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Histoire 

Les damnés de la mer

Alors qu’aujourd’hui le navire 
humanitaire Aquarius est repoussé par 
tous les pays, il y a 80 ans le Saint-Louis, un bateau transportant 937 juifs fuyant l’Allemagne nazie, 
a erré 40 jours dans l’Atlantique avant que quatre pays européens acceptent de se répartir les réfugiés. 
Ou lorsque l’histoire bégaie.

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Après plus de 40 jours d’errance et deux traversées de l’Atlantique, Gerda Blachmann et sa mère ainsi que les autres passagers du Saint-Louis sont enfin autorisés à débarquer dans un port, à Anvers. Ils pensent y voir la fin d’un calvaire, mais seront rattrapés par l’horreur nazie. Getty Images / Hulton Archive

«Nous nous 
accrochions toujours à l’espoir que quelque chose devait se passer. Ils ne pouvaient pas nous laisser pourrir sur l’océan, je veux dire que quelque chose devait bien nous arriver, non? Mais nous avions surtout peur d’une chose: retourner en Allemagne.» Gerda Blachmann a tout juste 16 ans lorsqu’elle embarque sur le Saint-Louis avec ses parents, Arthur et Erna. Ensemble et avec plus de 900 autres passagers juifs fuyant les horreurs du nazisme, ils erreront plus d’un mois sur l’océan Atlantique à la recherche d’un port voulant bien les accueillir. Comme le bateau humanitaire Aquarius aujourd’hui, le Saint-Louis s’échouera tour à tour sur la dureté des lois anti-immigration de plusieurs pays et le cynisme de leurs gouvernements.

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 Gerda Blachmann et sa mère. Getty Images / Hulton Archive

Nous sommes le 13 mai 1939. Dans le port de Hambourg, ils sont 937 candidats à l’exil à embarquer sur le Saint-Louis. Sourire aux lèvres et visa pour Cuba en main, ils en sont sûrs, c’est la fin de leur calvaire. Une fois qu’ils auront rejoint La Havane, ils devront attendre que les quotas américains leur permettent de rentrer aux Etats-Unis. Le prix coûteux du billet déchire les familles, dont les membres promettent de se retrouver dès qu’ils le pourront. Cela fait six ans qu’Adolf Hitler est au pouvoir. Six mois plus tôt, l’antisémitisme avait atteint son paroxysme en Allemagne avec les exactions de la Nuit de cristal, la mort de milliers de personnes et la déportation de 30 000 autres dans les camps de concentration. Alors que les braises couvent encore sous la cendre des synagogues, Gerda Blachmann supplie ses parents. Il faut fuir.

Le jour du départ, sur le pont, le capitaine du navire, l’Allemand Gustav Schröder, insiste: les réfugiés doivent être traités comme les passagers d’une croisière. Après deux semaines de voyage sans encombre, les côtes cubaines se profilent enfin à l’horizon. Pourtant, seuls une vingtaine de passagers seront autorisés à débarquer. Effrayé par cette arrivée massive de réfugiés, le président cubain Federico Bru durcit les conditions d’immigration: en plus de leur visa, les passagers du Saint-Louis doivent s’acquitter de 500 dollars par personne s’ils souhaitent poser les pieds à La Havane. Le capitaine déroute donc le bateau vers la Floride et demande aux Etats-Unis l’autorisation de débarquer à Miami. «Nous voyions les lumières de la ville, mais nous avons vite été encerclés par les garde-côtes américains, qui s’assuraient que nous ne rejoignions jamais la côte», raconte Gerda Blachmann. Car les Etats-Unis refusent l’asile aux passagers du Saint-Louis et le 4 juin 1939, Franklin D. Roosevelt ordonne d’interdire le débarquement du bateau qui est sommé de repartir en direction de l’Europe.

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L’Allemand Gustav Schröder envisagea d’échouer son bateau pour forcer les nations à accueillir les réfugiés du Saint-Louis. DR

De longues négociations commencent. A l’époque, les pays européens n’ont que très peu de compassion pour les centaines de milliers de réfugiés juifs qui affluent d’Allemagne ou d’Autriche. Quelques mois auparavant, la Conférence d’Evian, qui devait statuer sur le sort des réfugiés juifs d’Allemagne et d’Autriche, s’était soldée par un échec. Pendant neuf jours, sur les bords du Léman, les délégués de 32 pays différents s’étaient relayés pour expliquer que leur pays ne pouvait accueillir plus de monde. A bord du Saint-Louis, le capitaine à court d’idées envisage même sérieusement d’échouer le bateau sur les côtes britanniques ou d’y mettre le feu pour éviter le retour forcé en Allemagne et obliger les pays à accepter les réfugiés.


C’est finalement le 10 juin 1939, après 40 jours d’errance, que la Belgique, le Royaume-Uni, la France et les Pays-Bas décident de se répartir les passagers du Saint-Louis, qui débarqueront le 17 juin dans le port d’Anvers. Mais en juin 1939, personne ne sait encore que, quelques années plus tard, trois de ces quatre pays seront envahis par l’Allemagne nazie. Gerda et sa mère, déguisées en fermières, tentent de passer en Suisse. Arrêtées par les garde-frontières helvètes, elles passent deux ans en camp d’internement avant de travailler comme couturières à Berne puis d’émigrer aux Etats-Unis en 1949. En juin 1939, personne ne sait non plus que 254 anciens passagers du Saint-Louis seront tués dans des camps d’extermination. Parmi eux, Arthur Blachmann, le père de Gerda. Le capitaine du navire a lui été honoré à titre posthume en 1993.

publié le 5 octobre 2018 - 09:09, modifié 18 janvier 2021 - 21:00