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© steeve iuncker-gomez

Darius, le roi détrôné du TJ

Publié lundi 22 avril 2019 à 11:58
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Publié lundi 22 avril 2019 à 11:58 
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• Le 26 août démarrera un Téléjournal entièrement rénové sur la RTS. • Le roi Darius déplacé au week-end: choix tactique? punition? régicide? un vrai feuilleton!• Portrait des deux nouvelles têtes du 19h30: Philippe Revaz et Claire Burrgy.
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Promotion, relégation ou mutation? Telle est la question. Et la réponse est: un peu des trois, jusqu’à preuve du contraire.

Nous parlons bien sûr de Darius Rochebin, seule star de la RTS avec ses 21 années de TJ soir, son aura internationale, ses interviews prestigieuses, son naturel crevant l’écran, ses costumes aussi lustrés que sa chevelure de jais, sa silhouette affûtée, ses questions effrontées, son inamovible sourire entendu.

Bertrand Cottet
Darius Rochebin a quitté L'illustré pour entrer la TSR en 1995.

Passer à l’antenne ou mourir

Pourquoi, quatre mois avant de changer le décor et la formule du TJ, prendre le risque de déménager la statue de ce commandeur qui contribuait à maintenir les audiences du 19h30 romand, alors que ce rituel national se casse la figure ailleurs dans le monde? S’agit-il vraiment de renforcer les éditions du week-end? Ou bien veut-on la peau du roi Darius?

Ce coup de sac reste énigmatique même après avoir interrogé – officiellement (pour les chefs) et officieusement (pour les subordonnés) – une vingtaine de collaborateurs de la RTS et recueilli des interprétations parfois diamétralement opposées. Il rappelle en tout cas qu’une chaîne de télévision est une sitcom en soi, une infernale bataille de chapelles et d’ego, dont les acteurs défendent férocement leur présence à l’écran, tandis que des décideurs de l’ombre font et défont le casting. Dans cette institution publique qui ne vire presque jamais personne, être éjecté du plateau et donc de l’écran, c’est un licenciement symbolique, un congé d’autant plus cruel qu’il est forcément public.

Darius dans le désert

Mais revenons à l’affaire Darius. Exfiltré de ses quatre performances hebdomadaires du lundi au jeudi, le voici muté au bagne du week-end. «Bagne», car il s’agit d’enchaîner cinq éditions successives (trois TJ soir et deux TJ midi), du vendredi soir au dimanche soir, dans une ruche endormie. La direction et la rédaction en chef de la RTS privent bel et bien ce virtuose de la Rolls du programme (après lui avoir déjà rogné un soir il y a cinq ans) et de ses fastes pour lui confier un rôle comparable mais dans une rédaction largement désertée.

«La semaine, nous sommes une trentaine au briefing, sans parler des bureaux régionaux, confirme une de nos voix off. Les samedis et dimanches, nous ne sommes que six, et chaque région n’a qu’un journaliste de piquet. C’est donc une tout autre dynamique. D’ailleurs, voir son sujet repoussé dans l’édition du samedi soir, c’est vécu comme une punition par les journalistes.» Exiler le roi dans ce désert du week-end, en est-ce une également?

Jolie histoire

La communication officielle de la RTS, un brin soviétique, tente de raconter une jolie histoire de super esprit d’équipe avec un montage photo réunissant le nouveau quatuor de choc du futur super TJ: deux femmes, deux hommes, quatre sourires, une équipe de top guns mis sur le même plan, façon série policière du type NCIS.

Comme tout «photoshopage», cette image maquille la réalité. Philippe Revaz aurait déjà dû être placé au premier plan. Car c’est lui et lui seul le grand gagnant, c’est-à-dire le nouveau Darius de la semaine (une appellation officieuse, précisons-le, car pas du goût des chefs). Cette promotion fait d’ailleurs l’unanimité au sein de la RTS: «journaliste chevronné», «grand professionnel», «parfait généraliste»… Certes, on rappelle volontiers qu’il n’a jamais présenté le téléjournal, mais sans jamais aller jusqu’à estimer, comme l’a écrit avec sa virulence proverbiale Peter Rothenbühler dans son billet du Matin Dimanche, que cette «tête de radio» aura beaucoup de peine à faire oublier «l’un des meilleurs présentateurs du TJ d’Europe».

Les deux tandems de présentateurs du 19h30 de la RTS dès le 26 août: Jennifer Covo et Philippe Revaz; Claire Burgy et Darius Rochebin (de g. à dr.)

Alternance, alternance…

Autre motif d’agacement, la manière de présenter l’autre nouvelle venue, Claire Burgy, comme présentatrice du TJ soir «en alternance» avec Philippe Revaz. L’e-mail interne envoyé aux collaborateurs était plus honnête en attribuant à la cheffe de la rubrique culture et société de l’actu la fonction de «remplaçante». La Fribourgeoise serait d’ailleurs la première à estimer que son travail à la RTS ne va guère changer. Quoique secondaire, ce choix a aussi surpris plus d’un collaborateur: «Claire est une excellente spécialiste de la culture, mais pourquoi l’envoyer au front dans un rôle où il faut maîtriser la politique suisse, l’actualité internationale ou encore le sport? Avec Malika Nedir et David Berger, nous avions déjà deux pros confirmés du TJ pour assurer ce rôle de numéro deux.»

Mais c’est avec le nouveau duo du week-end que tout se corse. Jennifer Covo présente actuellement deux week-ends sur trois. Darius se contenterait-il du week-end sur trois que doit abandonner David Berger, très mécontent de son sort d’après nos sources? Avec Malika Nedir, l’autre joker de l’actu, ils sont les deux oubliés de la dream team du photomontage. De son côté, selon une voix off, Darius était lui aussi peu satisfait d’apprendre brutalement sa mutation. Il aurait donc demandé, en guise de compensation, à être chargé de tous les week-ends.

Et la parité, b…?

Mais voilà: la notion, plus actuelle que jamais, de parité entre femmes et hommes explique peut-être qu’on diffère le choix de la répartition Covo-Rochebin. On parle de trois week-ends sur quatre réservés au roi Darius, ce qui ne laisserait qu’une miette mensuelle à la talentueuse Jennifer, pour autant que celle-ci ne jette pas l’éponge par dépit.

Mais il reste encore une autre hypothèse, plus épique, plus tragique: un détrônement masqué, structuré par étapes. Darius resterait quelque temps actif à la présentation le week-end, peut-être un week-end sur deux, pour se transformer insensiblement en un Jean-Marc Richard de l’info, en une jeune vieille gloire de l’actu, assignée aux grandes occasions, aux grandes interviews, aux élections fédérales, aux «opérations spéciales».

Complot?

Car parmi nos voix off, certaines évoquent à voix très basse une possible exécution du monarque, un complot cent fois ourdi mais jamais mis en œuvre: «Ils ont peut-être voulu faire un grand coup de renouvellement à l’actu, mais n’ont pas osé le mener jusqu’au bout en éjectant Darius. Ils ont donc trouvé une sorte de compromis plutôt que de réaliser ce vieux fantasme. Et puis il est drôlement résistant, ce garçon…»
Résistant et hors catégorie. Darius, c’est une troisième chaîne à lui tout seul. «Il fait ce qu’il veut», nous confirme-t-on à plusieurs reprises. Cette indépendance agacerait les chefs.

Il existe une bonne blague dans la tour: combien de personnes travaillent à la RTS? Réponse: une sur deux. Darius, lui, bosse pour deux, voire pour quatre. «Il passe à la rédaction même quand il est en vacances», nous assure-t-on. Habitant à une minute à pied, ce workaholic est aussi un solitaire rivé à son téléphone mobile, tantôt pour alimenter son compte Facebook et sa muraille de selfies avantageux sur Instagram, tantôt pour décrocher des interviews exclusives retentissantes, comme celle de Poutine, sans toujours en parler préalablement à sa hiérarchie, ce qui complique la coordination de la rédaction. «C’est vrai, il est solitaire. Il parle peu en briefing. Mais ses interventions sont toujours respectées, car pertinentes», tempère quand même un(e) de ses collègues de l’actu.

Reste que son indépendance et sa personnalité hors norme ne facilitent sans doute pas la mise en place de la nouvelle et ambitieuse chorégraphie téléjournalistique du TJ de la rentrée, une chorégraphie qui n’a plus que quatre mois pour être réglée.

La parole à la défense

La parole est maintenant à la défense, c’est-à-dire aux chef(fe)s, par ordre hiérarchique décroissant. «Le nouveau téléjournal est un projet très ambitieux, qui va bien au-delà d’une évolution du décor, explique le directeur de la RTS, Pascal Crittin. Ce sera le résultat d’une réflexion stratégique sur le journalisme que nous proposons à nos téléspectateurs. Nous voulions aussi, à l’instar des grandes chaînes françaises, développer les grands entretiens, tout particulièrement le week-end. Ces changements de personnes et de rôles ont pour but de répondre aux besoins de cette évolution. Quant à la parité à l’écran, il faut la mesurer sur l’ensemble de notre offre.»

Bernard Rappaz, rédacteur en chef de l’actu: «Ce que nous cherchons avec ces changements, c’est créer des TJ semaine plus conviviaux. C’est cela qui ressort de nos sondages auprès du public. Pour y parvenir, nous avons opté pour une prise de risque en confiant les éditions du lundi au jeudi à Philippe Revaz, nouveau venu dans cet exercice, mais un journaliste qui a une grande expérience du direct et du débat.»

«Plus belle la vie» à la RTS

Nathalie Ducommun, rédactrice en chef adjointe à l’actu, très impliquée dans cette future nouvelle formule, se veut de son côté rassurante: «Non, Darius Rochebin n’est pas mis à l’écart. Il faudrait être franchement bête pour ne pas profiter d’un tel talent. On ne peut pas trouver mieux que lui pour renforcer les rendez-vous balisés des TJ du week-end comme les grandes interviews. Et il reste aux commandes de son Pardonnez-moi, qui fera également l’objet d’une évolution en 2020. Je rappelle aussi que le TJ du dimanche soir est tout sauf anodin: c’est celui ayant la plus grande audience. Nous avons trop longtemps sous-estimé cela. Avec Darius, nous serons à la hauteur de la fidélité des téléspectateurs dominicaux. La répartition exacte entre Jennifer Covo et lui reste à déterminer, mais il ne fera pas tous les week-ends. Quant à Claire Burgy, elle assurera en effet relativement peu d’éditions en semaine, probablement durant un mois d’été et à Noël. Si nous avons mis en avant un quatuor à égalité, c’est parce que nous tenons à sortir du système de remplacements improvisés pour travailler avec des remplaçants attitrés, et renforcer ainsi l’identité de la chaîne.»

Ce «Plus belle la vie au 20, quai Ernest-Ansermet» nous promet en tout cas de truculents épisodes supplémentaires. Il y a même une deuxième saison en préparation, c’est officiel: «Oui, on va s’occuper du TJ midi l’année prochaine», nous a-t-on confirmé en haut lieu. Darius sera-t-il la nouvelle Agnès Wuthrich, elle-même propulsée deuxième alterno-remplaçante du TJ pour soulager un Philippe Revaz surmené? Et une super équipe de jeunes amazones rétablira-t-elle un semblant de parité en faisant de l’info qui déchire le week-end? Un feuilleton pareil, cela vaut bien 365 francs de redevance par année, non?


Philippe Revaz: attention, grosse pointure!

Le Valaisan débarque au «19h30» sans réelle expérience de l’exercice, mais avec des compétences et un bagage qui font l’unanimité.

AFP
Philippe Revaz est actuellement correspondant de la Télévision aux Etats-Unis.

Nul besoin d’être grand clerc pour savoir que Philippe Revaz possède toutes les qualités qui devraient faire de lui le présentateur vedette de l’émission étendard de la chaîne. Intervieweur et conteur hors pair, profil de gendre idéal, à l’aise devant la caméra, élocution impeccable, compétences incontestables et incontestées dans les domaines politique et économique, les deux mamelles des journaux d’actualité, et, enfin, juste ce qu’il faut d’impertinence pour ne pas agacer le téléspectateur, ce licencié en lettres de 44 ans débarque à la barre du TJ avec la panoplie de celui qui va cartonner. A condition, bien sûr, qu’il sache trouver le subtil dosage de tous ces ingrédients pour que la mayonnaise prenne.

Pas gagné d’avance estiment certains, en rappelant que le natif de Vernayaz (bourgade valaisanne de 1900 habitants proche de Martigny), qui nous a régalés durant cinq ans en nous expliquant par le menu le quotidien des Américains et de leur inénarrable président, n’a, en revanche, aucune expérience dans la mission qui l’attend à partir du 26 août prochain.

Sept sœurs et un frère

Mais ce père de deux enfants, marié à une Américaine, connaît la maison et la maniclette comme personne. Pur produit de la RTS, Philippe Revaz a en effet intégré cette dernière en 2003 déjà, comme correspondant au Palais fédéral. Dès 2007, il quitte Berne pour les micros de Forum, le prime time culte de la radio romande, où son style fait merveille jusqu’en 2014. «Il portait l’émission à bout de bras sans pour autant la transformer en un «one man show» à la manière d’un Pascal Décaillet», analyse un ancien de la maison.

Une propension pour le jeu collectif sans doute héritée de son enfance et de son adolescence. Fils d’un buraliste postal connu au village pour sa culture et ses collections de beaux livres, Philippe Revaz a grandi parmi sept sœurs, dont Noëlle, l’écrivaine à succès, et un frère, Frédéric, le porte-parole des CFF pour la Suisse romande. «A mon avis, il n’aura pas besoin de six mois pour convaincre et mettre le public sous le charme. D’autant que la moitié des sujets traités au 19h30, il faut le savoir, sont réalisés par d’autres, le présentateur ne faisant que les lancer», détaille une habituée des plateaux.

A vrai dire, celui qu’on dit fan de Pascal Couchepin – il avait engagé l’ancien conseiller fédéral comme chroniqueur lorsqu’il produisait l’émission Forum – est un homme de défis. Après avoir postulé sans succès au poste de rédacteur en chef de la radio romande il y a deux ans, Philippe Revaz a brillamment réussi son passage de la radio à la télévision dans la foulée. A priori, rien ne devrait l’empêcher de crever l’écran dès cet été, en redynamisant le contenu éditorial du journal, tombé, il faut bien l’admettre, dans un doux ronron…

Christian Rappaz


Claire Burgy: la surprise du chef

Alors qu’on la voyait plutôt animer un talk-show culturel, la voici propulsée sur le devant de l’actualité. Pourquoi pas…

julie de tribolet
Claire Burgy occupe actuellement le poste de cheffe de la rubrique "société/culture" du 19h30.

Les mauvaises langues prétendent qu’elle doit sa nomination au souci de la direction de respecter les quotas et de rajeunir les cadres. Désigner deux hommes aurait mal passé, selon elles. En clair, entre la sémillante Fribourgeoise Claire Burgy, le prometteur neuchâtelois David Berger et la respectée Malika Nedir (51 ans), le «combat» n’aurait pas été tout à fait égal. Une interprétation purement fictive et machiste des événements derrière laquelle on perçoit pourtant une pointe de scepticisme. La faute, peut-être, au petit sourire en coin un tantinet ironique qu’arbore toujours la quadragénaire originaire d’Onnens (40 ans le 20 janvier dernier). A moins que ce ne soit le parcours, brillant par ailleurs, de cette licenciée en histoire contemporaine et en musicologie qui interpelle. A la banque, on dirait que Claire Burgy a commencé au guichet avant de finir dans les hautes sphères. Car cette aînée d’une fratrie de quatre enfants, qui aime chanter et manger, a commencé par animer des émissions jeunesse à la TSR avant d’être propulsée speakerine, en 2005. Un job de deux ans qu’elle laissera sans regret pour rejoindre Espace 2, alors dirigé par Pascal Crittin, son patron actuel, où elle tiendra la baguette de la rubrique opéra.

En attendant Levrat, Maillard et les autres

Qualifiée de pétillante, drôle, intelligente, collégiale, vive d’esprit et bourrée d’humour par ses collègues (elle rivalise paraît-il avec Yann Lambiel pour raconter des blagues avec l’accent fribourgeois), Claire Burgy attire alors l’attention du désormais retraité Michel Zendali, qui l’enrôle à Tard pour bar, le talk-show culturel de la chaîne. Un marchepied vers le poste de cheffe de la rubrique société et culture, qu’elle assume depuis une année. A ce titre, elle mène les interviews culturelles au 12h45 puis, presque naturellement, accède au fauteuil de présentatrice du journal. Un rôle qu’elle assume avec un bonheur inégal.

Bien que le sujet de son mémoire à l’uni ait été la défense du droit d’asile en Suisse, on la sent parfois «un peu courte» et assez vite déstabilisée face aux sujets politiques ou économiques, des matières qui ne lui ont jamais été familières. «Mais c’est quelqu’un qui s’intéresse à tout, apprend très vite et qui a une capacité d’adaptation au-dessus de la moyenne», plaide un collègue. En deux mots, quelqu’un qui mérite largement sa chance et cent jours d’indulgence. Après quoi, face à des dinosaures genre Christian Levrat, Christophe Darbellay, Pierre-Yves Maillard ou d’autres, il s’agira de faire front avec l’assurance et l’aplomb qu’exige la fonction…

Christian Rappaz


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