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Santé

Dépression chronique, addictions...: thérapies sous LSD, l’hallucinant remède miracle?

Entre LSD, psilocybine et ayahuasca, c’est le grand retour des psychédéliques dans les hôpitaux. En Suisse, des expériences fascinantes sont menées pour soulager des personnes atteintes de troubles chroniques. Découverte de ces substances interdites qui peuvent parfois soigner.

LSD

12 heures, c'est la durée moyenne des effets du LSD.

Ricardo Moreira

Interdits dans les années 1970 par Nixon au nom de la guerre contre la drogue, les psychédéliques font leur grand retour en psychiatrie. En ouvrant les portes d’un monde encore inconnu à l’esprit, le LSD, la psilocybine ou la mescaline promettent d’aider à soigner les addictions, les dépressions chroniques ou les troubles anxieux. Réservées pour l’heure à des patients au profil bien déterminé dans le cadre de recherches cliniques hospitalières, les psychothérapies assistées par psychédéliques fleurissent un peu partout en Suisse et dans le monde. Et aiguisent l’appétit des entreprises pharmaceutiques (lire l'interview de Peter Gasset).  «New deal» ou simple trip? Le voyage scientifique ne fait pour l’heure que (re)commencer. Mais déjà les questions que cette aventure scientifique pose sont fascinantes.

1. Comment les psychédéliques promettent de libérer votre esprit

Avant même la publication de l’article original dans la revue scientifique «Nature Medicine», le «New York Times» annonçait, le 3 mai dernier, que l’ecstasy (nom scientifique: MDMA) avait considérablement réduit les troubles de stress post-traumatique (TSPT) des participants à une étude américaine conduite par la neuroscientifique californienne Jennifer Mitchell: 67% d’entre eux n’étaient plus considérés comme souffrant de TSPT contre 32% dans le groupe placebo. Du jamais-vu dans une étude clinique en neuropsychiatrie, selon un expert interviewé par le journal. Et un traitement médiatique qui dit bien l’engouement renouvelé pour ces substances illégales qu’on retrouve de plus en plus dans les soirées festives. Même si cette expérience portait sur l’usage d’ectasy, ce sont avant tout les psychédéliques classiques qui intéressent les médecins. «La MDMA est un empathogène qui induit un sentiment de compassion envers soi-même et le monde, explique Valérie Bonnelle, docteure en neurosciences et conseillère scientifique de la Beckley Foundation en Angleterre. Les psychédéliques classiques que sont le LSD, la psilocybine (la substance active des champignons magiques), la mescaline (principe actif de certains cactus sud-américains, dont le peyotl) ou encore l’ayahuasca agissent sur notre système sérotoninergique. Mais ce n’est pas tout: ils transforment aussi notre état de conscience et ouvrent des perspectives nouvelles sur le monde à la personne qui prend ces substances.»

C’est de cette manière que les psychédéliques sont capables de lutter contre les troubles anxieux, la dépression chronique ou les addictions. «La médecine, notamment dans le domaine des addictions et de la psychiatrie, est en train de redécouvrir les vertus de ces substances dont la guerre contre la drogue lancée par Nixon dans les années 1970 avait fortement ralenti la recherche, explique Daniele Zullino, professeur et médecin chef du service d’addictologie des Hôpitaux universitaires de Genève. Les personnes qui consommaient étaient contre la guerre au Vietnam. Politiquement, ça ne collait pas.» Jamais vraiment arrêtée, la recherche a repris dans les années 1990 autour des patients en fin de vie.

Aujourd’hui, un peu partout dans le monde, des centres académiques (New York Langone, Johns Hopkins, Harvard) et des fondations scientifiques (MAPS, The Beckley Foundation, Heffter Research Institut) se lancent dans des projets de recherche. En Suisse, à Bâle et à Zurich, mais aussi à Genève, les médecins ouvrent des programmes dits de psychothérapie assistée par psychédéliques pour donner une chance supplémentaire à des patients qui ont tout essayé pour vaincre leurs maux.

2. Ouvrir les portes de la perception

Mais comment fonctionnent ces substances psychédéliques? C’est avant tout en activant des récepteurs spécifiques (appelés 5-HT2A) qu’ils modifient notre perception de la réalité. «Même si on ne comprend pas encore tous les mécanismes impliqués dans le processus, la manière dont le LSD ou la psilocybine se fixent à ces récepteurs explique les variations d’effets de ces substances dans leur intensité et leur durée», détaille Valérie Bonnelle. Avec les psychédéliques, ce qu’on crée, c’est une ouverture sur un monde qui était jusqu’alors inaccessible à la personne. «Au niveau cérébral, poursuit la neuroscientifique, on constate que des connexions se créent entre des zones qui habituellement ne sont pas en relation.» Les psychédéliques créent ainsi une forme de chaos cérébral qui permet de redistribuer les cartes des connexions neuronales. «C’est un peu comme des pistes de ski ou des chemins de montagne, image Daniele Zullino. Avec le temps, vous avez créé des sillons dans votre manière de fonctionner. Les psychédéliques permettent d’effacer les empreintes du passé et d’en créer de nouvelles, un peu comme si vous étiez un nouveau-né.»

En parallèle de cette hyper-plasticité cérébrale, un des effets des psychédéliques est d’entraîner une inhibition du circuit neuronal appelé «mode par défaut», un réseau considéré comme étant lié au fonctionnement de l’ego. Il maintient la conscience de soi ainsi que les pensées relatives au passé et au narratif personnel et permet d’anticiper les dangers futurs. «Ce réseau est hypertrophié chez les dépressifs et les anxieux, remarque Michael Ljuslin, médecin suisse chercheur en psychothérapie assistée par psychédéliques en soins palliatifs au Dana-Farber Cancer Institute de Boston. Ce «mode par défaut» qui sert à prédire le futur est chez les patients souffrant de dépression ou d’anxiété devenu hyper-fonctionnel et teinté de pessimisme. Cela fait le terreau de formes de prophéties autoréalisatrices délétères pour l’individu. Les substances psychédéliques permettent d’expérimenter la réalité avec un filtre nouveau. Elles permettent ainsi de se connecter à soi et aux autres sans avoir recours aux réflexes habituels de sa propre identité et de son passé.» En diminuant l’influence du «mode par défaut» sur notre perception, les psychédéliques permettent ainsi d’expérimenter le réel de manière intuitive et renouvelée.

3. Une pratique encadrée médicalement

Les psychédéliques ne se limitent toutefois pas à ces effets pharmacologiques. Bien au contraire. Selon les experts, ce qui compte davantage encore que l’impact direct des substances sur le cerveau, c’est l’expérience de quasi-révélation mystique vécue par la personne lors de la prise des substances. Cette phase d’exposition semble primordiale dans les effets à long terme des psychédéliques. En administrant des doses importantes, de 100 à 200 microgrammes, les médecins induisent un véritable trip. L’efficacité semble même corrélée à l’intensité de l’expérience vécue. Mais aussi, et c’est un point essentiel, à l’environnement dans lequel se déroule l’événement. «La prise de psychédélique fait partie d’un processus psychothérapeutique global, précise Daniele Zullino. Pour entrer dans nos programmes, il faut être suivi depuis longtemps et avoir réalisé un travail sur soi.» Des séances de préparation et d’intégration avant et après la prise sont organisées par une équipe de thérapeutes pour accompagner la personne qui prend les substances. On est donc bien loin des images festives et récréatives que véhicule l’imaginaire social lié à ces substances. Le «set and settings» est en l’occurrence neutre et la personne est seule en immersion avec un accompagnateur qui intervient le moins possible dans son expérience (lire l'interview de Sylvie Alaux et Daniel Pires Martins).

Cet environnement médical rassurant est-il aussi là pour empêcher les fameux «bad trips» souvent associés à ces substances? «Dans la littérature scientifique, les effets adverses des psychédéliques en milieu de recherche sont rares, répond Daniele Zullino. Les moments difficiles auxquels fait face le participant sont même associés à des résultats thérapeutiques positifs, comme des sortes d’épreuve que le patient devrait traverser.» Attention, toutefois, les experts n’excluent pas, chez les psychotiques notamment, que les psychédéliques puissent être à l’origine de crises de panique. La prise de ces substances devrait ainsi se faire uniquement dans un cadre médical pour éviter toute mauvaise surprise.

4. Vers une autre forme de psychiatrie?

Entre les effets physiologiques et l’expérience vécue, la prise de psychédéliques est considérée comme un moment spécifique dans un processus psychothérapeutique. Le but est de remobiliser les ressources de la personne et de relancer une thérapie bloquée. «Ce n’est pas comme avec les antidépresseurs, explique Daniele Zullino. Ces derniers ont une fonction orthopédique: on cherche à redresser quelque chose qui est dévié. Les psychédéliques, eux, ont un effet transformatif. On crée le chaos et on force un réaménagement neuronal.»

En créant un nouveau rapport au monde, la prise de substance déclenche un travail interne qui semble perdurer au-delà du moment thérapeutique lui-même. Beaucoup de personnes parlent d’«afterglow»: le sentiment de bien-être, voire d’euphorie, se poursuit pendant plusieurs jours. Par ailleurs, une semaine après le traitement, on ne détecte plus de substance dans le corps. Il semble bien ainsi que le travail entamé ait transformé l’organisation interne de la personne mais ne soit pas dépendant de prises régulières de substances.

C’est pourquoi les spécialistes parlent souvent des psychédéliques comme d’une thérapie disruptive qui, contrairement au modèle des antidépresseurs, travaille sur les ressorts intimes de la personne sans réduire ses problèmes psychiques à une affaire de chimie. Pour Michael Ljuslin, «le cerveau est une machine à fabriquer du sens. Si la personne souffre psychologiquement de manière prolongée, c’est que cette machine s’est enrayée. Pour changer la dynamique de la personne, il faut travailler sur le sens et favoriser les dynamiques qui le renouvellent. Et les psychédéliques le permettent en donnant la chance à la personne d’expérimenter de nouvelles manières de tisser son lien avec elle-même et le monde.» Avec ces substances, c’est donc une tout autre vision de la psychiatrie qui est envisagée.

5. Pas une méthode miracle

Si de plus en plus d’études montrent des résultats encourageants avec les psychothérapies assistées par psychédéliques, les professionnels invitent toutefois à la prudence. Certes, il semble que la psilocybine et le LSD ne rendent pas accro et que les effets secondaires soient rares avec ces substances, dont les effets ne se prolongent pas au-delà de douze heures. Il ne faudrait pas pour autant les prendre pour des pilules miracles: chez certains, peu de changements sont induits et, chez d’autres, une crise de panique peut se produire. Le problème? Comme l’a dit la neuroscientifique de l’Université de Zurich Katrin Preller lors des Awareness Lectures on Psychedelic Science (ALPS) organisés par l’association PALA à Lausanne à la fin du mois d’octobre dernier, les questions sur les effets pharmacologiques et non pharmacologiques de ces substances sont encore nombreuses et les études sur le sujet incomplètes.

Quels mécanismes se jouent exactement dans le cerveau? Quelle dose est optimale pour une personne? Et, surtout, quelles relations existent entre le cerveau et son environnement lors de la prise de ces substances? Sur ce dernier point, un autre intervenant de cette conférence, l’anthropologue David Dupuis, a relevé que l’effet de ces substances n’est pas indépendant des contextes sociaux dans lesquels elles sont consommées. Comme le dit Michael Ljuslin, «les psychédéliques offrent aux habitants des pays industrialisés une possibilité de se libérer transitoirement du mode de conscience prédominant en Occident, celui basé sur le raisonnement et l’analyse, pour se reconnecter de manière plus sensorielle, plus corporelle et plus intuitive avec eux-mêmes et le monde qui les entoure».

Une ouverture vertigineuse, assurément. Mais qui n’en est pour l’instant qu’à ses débuts, les psychédéliques venant d’être redécouverts. Comme avec toutes les recherches autour du cerveau, il s’agit de rester humble. Les psychédéliques ne seront certainement pas la pierre philosophale qui résoudra l’ensemble des problématiques de santé mentale, mais plutôt une possibilité thérapeutique supplémentaire qui nous amènera un peu plus loin dans la compréhension des mystères du fonctionnement du psychisme.

Par Michael Balavoine* publié le 29 novembre 2021 - 09:05