calme canton de Zoug, offrait, en toute confidentialité, un système qui codait les messages envoyés par télex, téléphone ou radio.

Un autre acteur de l’ombre, lui, a tourné sa veste en toute connaissance de cause. Personnage romanesque, le jeune Peter Frutiger dit avoir eu le goût de jouer avec les mots et les chiffres dès l’enfance. Il fit en tout cas de brillantes études à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich, en mathématiques et en physique. Un jour s’offre une place intéressante: chez Crypto, à Zoug, où le boss suédois repère vite ce talent.

C’est le moment où le système de codage doit passer des supports matériels à l’électronique. Presque aussitôt, Hagelin met sa recrue dans le coup et lui explique que la plupart des clients sont espionnés en douce au bénéfice de la CIA et du BND allemand. «Pour la bonne cause!» Pour barrer la route au communisme et autres formes de subversion, «comme pendant la Seconde Guerre mondiale», précise le patron, qui sait parler aux jeunes gens allergiques au rouge.

Frutiger devient vite chef du développement de Crypto. Son meilleur ambassadeur. Il va jusqu’à accompagner le shah d’Iran en vacances à Saint-Moritz, un bon client admiratif de la technologie helvétique. C’est là que commence le trouble. Le Zurichois est gêné de constater que le souverain ne se doute pas que ses confidences chiffrées filent dare-dare vers les Etats-Unis…

En 1977, il quitte l’entreprise, de plus en plus mal à l’aise. Et dans les années suivantes, il refile le tuyau le plus discrètement possible à ceux qui veulent bien l’entendre. A des officiers supérieurs qu’il a connus au service militaire, à un haut responsable des services secrets. Personne ne donne suite à ces informations décidément trop gênantes.

Peter Frutiger, ingénieur, chef de développement chez Crypto, avait sympathisé avec le shah d’Iran, allant jusqu’à passer des vacances avec lui à Saint-Moritz, dans les années 1970.

Depuis lors, les fuites se multiplient. Plusieurs journalistes passent des semaines à décortiquer cette sulfureuse entreprise. Notamment le journaliste et cinéaste haut-valaisan Frank Garbely, qui démonte les rouages truqueurs dans la presse alémanique et Le Nouveau Quotidien. Pierre Veya aussi, qui tire sur le fil pour L’Hebdo. Et plus récemment Mehdi Atmani, pour Le Temps et la RTS, qui diffuse un remarquable documentaire sur le monde secret des espions. Maudits journalistes!

Les dirigeants de Crypto AG balaient systématiquement les accusations, les personnalités politiques qui lui sont associées allument les contre-feux, les services de renseignement qui ont suivi de bout en bout les péripéties de l’entreprise ne bronchent pas. Mieux: ils la soutiennent officiellement. En 2016, leur chef, Markus Seiler, aujourd’hui secrétaire général du Département des affaires étrangères, bras droit d’Ignazio Cassis, faisait l’éloge de Crypto devant les officiers suisses: «Nous sommes prêts à la soutenir au besoin. Car c’est un bon exemple, créer de la sécurité en territoire neutre!» Etrange formule au vu de ce que l’on sait aujourd’hui. Prétendre que nos agents ignoraient la combine est une farce. Si par une hypothèse invraisemblable on admet qu’ils ne savaient rien, ils étaient alors incompétents. Difficile de voir en eux de naïfs pieds nickelés!

La révélation, en février 2020, d’un dossier nourri par la CIA elle-même, rassemblé par le Washington Post, la ZDF allemande et la SRF suisse alémanique, ne laisse plus de place au doute. Ni sur le truquage ni sur les liens avec la CIA. Reste à savoir qui savait quoi et à quel niveau. Selon certains dossiers des services de renseignement soudainement redécouverts, les uns longtemps égarés, un autre retrouvé comme par hasard dans un bunker mystérieux, plusieurs conseillers fédéraux auraient été mis au parfum dès le moment des premières fuites, il y a vingt-cinq ans.

Au premier rang desquels Kaspar Villiger, alors chargé de la Défense. Le vieux monsieur (79 ans) nie tout aujourd’hui, dans des termes cependant alambiqués: selon son communiqué soigneusement rédigé par une agence de communication, il n’aurait pas eu d’informations «détaillées». Le diable est dans les détails. Il est fort possible en effet que les services de renseignement lui aient servi une version soft, qu’il s’est empressé d’oublier. Par crainte du scandale. Pour ne surtout pas ouvrir un débat sur une violation grossière de la neutralité. Ses collègues, pas tombés non plus de la dernière pluie, ont probablement jugé, eux aussi, que mieux valait laisser passer les orages sans lancer l’alarme. Craignant peut-être – c’est la thèse de l’ex-secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères, l’ex-ambassadeur François Nordmann – les effets d’une éventuelle fâcherie avec les Etats-Unis. Un autre ex-diplomate qui fut fort proche du conseiller fédéral Arnold Koller, lui aussi mis en cause, apporte une précision précieuse: «Il faut bien savoir que les services de renseignement n’informent pas systématiquement le pouvoir politique: ils répondent, plus ou moins en détail, aux questions que les conseillers fédéraux leur posent.» Il suffit donc, pour éviter l’obstacle, de ne pas se montrer curieux. Ce qui paraît sûr, c’est que cette affaire ultrasensible, jusqu’au dernier épisode, n’a pas fait l’objet d’un débat en bonne et due forme au sein du collège gouvernemental. C’est ainsi que fonctionne l’appareil d’Etat en Suisse: avec beaucoup de discours et tout autant de silences bien gardés.

L’homme par qui tout s’est éventé il y a fort longtemps, le vieux Peter Frutiger (84 ans), le directeur d’autrefois, le complice aujourd’hui repenti du fondateur de Crypto, veut maintenant sortir de l’ombre, en finir avec les images cloutées à la télé. Il a suggéré lui-même à la NZZ am Sonntag de tout déballer. Il a reçu les journalistes dans son village de Wangen (SZ), près de Dübendorf, dans une pièce dont il souligne en souriant qu’elle est à l’abri des écoutes. Son épouse, décédée après cinquante-cinq ans de mariage, a vécu, dit-il, dans la hantise d’une vengeance de la CIA. Il n’a plus rien à craindre maintenant. Et il affirme haut et fort que, bien sûr, les autorités suisses ont tout su, dès le départ, des manigances de cette entreprise qui a dupé tant de pays.

Mais qui a envie d’agiter cette boîte de Pandore? Pas grand monde. Surtout pas les jeunes entrepreneurs qui se sont lancés dans le business de la protection des données, des défenses anti-hackeurs. Leur organisation faîtière, ICT Switzerland, à Berne, s’inquiète: elle demande que la lumière soit faite, mais sans trop de bruit, s’il vous plaît, car la crédibilité de la branche dans le monde en a déjà pris un coup… Quant aux Genevois qui rêvent de faire de leur ville «un centre d’éthique pour la société numérique», ils font grise mine. Les Zougois, eux, restent sereins. Ils en ont vu d’autres. A peu près toutes les pistes des manigances financières mondiales, les Panama Papers, les «-Leaks» divers et variés mènent vers le discret canton. Mais celui-ci hésite un peu, comme il en avait l’intention, à se baptiser, pour le marketing, «Crypto Valley». Et puis, pas de panique, la CIA est sortie de Crypto AG en 2018. Divisée, elle réapparaît aujourd’hui, propre comme un sou neuf… au service exclusif, pour l’instant, de l’armée suisse, qui a aussi ses problèmes de cadre et de décodage. Le volet international a été racheté par un jeune informaticien et sa femme qui se battent pour rétablir la confiance des clients. En admettant que, s’ils avaient tout su du passé, ils ne se seraient pas lancés dans une telle aventure. La société zougoise d’hier a encore ses bons génies.

Keystone
Le juge Niklaus Oberholzer est chargé de l’enquête Crypto. Il rendra son rapport fin juin.

Les stars de la politique, quant à elles, mesurent leurs propos. Les socialistes et les Verts réclament, sans forcer le ton, une commission parlementaire d’enquête du type de celle qui a mis au jour l’affaire des fiches. Radicaux et démocrates-chrétiens, dont tant d’entre eux se retrouvent mouillés, estiment qu’il est urgent d’attendre. Quoi au juste? Le rapport de l’expert désigné par le Conseil fédéral pour «établir les faits» d’ici à fin juin. Un ancien juge fédéral socialiste, Niklaus Oberholzer, de Saint-Gall. Un homme d’expérience: il a enquêté, à l’époque, sur l’espionnage massif des citoyens, sur les liens de la Suisse avec l’Afrique du Sud de l’apartheid et quelques autres dossiers sensibles.

Mais jusqu’où pourra-t-il pousser la curiosité? Il sera bien entouré en tout cas, par un comité spécial réunissant de hauts fonctionnaires des départements concernés. Et, attention, à chaque fois qu’il réclamera un document auprès des Archives fédérales, il devra demander une autorisation auprès de l’autorité. Et on lui rappellera les multiples règles en la matière. Certains noms ne devront pas apparaître, certaines pièces brûlantes doivent rester inaccessibles pour une longue période. Parfois jusqu’à quarante ans!

Aussi obstiné et compétent soit-il, ce Monsieur Propre aura bien du mal à dépoussiérer les recoins protégés des services de renseignement et des départements fédéraux. Cela inquiète le parlement. Sa délégation vient de tirer l’oreille des conseillers fédéraux et prend les choses en main. Niklaus Oberholzer sera payé par les Chambres et soutiendra ses résultats devant elles. Reste qu’une commission parlementaire d’enquête en bonne et due forme, elle, aurait les coudées plus franches et ne se heurterait pas à tous ces barrages administratifs. C’est bien pourquoi tant n’en veulent pas. Pour la radicale NZZ, ce serait une mesure «exagérée».

De la bonne volonté, il y en a pourtant. Des proches de la conseillère fédérale Amherd, chargée de l’affaire, assurent qu’elle veut vraiment faire toute la lumière. Mais aussi qu’elle a de la «peine à croire» à une violation aussi énorme des règles éthiques élémentaires de l’Etat. C’est bien là le cœur du problème. Les Suisses refusent d’ouvrir les yeux sur une réalité qui dépasse de loin les voyouteries de Crypto AG. La neutralité est une illusion. Comme un chewing-gum, on aime bien la mâcher dans les discours, son goût est si flatteur, mais elle est très, très élastique.


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