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Darius Rochebin: «Il faut faire les choses très sérieusement sans se prendre au sérieux»

La nouvelle est vécue comme un véritable séisme en Suisse romande: le présentateur emblématique de la RTS quitte la maison, après plus de vingt-cinq ans de bons et loyaux services, pour rejoindre la France et le groupe TF1, où il présentera une émission quotidienne en soirée sur LCI. Il s’explique longuement sur cette page qui se tourne et sur son avenir qui s’ouvre en France.

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Blaise Kormann

Arnaud Bédat: Darius Rochebin, voilà une semaine que vous avez annoncé votre départ pour LCI. Le tsunami de messages continue: des dizaines de milliers de mots affectueux, de chansons, de clins d’œil humoristiques pleins de tendresse. Comment vivez-vous tout ça?
Darius Rochebin: Je suis très ému par ces messages. Beaucoup de gens viennent me parler dans la rue. Ils m’encouragent. Ils me posent des questions sur ce que je ferai. Certains ouvrent même la fenêtre de leur voiture pour me crier «bonne chance» en passant!

Vous vous attendiez à tant de démonstrations de sympathie et d’affection?
Franchement, non. Et c’est d’autant plus touchant. Quand on présente un JT, on a un rôle assez austère. On donne des mauvaises nouvelles. On coupe parfois la parole aux invités – je l’ai trop fait, pardon, pardon! Et pourtant, un lien affectif s’est tissé, dans la durée.

Cela fait chaud au cœur.

Il y a par exemple cette jeune internaute qui chante «Adieu Monsieur le présentateur», c’est assez touchant…
Bien sûr! Le mot qui me vient naturellement depuis une semaine, c’est «merci», un immense merci! Je n’aime pas le genre démago qui en rajoute dans le registre «Moi, j’aime les gens». Je ne l’ai jamais fait. Je suis même volontiers ironique, c’est d’ailleurs utile pour être journaliste. Mais la bonté, la vraie, ça me touche énormément.

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«Essayer de comprendre les nuances, c’est toujours plus excitant que de classer le monde en bons et méchants» Blaise Kormann

Il y a aussi cette parodie de Claude-Inga Barbey en ligne depuis dimanche, drôle, mordante et assez décapante, qui pose la question: «Darius, on n’est plus assez bien pour toi?» Vous lui répondez quoi?
Qu’elle a un talent extraordinaire! J’aime son humour. D’ailleurs, je sais bien que beaucoup de messages sont à comprendre de la même façon, au deuxième degré, sur le mode de la vanne amicale, c’est ça qui est sympathique. Je vous rassure: je ne me suis jamais monté le bourrichon.

L’autre surprise, c’est l’accueil de la France. Les stars du paysage audiovisuel français y sont allées de leurs tweets élogieux: Gilles Bouleau, le présentateur du «20h» de TF1, son homologue du week-end, Anne-Claire Coudray, Anne Sinclair, Michel Denisot, David Pujadas, etc.
Cela fait chaud au cœur. Surtout de la part de ces personnes-là, que j’admire. Gilles Bouleau, par exemple, est un ami. A notre première rencontre, il m’avait parlé non pas de potins de carrière ou d’audience, mais de ses lectures et de la passion du métier. Cet ADN prédomine chez TF1 et LCI. C’est ce qui m’a convaincu. J’ai ressenti une forme de continuité avec la RTS: une rédaction exigeante qui privilégie la qualité.

Et vous arrivez aujourd’hui dans le groupe TF1, qui est un groupe privé. Vous avez décroché le jackpot, doublé votre salaire?
L’argent n’a jamais été une motivation. J’ai eu pendant mes années à la RTS des propositions très alléchantes. Une banque, qui voulait me recruter comme porte-parole, voulait même multiplier mon salaire par quatre! Je n’ai jamais été tenté.

Vous ne craignez pas qu’on cherche à trop vous coller l’image du «petit Suisse de service»?
Mais c’est bien, de garder un regard extérieur! Et puis pourquoi «petit»? La Suisse est un grand pays. Nous sommes une puissance économique. Le franc suisse est une des premières monnaies du monde. Notre système politique un des plus stables. On n’a aucun complexe à avoir. A l’égard de la France ou de qui que ce soit d’autre.

C’était quand, ce moment précis où vous vous êtes dit, après pas mal d’hésitations, «Ok, je fais le saut, je dis oui à LCI»?
Je vous jure que j’ai passé des nuits blanches à réfléchir. Puis, un matin de la semaine dernière, je suis parti marcher au hasard des rues. Je n’arrivais toujours pas à faire mon choix. Et en passant devant la pharmacie où mon père travaillait à Genève, rue de la Confédération, je me suis rappelé le soir de sa mort, en 1994, et le très beau Journal de Delacroix que je lisais à cette époque. Il a cette formule: «Il faut beaucoup de hardiesse pour oser être soi.» Je l’ai pris comme un signe. «Etre soi», ça voulait dire accepter la proposition qui m’était faite. Prendre un risque. Et se concentrer sur un savoir-faire plus personnel, en l’occurrence l’interview.

Certains n’hésitent pas à dire que votre départ sonne un peu comme une revanche. On a beaucoup lu de manière récurrente, surtout le soir de l’annonce de votre départ, sur les réseaux sociaux: «Quelle gifle pour la RTS!»
Absolument pas. Je l’ai dit, et ce n’est pas de la langue de bois, comme certains l’ont interprété, je suis plein de reconnaissance pour la RTS et pour la rédaction. J’ai des souvenirs de camaraderie extraordinaire. Cultiver un esprit bon enfant tout en étant une chaîne nationale, c’est très rare.

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Darius Rochebin dira adieu à la RTS (ici sur la tour de la télévision, avec sa fameuse antenne monumentale, à Genève) dans dix jours. Le week-end du 1er août, il présentera ses derniers journaux télévisés. Blaise Kormann

Certains sont encore plus critiques, ils pensent que la RTS ne sait pas garder ses talents…
C’est un argument absurde. Je suis pour la liberté. C’est très bien que les personnes, les idées, les biens circulent. Ce n’est pas seulement une attitude personnelle. C’est comme cela que se développent les entreprises ou les économies.

Franchement, en restant à la RTS, vous ne vous seriez pas un peu ringardisé avec les années?
Ah, pas du tout! Je crois même qu’on peut devenir plus audacieux en vieillissant. C’est Picasso qui disait: «On met longtemps à devenir jeune.» Il est vrai qu’il ajoutait: «Ça arrive vers 60 ans. Et alors il est trop tard…»

Vous me faites le coup des citations, les petites pirouettes à la Rochebin. Allez, maintenant, vous êtes libre de parole après vingt-deux ans de «19h30». Alors dites-moi, par exemple, en politique, vous êtes de droite ou de gauche?
Je suis pour l’extrême objectivité, et je n’ai pas besoin de me forcer. Les esprits systématiques, enfermés dans une opinion unique m’ennuient. Cela ne veut pas dire pour autant être mou. J’admire un Churchill, qui a incarné le courage guerrier face à Hitler, puis la même volonté offensive face à Staline pendant la guerre froide.

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Emmanuel Macron et Darius Rochebin: «Je l'ai rencontré trois fois, une fois comme candidat, deux fois comme président. Le premier président français que j'ai rencontré était François Mitterand en 1991» Laurent BLEUZE

En France, cette objectivité, cette neutralité très helvétique dérangera peut-être, et puis vous risquez de prendre des coups, aussi…
J’en suis conscient. Mais je n’ai pas à paraître indépendant. Je le suis réellement. C’est peut-être aussi mon histoire familiale. J’ai toujours apprécié la variété des points de vue. Ma mère était plutôt de gauche, mon père plutôt de droite. Elle, enfant placée, une vie d’orphelinats, une famille vivant dans la misère. Lui, d’origine plus bourgeoise. Même chose pour les religions, j’ai suivi l’école protestante mais il y a dans ma famille des catholiques, des musulmans, des juifs, des athées féroces, ça apprend la dialectique.

Sur LCI, vous allez devoir gommer vos helvétismes, aussi. On dit «quatre-vingt-dix» et pas «nonante», on dit «stationner», pas «se parquer», etc. Et on en dit d’autres sans s’en rendre compte, comme «bouter le feu» par exemple…
Avec un de mes collègues, on a eu un fou rire l’autre jour en imaginant les titres d’émission très suisses que je pourrais proposer pour la rentrée aux confrères français, juste pour voir leur première réaction empruntée. «Qui ne peut ne peut», ce serait pas mal non?

Ou «point trop n’en faut»…
Oui, très bien aussi. Mais plus sérieusement, bien sûr qu’à la télévision il y a un certain compromis à trouver dans l’accent et les particularismes. C’est déjà le cas à la RTS. Quand j’étais enfant, je prononçais le «o» de «vélo» ou de «moto» comme le «o» d’«otarie», parce que ma mère venait de Neuchâtel. J’ai changé, sans même m’en rendre compte. Tout ça n’empêche pas de placer un «petchi» ou un «ruclon» de temps en temps avec la notice explicative…

Le milieu parisien peut être impitoyable aussi. Vous êtes sûr d’avoir le cuir assez épais?
Je n’ai aucune prétention, à part bien faire mon travail. A 53 ans, je vais m’épargner le ridicule de clamer «A nous deux, Paris», non?

Mais là, les lumières de Paris vous aimantent…
La politique et l’histoire de France me passionnent, c’est vrai. Mais comme beaucoup de Suisses qui ont en mémoire les grands débats Mitterrand-Chirac ou Mitterrand-Giscard, autant que les soirées électorales à Berne. Mais je ne suis pas «fasciné». J’ai même gardé un côté «vieux Suisse». Je suis encore de cette génération qui, en voyage, se sentait enfin chez elle en remontant dans l’avion Swissair…

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«L'interview avait été obtenue de haute lutte. Je l'avais fait rire en lui disant que j'avais adopté la tactique des bolchéviques pour prendre le palais d'Hiver en 1917 » Laurent BLEUZE

Vingt-cinq ans de RTS, ça fait des souvenirs en pagaille. Le plus fort, c’est lequel?
Peut-être l’interview de Poutine, parce que c’était aventureux et incertain, dans l’étrange et immense palais Constantin de Saint- Pétersbourg. Hors caméra, nous avions parlé de son lien avec le KGB et son ancêtre, le NKVD. Spécialement de ces unités qui, pendant la guerre, avaient été à la fois d’infâmes salauds en massacrant les opposants et d’un courage inouï face aux Allemands. Essayer de comprendre ce genre de nuances, c’est toujours plus excitant que de classer le monde en bons et en méchants.

Quelle est la question que vous n’avez jamais osé poser?
On peut tout demander, mais il y a le ton et la manière. J’ai le souvenir d’une émission catastrophique avec Pascal Couchepin. J’avais commencé par les sondages de popularité, c’était maladroit, il avait saboté la suite de l’interview. On s’est réconciliés ensuite.

Au milieu de tout ça, y a-t-il une vie en dehors du travail? Qu’est-ce qui vous ressource?
Le silence, c’est merveilleux. C’est peut-être ce qui me manquera le plus au quotidien à Paris. Et puis la lecture, bien sûr. Quand j’étais adolescent, on allait dans une petite pension de famille près du château de Chillon. Il y avait les œuvres complètes d’Anatole France, un auteur qui semble un peu désuet aujourd’hui. Ça a été un coup de cœur immédiat. Son regard sceptique sur le monde, désabusé, mais sans méchanceté et même avec passion... j’y ai vu un modèle. Pour moi, c’est la grande question du XXIe siècle. Toute la difficulté est d’être furieusement, extrêmement démocrate et défenseur des régimes de liberté. Et le journalisme est au cœur de ce combat.

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«Delacroix a écrit: «Il faut beaucoup de hardiesse pour oser être soi.» J’y ai vu un signe…» Blaise Kormann

Au fait, qui verriez-vous pour vous succéder à l’antenne sur la RTS, le week-end, au «19h30» aux côtés de Jennifer Covo? Un homme? Une femme? Quelqu’un de plus vieux, de plus jeune? Ou alors on profite de votre départ pour faire un grand brassage à la présentation?
Chacun a son style et je suis sûr que le public aime la variété. D’ailleurs, nous faisons un métier d’artisan. Chaque journal est différent, il y a des invités qu’il vaut mieux voir avant, pour tâter le terrain, d’autres qu’il faut prendre à froid, chaque jour et chaque journal est un combat. Il faut refaire ses preuves chaque jour.

Là, vous me faites une sacrée langue de bois…
Alors, je vais m’en sortir encore avec une citation (éclat de rire)! Tiens, celle-là par exemple, une courte, on arrive à la fin. Gorbatchev, optismiste joyeux, à qui j’avais demandé «Quel est votre plus beau jour?» m’avait répondu d’un seul mot: «Demain.»

Pourquoi avoir accepté de répondre à cette longue interview dans «L’illustré»?
Vous m’avez nourri! J’étais à la rue, si je peux faire un peu de Zola (rires). Je plaisante à peine. J’avais 29 ans, j’étais sans le sou et je sortais de plusieurs années de collaboration avec le Journal de Genève, très formatrices, mais avec des articles payés 1 franc la ligne. L’illustré a été mon premier emploi fixe, pendant trois mois, avant que je sois recruté par la RTS.

Il est encore temps de revenir, peut-être?
Je vais étudier la proposition (rires). Je conserve un très bon souvenir de mon passage à L’illustré. Il y avait, comme je l’ai retrouvé ensuite à la RTS, cet esprit suisse que je vais d’ailleurs essayer de garder à Paris: on peut faire les choses très sérieusement sans se prendre au sérieux.


Par Arnaud Bédat publié le 23 juillet 2020 - 08:21