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© Blaise Kormann

Damien Piller: «Quand j’ai un projet, je fonce!»

Publié jeudi 28 novembre 2019 à 08:43
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Publié jeudi 28 novembre 2019 à 08:43 
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Plus discret qu’un Bernard Nicod, moins tapageur qu’un Christian Constantin, celui que l’on surnomme «l’empereur de Villars-sur-Glâne» n’en est pas moins un poids lourd de l’immobilier romand. Mais qui est vraiment Damien Piller, l’homme qui défie la Migros? Rencontre avec un businessman hyperactif, accusé de flirter avec les limites du code, mais jamais hors jeu.
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Aéroport de Payerne, vendredi 22 novembre, 14h30. Damien Piller quitte son client et le jet privé qui les a amenés à Paris quelques heures auparavant et saute dans sa rutilante BMW i8 noire aux portes papillon et à l’impressionnante «cavalerie». L’homme d’affaires romand le plus controversé du moment n’a pas une minute à perdre. Son prochain rendez-vous l’attend à 15h30, en vieille ville de Fribourg.

La veille, le président du conseil d’administration de Migros Neuchâtel-Fribourg (MNF) avait pourtant pris le temps de nous recevoir. Chez lui, à Villars-sur-Glâne. Accusé par le géant orange de lui avoir volé 1,6 million de francs dans le cadre de la construction des magasins de Belfaux et de La Roche (FR) par sa société Anura, l’avocat-notaire-entrepreneur, d’habitude plutôt discret mais qui n’a «rien à cacher», a visiblement choisi de soigner son image.

Il nous accueille en personne au premier étage de sa villa de standing moyen construite sur trois niveaux. De son balcon, il a l’avantage de pouvoir contempler une partie des 500 logements qu’il a fait sortir de terre aux alentours depuis 1990, décompte en cours. C’est là, sur d’anciens champs où il ramassait les patates gamin, qu’il est né, en 1957. Deuxième d’une fratrie de quatre. Une lignée issue d’une des grandes familles du canton. Le père, Joseph-Daniel Piller, fut en effet procureur général de l’Etat de Fribourg durant vingt-cinq ans alors que les deux grands-pères, Joseph Piller sénior et Joseph Ackermann, ont été conseillers d’Etat. Juge fédéral et conseiller aux Etats même pour le premier. Une vie et une œuvre si riches que la ville lui a attribué un nom de rue.

Autant dire que lorsque Damien Piller devient lieutenant de préfet de la Sarine, en 1984, puis député au Grand Conseil sept ans plus tard, personne ne s’en étonne. «Il a de qui tenir», entend-on à Villars-sur-Glâne, lorsqu’il est élu vice-syndic de la commune en 1995. La première marche d’une ascension qui le propulsera au sein de la glorieuse dynastie, pense-t-on.

Mais en 2006, patatras! Les Villarois et Villaroises le lâchent. Soupçonné de conflits d’intérêts dans le dossier des constructions, Damien Piller n’est pas réélu. Le coup est rude. Brutal. «Je n’ai rien fait d’illégal mais je n’ai pas su l’expliquer», dit-il aujourd’hui, sans le moindre ressentiment. «J’ai la faculté de tourner rapidement les pages. La politique m’aura au moins permis de me fabriquer une vraie peau d’éléphant, quasi insensible aux coups», confie, le sourire un brin forcé, ce père de quatre enfants, trois adultes de 35, 32 et 27 ans et une fillette de 9 ans, née d’un second mariage, en 2017, avec Fanny, une chanteuse et compositrice créole de vingt-deux ans sa cadette.

DR
En deuxièmes noces, Damien Piller a épousé en 2017 Fanny, chanteuse et compositrice d'origine créole. 

Et des coups, le copropriétaire d’une étude de 22 personnes, dont sept juristes, en a pris au cours de sa carrière. En rafale, même, depuis que la Migros a déposé deux plaintes pénales contre lui pour escroquerie, gestion déloyale et faux dans les titres en juillet dernier. «Sept cents articles de presse à charge, dénonce-t-il. Heureusement, je dors bien. Pour la simple et bonne raison que je n’ai rien à me reprocher et parce que je suis le conseil de mon grand-père, qui m’a appris à laisser les charges au pied du lit», explique celui qui, en retour, a déposé... sept plaintes pénales à l’encontre du distributeur et de ses dirigeants pour atteinte à son honneur notamment.

«Ces gens ont l’habitude qu’on leur mange dans la main. Ce n’est pas mon style. Quand quelque chose me déplaît, je le dis. J’ai aussi obtenu le statut de minorité de blocage pour la MNF et soutenu une candidate à la présidence du conseil d’administration que Migros ne voulait pas et qui a été élue. Vous comprenez mieux pourquoi certains aimeraient me dégager», assène-t-il avec le rictus de celui qui ne lâchera rien avant de tirer sa révérence, en juin prochain. Après vingt-trois ans de présidence. «Hier (ndlr: mercredi dernier), j’ai été interrogé pendant deux heures par la police judiciaire. J’ai répondu à toutes les questions, sans aucune ambiguïté. Je suis serein», affirme le tonique sexagénaire, avant d’enfoncer le clou. «Je me suis battu sans compter pour ce groupe et ses employés. J’ai obtenu les meilleures situations pour leurs commerces. Dans quelques semaines, Migros ouvrira une grande surface à la gare routière de Fribourg que j’ai négociée pied à pied sans facturer un franc d’honoraires. Voilà les remerciements!» Au-delà du choc des mots, on perçoit surtout le choc de cultures stratégiques et économiques fondamentalement différentes, pour ne pas dire opposées, entre Zurich et Fribourg.

Retour à Villars-sur-Glâne. On ne s’attendait pas à un pareil comité d’accueil. A 8h30, le salon familial grouille de monde. Des cadres, des fidèles, les deux à la fois en fait, qui s’agitent avec des dossiers sous le bras, parlent à voix basse. On nous présente un spécialiste en communication, des fois qu’on comprendrait mal les propos de son client. «J’en ai tellement pris ces derniers temps, vous comprenez», justifie l’homme d’affaires.

A l’heure des viennoiseries, ça cause crédit, demande d’autorisation de construire, factures, avion, journaux, radio, voiture et quand même un peu du scrutin de la veille. Le fameux vote de défiance organisé par la «centrale Migros» auprès des 124 000 coopérateurs de la MNF, dans le but de destituer de force le Fribourgeois et les trois membres du conseil d’administration régional. «Un affront pour nous, un camouflet pour la Migros», ironise notre interlocuteur, confirmé dans son siège présidentiel par 64,5% des 50 000 votants et qui répète inlassablement son discours depuis que le résultat, contesté par la Migros, est tombé. «Migros ferait mieux de s’occuper de ses stratégies commerciales en perte de vitesse plutôt que de me chercher des crosses via des procédures qui lui coûtent des centaines de milliers de francs. Alors qu’elle a géré l’opération de A à Z, sa direction décrète aujourd’hui que le processus de vote était vicié. C’est risible.»

Blaise Kormann
Séance de travail à son domicile avec Mathieu, son frère cadet, et Delphine, l’une de ses trois filles, tous deux cadres au sein du conglomérat.

Hyperactif. Avec malin, c’est le mot qui revient le plus souvent dans la bouche de ceux qui voient évoluer cet insatiable bâtisseur, passionné d’opéra et de musique classique. Hyperactif parce que Damien Piller ne s’est pas contenté de construire 4000 logements pour 2 milliards de francs. Un bilan qui ne tient pas compte des 380 appartements en cours de construction et des 800 au total que comptera le Marly Innovation Center. «Le premier écoquartier zéro carbone du canton élaboré en partenariat avec le WWF», détaille-t-il fièrement.

A côté de ses promotions et de son cabinet, l’avocat-notaire est en effet un impénitent touche-à-tout. De l’automobile (groupe DIMAB, six garages) à l’aviation (participation dans l’aéropôle de Payerne et la création d’une compagnie de jets privés, la Speedwings Business), en passant par le Médiaparc, une maison des médias construite aux portes de la ville et regroupant notamment Radio Fribourg, la chaîne de télévision valdo-fribourgeoise La Télé ainsi que Sept.info, Damien Piller est partout.

Une omniprésence qui irrite dans un canton qui n’aime pas les têtes qui dépassent et qui suscite pas mal de jalousie, relève un journaliste de la région. «On raconte les choses les plus invraisemblables à mon sujet, rétorque «l’accusé». Que je voudrais tout manger, que je serais propriétaire de la moitié de la ville et que, plus débile encore, je serais too big to fail (trop grand pour faire faillite, ndlr) pour la Banque cantonale de Fribourg alors que j’ai vendu pratiquement tout ce que j’ai construit. La vérité, c’est que je suis passionné par mes activités. Je n’ai même pas besoin de loisirs puisque malgré un rythme plutôt effréné, je n’ai jamais l’impression de travailler», assure Damien Piller, la main sur son ventre naissant, avouant un penchant pour les tartes aux fruits et les gâteaux à la crème et promettant de se mettre bientôt au fitness…

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A l’âge de 2 ans, assis à côté de sa mère, Eliane Piller-Ackermann, de sa sœur Chantal et de son père, Joseph-Daniel Piller.

Malin. Dans les salons où l’on cause, on prête au promoteur la faculté de constamment flirter avec les limites et de toujours s’en sortir. Soupçonné et accusé mais jamais condamné. Comme dans l’affaire dite de Saint-Cyprien, du nom d’une station balnéaire des Pyrénées-Orientales où il a construit 360 appartements de vacances il y a dix ans, avant d’être mis en garde à vue (deux jours), puis blanchi par la justice française dans une vaste affaire de corruption liée aux pratiques frauduleuses de l’ancien maire du lieu. «Il n’y a pas de fumée sans feu», estime néanmoins un politicien fribourgeois, qui s’interroge sur les appuis dont bénéficie Damien Piller pour faire avancer ses multiples projets. Un réseau tissé à force de travail et grâce à la crédibilité que ses réussites lui confèrent, rétorque ce dernier. «On crée des entreprises, des emplois, on fait avancer ce coin de pays. Il est vrai que je tutoie tous les conseillers d’Etat. Ce qui ne veut pas dire qu’ils me font des cadeaux ou me réservent un traitement de faveur», s’insurge-t-il.

Un défaut? «L’impatience. Je ne m’attache pas avec une ceinture et des bretelles avant de me lancer dans un projet. Je fonce. Cela peut donner l’impression que je vais plus vite que la musique. Il arrive qu’on nous tape sur les doigts. On corrige le tir et tout rentre dans l’ordre», reconnaît le boss aux multiples casquettes, hermétique à la question relative à sa fortune. «Je vis bien. Ceux qui m’entourent aussi. Mais comme le pouvoir, l’argent n’est pas un moteur pour moi. J’adore mes jobs. Tout n’a pas toujours été facile, vous savez. Quand je me suis mis à mon compte, en 89, je faisais des cauchemars la nuit. Je me voyais seul dans un bureau, à attendre vainement des clients. Cela m’a incité à prendre des risques. Beaucoup de risques parfois. Ces risques qu’une bonne partie des gens qui me critiquent ou me salissent aujourd’hui n’ont pas voulu prendre. Par peur de perdre. La retraite? Ne m’en parlez pas. Je deviendrais vite insupportable», prévient celui que d’aucuns surnomment «l’empereur de Villars-sur-Glâne», qui règne sur un empire estimé à plusieurs centaines de millions...

Blaise Kormann
Confortablement installé dans son salon après une journée marathon, Damien Piller s’autorise une plongée dans l’un des best-sellers de l’historien israélien Yuval Noah Harari, «21 leçons pour le XXIe siècle».

L'éditorial: Papa, maman, Petra et Gottlieb

Par Michel Jeanneret

Tout le monde en conviendra, exiger publiquement quelque chose est délicat. Cet exercice d’équilibrisme peut asseoir votre pouvoir comme il est capable de vous disqualifier à jamais. On a tous en tête les exemples de ces parents qui, devant audience, ordonnent à leurs enfants de se tenir correctement, avant d’être sublimement ignorés. Ruinée, la réputation. Foulée aux pieds, l’autorité. Ce genre de camouflet devrait nous inciter à la prudence. Nous inspirer un peu.

Fort de l’expérience qui précède, lorsqu’on a troqué son gamin pour faire face à un adulte indocile, l’exercice paraît un peu plus simple. Subtilement, la figure autoritaire peut faire quelques sondages avant de prononcer solennellement son injonction. Mesurer ses chances de réussite avant de se lancer. Si elle avait été avisée, c’est ce qu’aurait pu faire Petra Gössi, présidente du PLR suisse, avant de demander sa démission à Pierre Maudet il y a un an, alors qu’il était évident qu’il ne la donnerait pas. Ainsi, la chute du PLR aux dernières élections fédérales est moins liée aux affres du principal intéressé qu’au cirque fait par les grandes figures du parti. Des ténors qui, aujourd’hui encore, continuent à se décrédibiliser en demandant une démission qui n’arrivera certainement pas à leur demande. Mais passons.

Depuis Hegel et le XIXe siècle, on sait bien que l’histoire ne nous apprend rien. En témoigne le dernier exemple en date: Damien Piller, patron de Migros Neuchâtel-Fribourg, dont la direction zurichoise a demandé le scalp. Une forte tête fribourgeoise, un ego aussi béton que ses immeubles, un dur à cuire tel que lui allait-il donner son sac? Le dossier aurait dû clignoter en rouge, on aurait dû entendre au loin les sirènes. Eh bien non: on devait porter un masque de nuit et des Pamir, ce jour-là à Migros.

Le peuple aime les martyrs, les figures bousculées. Il aime la résistance à l’autorité, car il n’en a lui-même pas toujours le courage. Les dirigeants devraient se le rappeler. Apprendre un peu.


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